GHOST (1990)

Le fantôme d’un homme abattu en pleine rue enquête sur son propre meurtre et veille sur sa fiancée…

GHOST

 

1990 – USA

 

Réalisé par Jerry Zucker

 

Avec Patrick Swayze, Demi Moore, Whoopi Goldberg, Tony Goldwyn, Vincent Schiavelli, Rick Aviles

 

THEMA FANTÔMES

Dans le sous-genre du film de fantôme romantique, Ghost est assurément l’un des plus populaires. Sorti en 1990 à cheval sur deux décennies, il intègre l’influence des productions Amblin/Spielberg des années 80, tout en annonçant la récupération sous une forme industrielle des codes et figures du cinéma de genre par les blockbusters des années 90. Le scénario de Ghost se présente ainsi comme un mélange de romance, de comédie, de thriller et bien sûr de fantastique – une alchimie possible mais requérant un réel don d’équilibriste. S’agissant du premier film en solo de Jerry Zucker après ses collaborations à la série de films parodiques des Y a-t-il…?, il réussit/contourne le pari en adoptant un (non) style qui fait office de (plus bas) dénominateur commun pour lier les différents genres à l’écran. Ainsi, la nature ectoplasmique du héros passe au second plan dès que le drame pointe le bout de son nez, tandis que les révélations sur la trahison ayant mené à sa mort sont livrées au spectateur en parallèle des scènes romantiques et de comédie. Sam (Patrick Swayze), un golden boy de la finance à Wall Street, et Molly (Demi Moore), une artiste-sculptrice, sont deux jeunes tourtereaux qui ont tout pour être heureux. À la sortie d’un théâtre, alors qu’ils évoquent pour la première fois l’éventualité du mariage, un malfrat à la petite semaine tente de les détrousser. Un coup de feu est tiré ; Sam meurt sur le coup mais il se réveille, hors de son corps, et découvre qu’il est devenu un fantôme. Incapable de communiquer avec Molly, il va découvrir que sa mort n’était pas accidentelle et que son associé Carl (Tony Goldwyn) tente non seulement de se rapprocher un peu trop vite de Molly mais manigance aussi un détournement de fonds que Sam aurait pu faire capoter. Ce dernier trouve l’aide d’une voyante (Whoopi Goldberg) capable de l’entendre. Il va la guider pour déjouer le plan de Carl et protéger Molly…

Si le film de fantôme romantique compte quelques classiques oniriques comme L’Aventure de Madame Muir ou Le Portrait de Jennie, l’approche de Jerry Zucker se veut bien plus terre-à-terre et souligne ses effets au bazooka. À tel point qu’un mauvais esprit pourrait rapprocher certains dialogues des parodies qui firent sa renommée. Comme lorsque Patrick Swayze, l’air grave, explique à sa dulcinée que la vie est trop belle et qu’il va forcément leur arriver quelque chose, cinq minutes avant qu’il ne soit tué. Ou cet accident d’avion annoncé au journal télévisé qui lui fait se demander s’il ne devrait pas annuler son prochain vol pour un voyage d’affaire. Quant à la scène iconique les voyant se livrer à des préliminaires en malaxant de la glaise, difficile de ne pas sourire en voyant la forme suggestive de leur création, particulièrement lorsqu’elle apparait apparaît dans le cadre, érigée devant l’entre-jambe de Demi Moore… David Zucker, le propre frère de Jerry, parodiera la scène l’année suivante dans Y a-t-il un flic pour sauver le président ? sans avoir à changer grand-chose. Le besoin de tout expliciter via les dialogues ou les images (d’où l’adoption d’une description chrétienne du paradis et de l’enfer alors que le scénariste et le réalisateur sont tous deux de confession juive) encombre aussi le film lorsque Sam découvre les particularités de sa vie dans l’entre-deux mondes : sa rencontre avec un fantôme dans le métro (Vincent Schiavelli, une « gueule » habituée aux seconds rôles) donne ainsi lieu à une scène d’entrainement à la Yoda durant laquelle Sam parvient à pousser des objets.

Entre la vie et la Moore

Bien que le scénariste Bruce Joel Rubin et Jerry Zucker se parent d’une caution artistique en donnant à leur film une dimension shakespearienne (le couple voit Macbeth au théâtre et le scénario en émule l’intrigue : Macbeth tuait aussi le roi par ambition et était hanté par son « esprit »), difficile de justifier la double-nomination pour l’Oscar du Meilleur Film et du Meilleur Scénario. Il serait toutefois hypocrite de ne pas reconnaitre que, malgré (ou grâce à) son manque de sophistication, Ghost est un agréable divertissement, fluide et sans aspérité. Son atout principal tient sans aucun doute à son couple-vedette qui, par chance ou flair, plut aussi bien au public féminin que masculin, empêchant ainsi le film d’être taxé (selon les clichés établis) de « film fantastique avec Patrick Swayze » (donc pour monsieur), ou « de comédie romantique avec Demi Moore » (donc pour madame). Ghost comme ciment cinéphile du couple ? Cela peut en tout cas expliquer sa première place au box-office de l’année 1990. Paradoxalement, Always de Steven Spielberg, sur un sujet similaire, ne trouva pas grâce aux yeux du public un an plus tôt, peut-être justement parce qu’il assumait sa dimension fabuleuse et plus « féminine ». Enfin, pour les curieux (courageux ?), Ghost a fait l’objet d’un remake japonais en 2010 et d’une adaptation peu inspirée sous forme de comédie musicale à Broadway.

 

© Jérôme Muslewski

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DÉSOLATION (2006)

Ron Perlman incarne un shérif démoniaque dans ce téléfilm tiré d’un roman de Stephen King et dirigé par le réalisateur du Fléau

DESPERATION

 

2006 – USA

 

Réalisé par Mick Garris

 

Avec Ron Perlman, Steven Webber, Kelly Overton, Tom Skerritt, Annabeth Gish, Henry Thomas, Shane Haboucha, Charles Durning

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I SAGA STEPHEN KING

En 2005, Stephen King tire un scénario du roman « Désolation » qu’il a écrit dix ans plus tôt et en confie la réalisation à Mick Garris, son complice de longue date. « Ce qui m’attire le plus, dans l’œuvre de Stephen King, ce sont les personnages, les voix, l’humanité, la douleur… », explique Garris. « Ses histoires concernent beaucoup moins le monstre dans le placard que les gens qui vivent dans la maison avec le placard hanté. Il y a quelque chose de très intime, de très tangible dans la prose de King. Vous connaissez ses personnages, vous êtes ses personnages. Ils mangent comme vous, achètent les mêmes choses que vous, ont du mal à payer leurs factures… Tout ça raconté avec un style clair et poétique. » (1) Le téléfilm Désolation sera diffusé le 23 mai 2006 sur la chaine ABC. La scène d’introduction s’avère redoutablement efficace. Un couple au volant d’une voiture traverse le désert du Nevada, passe devant un panneau de limitation de vitesse sur lequel est cloué un chat mort, puis est pris en chasse par une voiture de police. La tension monte d’un cran lorsque le shérif Collie Entragian (Ron Perlman), avec sa stature impressionnante et son sourire carnassier, étudie les papiers du véhicule, puis trouve de la marijuana dans leur coffre et les embarque en direction de Désolation, Nevada. En leur dictant leurs droits, il glisse furtivement la phrase « j’ai l’intention de vous tuer ». Pour le jeune couple comme pour le téléspectateur, il devient vite clair que nous avons affaire à un psychopathe.

Déserte, la ville semble échappée du Fléau (une autre adaptation de King signée Mick Garris). Les déchets jonchent la rue, les poubelles sont surplombées par des rapaces et des cadavres traînent sur les bancs. Les malheureux sont enfermés par Entragian dans une prison du commissariat délabré, en compagnie d’autres détenus : un couple, un vieil homme et un enfant. Au fil de ses exactions, le visage du shérif maléfique s’altère et se couture de cicatrices sanglantes, par l’entremise de maquillages spéciaux signés Howard Berger et Greg Nicotero. Il semble possédé, et son état est peut-être lié à la réouverture d’une ancienne mine, le « puits chinois », dont une puissance ancestrale nommée Tak semble s’être échappée. Peu entravé par les contraintes télévisuelles, Mick Garris signe là un film au suspense très efficace, avec des scènes propres à jouer sur les nerfs des spectateurs.

Visions de cauchemar

Tout au long de ses deux heures dix de métrage, Désolation accumule les images les plus sordides : une horde de chiens et de fauves sur les bas-côtés qui regardent passer la voiture de police, la main tranchée qui coule au fond d’un aquarium, les cadavres suspendus comme des morceaux de viande dans le commissariat, les corps innombrables accrochés à des chaînes, le sang qui jaillit du jackpot, la supérette envahie de serpents et d’araignées, le flash-back sous forme de film muet au cours duquel la contamination gagne les ouvriers chinois, l’autre flash-back sur un écran de cinéma où un écrivain se revoit pendant la guerre du Vietnam, Mary enfermée dans une pièce infestée de serpents, d’araignées et de scorpions…

Garris n’hésite pas non plus face aux aspects les plus sanglants et les plus morbides du récit. Des membres arrachés, des visages déchiquetés, des montagnes de corps et même le cadavre d’une fillette s’étalent sans pudeur à l’écran. Paradoxalement, Désolation sombre régulièrement dans les bons sentiments exacerbés à travers la bigoterie du personnage du jeune David (Shane Haboucha), qui passe son temps à prier et à s’adresser à Dieu. Certes, ces accès de « bondieuserie » sont contrebalancés par l’incrédulité de ses compagnons d’infortune. Mais Dieu est cité à toutes les sauces, en une accumulation embarrassante, les limites du supportable étant atteintes avec le « Notre Père » récité avec ferveur par tous les survivants avant l’assaut final.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en juin 2017

 

© Gilles Penso

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ALICE DE L’AUTRE COTE DU MIROIR (2016)

Dans cette suite du film de Tim Burton, Alice voyage dans le temps pour retrouver la famille du Chapelier Fou…

ALICE THROUGH THE LOOKING GLASS

 

2016 – USA

 

Réalisé par James Bobin

 

Avec Johnny Depp, Mia Wasikowska, Helena Bonham Carter, Anne Hathaway, Sacha Baron Cohen, Matt Lucas, Alan Rickman

 

THEMA CONTES I DRAGONS I VOYAGES DANS LE TEMPS

Alice aux pays des merveilles, réalisé par Tim Burton en 2010, initiait le nouveau « business plan » de Disney, à savoir une entreprise de modernisation (remplacement ?) de tous leurs classiques animés par des versions « live », le but étant de capitaliser sur des titres pouvant séduire un public multigénérationnel. Pressant le citron jusqu’à son dernier zeste, la firme n’hésite d’ailleurs pas proposer des suites de remakes, comme cet Alice de l’autre côté du miroir un film qui en d’autres temps aurait constitué une suite vidéo mais bénéficie ici d’un budget de 170 millions de dollars et d’une sortie estivale comme tout bon blockbuster. Tim Burton, toujours producteur, abandonne toutefois la réalisation à James Bobin, maitre d’œuvre de l’inattendu mais excellent diptyque Les Muppets, le Retour et Opération Muppets en 2011 et 2014, dans lesquels il trouvait un parfait équilibre entre auto-parodie et sincérité. Mais se confronter au cahier des charges et à la pression budgétaire imposés par la franchise Alice était un défi d’une toute autre envergure.

Première difficulté à surmonter : parvenir à rebondir sur la conclusion du film de Burton dans laquelle Alice (Mia Wasikowska) embrassait une carrière de capitaine de navire marchand en partance pour l’Asie ! Plutôt que de rétropédaler et tenter d’évacuer cet embarrassant rebondissement, James Bobin nous plonge dès la première séquence au milieu d’une bataille navale qui ne dépareillerait pas dans Pirates des Caraïbes. Alice s’en retourne ensuite à Londres où, après avoir été confrontée lors d’une soirée mondaine au patriarcat hostile des notables locaux, elle s’enfuit et traverse à nouveau le miroir la menant au pays des merveilles. Là, elle trouve le chapelier fou (Johnny Depp) qui lui demande de l’aider à retrouver sa famille qu’il pensait avoir été tuée par le Jabberwocky. Alice s’en va alors rencontrer le Temps (ici un personnage de chair et d’os interprété par Sasha Baron Cohen) pour lui dérober la chronosphère, une machine qui lui permet de revenir dans le passé pour l’aider à retrouver la famille du chapelier. Elle va y découvrir les secrets intimes de son ami chapelier mais aussi de la Reine de Cœur (Helena Bonham Carter) et de sa sœur la Reine Blanche (Anne Hathaway). Si les personnages ne cessent de rappeler (à juste titre) que l’on ne peut changer le passé mais que l’on peut en tirer des leçons, plus regrettable en revanche est cette volonté de vouloir expliquer la personnalité de chaque personnage par le biais de traumatismes de l’enfance. Non pas que les faits exposés paraissent insensés, mais pourquoi tenter de rationaliser un univers voulu nonsensique à l’origine ? Le scénario de Linda Woolverton (Le Roi lion et La Belle et la Bête  versions animées) gagne en revanche des points grâce à l’introduction d’un méchant (le Temps) et d’une quête concrète, là où Alice au pays des merveilles souffrait, comme sa version animée de 1951 d’ailleurs, de son caractère épisodique et farfelu, vidé de la satire sociale (typiquement anglaise) du texte original de Lewis Carroll.

Un miroir aux alouettes

Alice de l’autre côté du miroir se conforme à tous les autres films « live » de Disney des années 2010, de Maléfique au Monde fantastique d’Oz en passant par Le Casse-Noisette. Mais bien que traversé de la même thématique contemporaine dissertant sur l’inclusion des vilains petits canards jadis méchants dans leur récit d’origine respectif, James Bobin semble lorgner vers deux titres qui ont dû le marquer dans son enfance. Étant né en 1972 et vu la déclaration d’amour au travail de Jim Henson que constituaient ses deux films des Muppets, on ne s’étonnera pas de déceler quelques similitudes entre le personnage du Temps et le roi des gobelins incarné par David Bowie dans Labyrinthe ; ou encore une brève scène voyant Alice retenue dans un hôpital psychiatrique renvoyant directement à Oz, un monde extraordinaire. Si les effets spéciaux font la part belle aux images de synthèse chapeautées par Ken Ralston (éminent ex-membre d’ILM), les progrès technologiques offrent néanmoins un rendu beaucoup plus détaillé et « volumineux » que le film de 2010, dont les images (peut-être à cause de la mise en scène de Burton ?) apparaissaient trop souvent comme hyper-stylisées, voire vides. Bien qu’ayant tout du film-épouvantail sur le papier, cette suite se révèle en tout point supérieure à son prédécesseur. Ce qui, bien sûr, ne signifie qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre, loin s’en faut. Mais grâce à un scénario mieux structuré et une réalisation sans temps mort, James Bobin fait preuve de plus d’aisance et de spontanéité que Tim Burton qui semble prisonnier de sa propre image et condamné à livrer des produits désincarnés pour satisfaire les attentes des producteurs.

 

 © Jérôme Muslewski

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LA FIANCÉE DE DRACULA (2002)

Jean Rollin se réapproprie le mythe créé par Bram Stoker en transformant Brigitte Lahaie en femme vampire…

LA FIANCÉE DE DRACULA

 

2002 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Cyrille Iste, Jacques Régis, Thomas Desfossé, Sandrine Thoquet, Brigitte Lahaie, Nathalie Perrey, Denis Tallaron

 

THEMA DRACULA I VAMPIRES I SAGA JEAN ROLLIN

Nous sommes au tout début des années 2000 et rien ne semble alors pouvoir entamer la détermination de Jean Rollin. A soixante-deux ans, l’opiniâtre réalisateur continue envers et contre tous à mettrre en scène des films de vampire dans un hexagone plus porté sur les bonnes grosses comédies familiales que sur les contes fantastico-érotiques. Et si La Fiancée de Dracula s’intéresse vaguement au héros imaginé par Bram Stoker, ce n’est bien sûr qu’un prétexte pour mettre en scène de nouvelles créatures femelles suceuses de sang, le comte transylvanien ne faisant ici que de très brèves apparitions sous les traits impassibles de Thomas Desfossé. Un Van Helsing du pauvre (Jacques Régis) et son jeune assistant Eric (Denis Tallaron) se mettent ainsi en quête de Dracula pour faire cesser ses agissements. Ils échouent dans un couvent ayant recueilli l’étrange Isabelle (Cyrille Iste) depuis qu’elle est enfant. Mais la jeune femme est envoûtée par le seigneur des ténèbres, et sa folie s’est peu à peu communiquée à ses consœurs. Du coup, celles-ci rient stupidement, se coiffent d’entonnoirs, exhibent leurs fesses ou s’adonnent à d’improbables danses gitanes ! Un soir, Isabelle échappe à la vigilance de ses sœurs et se dirige comme une somnambule vers l’île où repose le corps de Dracula, gardé par des sœurs de l’Ordre de la Vierge Blanche.

Le cinéaste démontre une fois de plus son goût pour les visions surréalistes : dans la cour d’un château, un nain habillé en bouffon ouvre un cercueil duquel surgit une jeune fille qui tire aussitôt d’un violon une mélodie mélancolique, tandis que Brigitte Lahaie, tout de rouge vêtue, monte fièrement un cheval à proximité. Plus tard, d’autres spectacles bizarres s’offrent à nos yeux, comme ces squelettes en tenues pontificales assis devant un échiquier et gardant le seuil d’une entrée secrète, ou encore ces horloges servant de passage entre le monde des vivants et celui des morts (une idée déjà présente dans Le Frisson des vampires). Se réappropriant la figure imposée des trois femmes de Dracula, Rollin imagine un trio pour le moins inhabituel : « la louve » (Lahaie), une maîtresse de cérémonie censée sacrifier des nonnes à son maître, « l’ogresse » (Magalie Aguado) qui se nourrit de la chair des bébés, et « la vampire » (Sandrine Thoquet), une femme au visage livide nue sous sa robe de nuit diaphane.

La louve, l’ogresse et la vampire

A l’exception de quelques maladroits effets gore (un vieil homme transperce la poitrine d’une des sœurs à sacrifier et en extrait le cœur encore palpitant) et d’une pincée d’érotisme blasphématoire (Brigitte Lahaie avale langoureusement un crucifix puis embrasse avec gourmandise la bouche ensanglantée de « la vampire »), La Fiancée de Dracula est plus sage que les œuvres précédentes de son auteur, voire presque académique. Au cours du climax, Rollin ne peut s’empêcher de revenir inlassablement sur « les lieux du crime », autrement dit l’indéboulonnable plage de Pourville-Les-Dieppe, où il livre à la furie des vagues une Isabelle portant pour tout vêtement un linceul parfaitement transparent, orné d’une poignée de fleurs dissimulant sans conviction sa nudité. Encombré d’acteurs amateurs et de dialogues risibles, comme à l’accoutumée, La Fiancée de Dracula se pare en revanche de très beaux décors naturels et d’une photographie plutôt soignée.

 

© Gilles Penso

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L’ODYSSÉE DU HINDENBURG (1975)

Avec la virtuosité qui le caractérise, Robert Wise raconte le voyage sans retour du plus célèbre ballon dirigeable du monde

THE HINDENBURG

 

1975 – USA

 

Réalisé par Robert Wise

 

Avec George C. Scott, Anne Bancroft, William Atherton, Roy Thinnes, Gig Young, Burgess Meredith, Charles Durning

 

THEMA CATASTROPHES

Quatre ans après Le Mystère Andromède, Robert Wise se lance dans un film catastrophe inspiré du drame qui survint lorsque s’embrasa en 1937 un ballon dirigeable allemand au-dessus des Etats-Unis. L’Odyssée du Hindenburg commence sous la forme d’un journal d’actualités relatant l’histoire des ballons dirigeables, des frères Montgolfier jusqu’à Zeppelin, pour aboutir à la description du titanesque Hindenburg, long comme trois terrains de football, lourd de deux-cent quarante-deux tonnes et équipé de quinze étages. D’emblée, nous comprenons que nous avons affaire à un Titanic des airs, et son destin semble déjà scellé. Puis l’image du film passe au format Cinémascope, exhibant le dirigeable sur toute son arrogante longueur, tandis que le noir et blanc cède progressivement la place à la couleur, une astuce de mise en scène dont se souviendra George Miller pour le légendaire prologue de Mad Max 2. Fierté du gouvernement allemand, outil de propagande très efficace, le Hindenburg doit décoller au printemps de l’année 1937, mais les rumeurs d’une menace d’attentat commencent à circuler. On demande donc au colonel Ritter (George C. Scott) de s’embarquer à bord pour veiller à la sécurité du vol et des passagers.

Fidèle à la tradition du film catastrophe, le casting se pare de nombreuses têtes d’affiches qui s’embarquent pour un voyage que nous savons sans retour. Grâce au savoir-faire du superviseur des effets spéciaux Albert Whitlock (Les Oiseaux, Tremblement de terre), aux magnifiques peintures sur verre de Bill Taylor, aux très belles maquettes du ballon dirigeable et aux remarquables effets photographiques signés Clifford Stinne (L’Homme qui rétrécit), le Hindenburg fend les airs avec une grâce et un réalisme qui, aujourd’hui encore, laissent bouche bée. Les visions magnifiques du zeppelin survolant les icebergs ou voguant face au soleil couchant ont durablement marqué les esprits, accompagnées d’une bande originale ample et emphatique signée David Shire.

Le Titanic des cieux

Plus le film approche de son climax, plus le suspense s’accroît, depuis la séquence des deux réparateurs s’efforçant de raccommoder en plein vol la toile qui se déchire jusqu’au compte à rebours précédant la déflagration fatale. Pour visualiser l’incendie final du zeppelin, Robert Wise opte pour un choix surprenant qui consiste à passer son image en noir et blanc afin de pouvoir alterner au montage de véritables images d’actualité et des effets pyrotechniques miniature très impressionnants. Le drame réel et la fiction entrent ainsi en collision au cours de cette scène clef résumant à elle seul tout le parcours, le savoir-faire et l’idéologie du cinéaste. En une poignée de plans, Wise affirme en effet son sens inné du montage (ce fut son premier métier), sa volonté de traiter les faits extraordinaires sous l’angle le plus réaliste possible (en accord avec la dimension fantastique que prennent généralement les films catastrophes) et son antimilitarisme viscéral (déjà perceptible dans Le Jour où la terre s’arrêta). Car l’explosion du Hindenburg s’appréhende ici comme la métaphore des conséquences désastreuses d’une course à l’armement, le zeppelin nous étant présenté à la fois comme une bombe à retardement et une arme médiatique développée pour renforcer l’image du parti nazi.

 

© Gilles Penso

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LA BÊTE DE LA CAVERNE HANTÉE (1959)

Des gangsters voient l’organisation de leur cambriolage bouleversée par le surgissement d’un monstre antédiluvien…

BEAST FROM HAUNTED CAVE

 

1959 – USA

 

Réalisé par Monte Hellman

 

Avec Michael Forrest, Frank Wolff, Sheila Carol, Wally Campo, Richard Sinatra, Linné Ahlstrand, Kay Jennings, Chris Robinson

 

THEMA ARAIGNÉES

Trente-six ans avant Une nuit en enfer, le film de gangsters et le film de monstres s’entrechoquaient déjà dans La Bête de la caverne hantée, un pur produit Roger Corman des années 50. Monte Hellman, qui dirigeait là son premier long-métrage, allait d’ailleurs être le producteur exécutif de Reservoir Dogs après que Quentin Tarantino ait un temps envisagé de lui en confier la réalisation. Dans une station de ski du Dakota, l’autoritaire chef de gang Alexander Ward (Frank Wolff), sa secrétaire/maîtresse portée sur la bouteille Gypsy Boulet (Sheila Carol) et ses deux hommes de main, le séducteur Marty Jones et le jovial Byron Smith (Richard Sinatra et Wally Campo), préparent le cambriolage d’une banque dont les coffres sont emplis de lingots d’or. Afin d’agir en toute tranquillité, ils ont prévu de détourner l’attention de la population et des autorités en dynamitant une vieille mine désaffectée à quelques kilomètres de leur forfait. Il ne leur restera plus alors qu’à atteindre un chalet isolé en pleine montagne, guidés par le moniteur de ski Gil Jackson (Michael Forest) auprès duquel ils se font passer pour des touristes, puis à attendre l’avion qui les transportera au Canada. A l’exception de la mort imprévue d’un ouvrier qui se trouvait sur les lieux de l’explosion, le plan semble marcher comme sur des roulettes. Mais en faisant sauter la mine, nos gangsters ont déclenché la fureur d’un monstre antédiluvien qui y sommeillait et qui les traque désormais jusque dans leur repaire.

Soucieux d’échapper un peu aux conventions du genre, Monte Hellman s’efforce de donner une épaisseur inattendue aux protagonistes, notamment à travers une série de saynètes dialoguées indépendantes de l’intrigue principale. Les héros y discourent innocemment de leurs rêves, de leurs ambitions, de leurs états d’âme. Un personnage tout à fait inutile au récit, la sœur de Gil, a même droit à une séquence entière au cours de laquelle Marty s’efforce de la séduire. Les intentions du réalisateur et de son scénariste Charles B. Griffiths sont bonnes (ce dernier recyclant au passage beaucoup d’éléments du script qu’il écrivit pour Naked Paradise), mais les personnages demeurent désespérément archétypaux et leurs relations pour le moins basiques. C’est d’autant plus dommage que, pour une fois, nous échappons aux lieux communs habituels en pareil contexte, tel le brave soldat face auquel se pâme la jolie fille d’un vénérable savant.

Une araignée géante bipède

Le monstre lui-même, conçu et interprété par Chris Robinson, est une curiosité insaisissable, qu’on pourrait définir comme une sorte d’araignée géante couverte d’un pelage simiesque et qui n’aurait que deux pattes au lieu de huit ! S’agitant maladroitement en surimpression le temps d’une poignée de plans furtifs, elle nous apparaît enfin dans toute sa « splendeur » au cours d’un climax qui évoque celui de L’Attaque des crabes géants. Tous nos protagonistes se retrouvent ainsi dans une grande caverne sinistre où le monstre emprisonne ses victimes humaines dans des cocons de toile visqueuse et entreprend tranquillement de leur sucer le sang. L’incontournable mise à mort de la bête et le réglage à la dernière minute de toutes les intrigues et sous-intrigues sont expédiés en trois coups de cuiller à pot par un scénario refusant définitivement de faire dans la finesse. Producteur malin et avisé, Roger Corman profita des décors et d’une partie du casting pour tourner dans la foulée le film de guerre Ski Troop Attack. En revanche, la séquelle de La Bête de la caverne hantée, qui était sérieusement envisagée, ne vit jamais le jour.

 

© Gilles Penso

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LES DIX COMMANDEMENTS (1956)

Sous la direction de Cecil B. De Mille, Charlton Heston mène le peuple hébreu hors de la servitude égyptienne vers la terre promise…

THE TEN COMMANDMENTS

 

1956 – USA

 

Réalisé par Cecil B. De Mille

 

Avec Charlton Heston, Yul Brunner, Anne Baxter, Edward G. Robinson, Yvonne de Carlo, Vincent Price, John Derek, John Carradine

 

THEMA DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Le nom de Cecil B. De Mille incarne à lui seul une certaine idée du cinéma hollywoodien que Les Dix commandements cristallise avec sa flopée de stars, un budget pharaonique, une figuration imposante, et bien sûr des décors grandioses et des costumes luxueux. Plusieurs générations ont grandi avec les multiples rediffusions télévisées de ce spectacle familial superlatif, à une époque où la religion avait une place plus prépondérante dans l’éducation. Cecil B. De Mille ne cachait d’ailleurs pas ses intentions prosélytes, lui qui avait déjà porté cette histoire à l’écran en 1923 : « Les gens m’écrivaient du monde entier pour me dire qu’il fallait refaire Les Dix commandements », affirmait-il. « Il était évident que la terrible expérience que le monde venait d’avoir du totalitarisme fasciste et communiste avait fait comprendre à beaucoup que la loi de Dieu est le fondement de la liberté humaine. » (1) Un propos repris dans le prologue introductif du film au cours duquel le réalisateur s’adresse au public comme s’il était devant lui sur scène. Dans la première version, l’exode du peuple hébreu ne durait que 50 minutes sur 2h15, le reste du métrage transposant l’histoire à l’époque contemporaine et narrant la rivalité entre deux frères pour illustrer l’importance des commandements dispensés par le Tout Puissant quelques millénaires plus tôt. De Mille envisagea une approche similaire pour son « auto-remake » mais décida finalement de ne se concentrer sur la partie biblique et la développer.

Petite révision pour ceux qui auraient séché leurs cours de catéchisme ou de Talmud Thora : Les Dix commandements relate donc un épisode de l’Ancien Testament dans lequel un fils d’esclave hébreu, Moïse (Charlton Heston), recueilli et élevé comme le fils du pharaon, découvre ses origines et s’oppose à son frère d’adoption, Ramsès (Yul Brunner), pour affranchir son peuple et le mener vers la terre promise. Cecil B. De Mille et ses scénaristes accouchent évidemment d’une version romancée de l’histoire, la représentation à l’écran de quelques miracles excluant de toutes façons une approche strictement réaliste. En faisant la part belle aux dialogues jusqu’à ses deux dernières bobines plus riches en « action », De Mille confère à son film un côté théâtral, presque shakespearien même lorsqu’il se focalise sur des intrigues de cour et plusieurs arcs narratifs convergents. Confiant en sa dramaturgie et ses (nombreux) acteurs, De Mille n’attire jamais l’attention sur le travail de la caméra, favorisant un point de vue objectif, sans pour autant oublier de mette en valeur le luxe de la production. De nombreux plans sont dignes d’une toile de maître de par leur composition et leur emploi des couleurs. Une ambition artistique bien servie par le procédé d’écran large fraichement inauguré par Paramount : le Vistavision qui, en termes de définition et de format, provoquait à l’époque un choc comparable la découverte de l’IMAX aujourd’hui. L’hyper-sobriété de la réalisation permet donc de ne jamais détourner l’attention des acteurs et de l’histoire, De Mille se mettant humblement au service de celle-ci. Ce qui n’empêche pourtant pas Les Dix commandements de comporter une des séquences spectaculaires les plus emblématiques du 7ème Art : la fameuse traversée de la mer Rouge qui s’ouvre pour laisser passer les Hébreux. Une réussite visuelle que l’on doit au responsable des effets spéciaux de la Paramount, John Fulton, qui avait débuté sa carrière sur L’Homme invisible et La Fiancée de Frankenstein. La scène reprend dans les grandes lignes le découpage déjà établi par De Mille dans la version de 1923, mais l’apport de la couleur et les progrès techniques offrent un résultat qui fonctionne encore à merveille près de 70 ans plus tard.

De Mille en chiffres

Nanti d’un budget de 13 millions de dollars (le plus important de tous les temps en cette année 1956), Les Dix commandements en rapporta 50 lors de sa première exploitation, qui s’acheva en 1960 – oui, 4 ans d’exploitation ! Chose inconcevable aujourd’hui où les plus gros succès au box-office restent rarement au-delà de 3 mois à l’affiche. D’une durée de 3h40, avec rien moins que 12000 figurants et 15000 animaux pour les scènes d’exode tournées dans le désert égyptien, les plus jeunes cinéphiles auront peut-être du mal à imaginer la popularité et l’impact du film en son temps. Ajustées en tenant compte de l’inflation, ses recettes dépasseraient 2 milliards de dollars, le plaçant parmi les plus grands succès commerciaux de tous les temps aux côtés de La Guerre des étoiles, Titanic, Avatar et Avengers : Endgame. Et à ceux qui se disent qu’un film si pieux ne pourrait plus connaitre le même engouement aujourd’hui, rappelons que, malgré leur progressisme social et moral, les films cités ci-dessus intègrent tous d’une façon plus ou moins directe et à différents niveaux une dialectique empruntant à la morale et aux archétypes judéo-chrétiens. Les Dix commandements concourut aux Oscars dans 7 catégories dont « Meilleur Film » mais n’en récolta qu’un pour ses effets spéciaux. Cecil B. De Mille fut très déçu de ne même pas être nommé dans celle du « Meilleur réalisateur ». Âgé de 75 ans, il semblait se douter qu’il s’agissait de sa dernière œuvre et donna tout  pour mener le projet à son terme. Il décéda 3 ans plus tard. Finissons avec une petite anecdote de casting : saviez-vous que bébé Moïse était incarné par Fraser Heston, le fils de Charlton, qui réalisera en 1993 le sympathique Bazaar de l’épouvante d’après Stephen King ? Entre Dieu et le diable, c’est malheureusement chez ce dernier que finira sa carrière après ce petit coup d’éclat !

  

(1) propos tiré de la biographie « Empire of Dreams – The epic Life of Cecil B. De Mille » de Scott Eyman 

 

© Jérôme Muslewski

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LE DERNIER MONDE CANNIBALE (1978)

Avant Cannibal Holocaust, Ruggero Deodato abordait déjà l’anthropophagie primitive sous un angle ultra-réaliste

ULTIMO MONDO CANNIBALE

 

1978 – ITALIE

 

Réalisé par Ruggero Deodato

 

Avec Me Me Lay, Massimo Foschi, Ivan Rassimov, Sheik Razak Shikur, Judy Rosly, Suleiman, Shamsi

 

THEMA CANNIBALES

Lorsqu’il décide de s’attaquer pour la première fois à la thématique du cannibalisme et de la sauvagerie, le cinéaste Ruggero Deodato opte pour une approche brute, sans concession, loin des canons hollywoodiens. Dès l’entrée en matière, un texte nous annonce que tout ce qui suit est véridique dans ses moindres détails. « Bien avant le tournage, j’ai étudié minutieusement toutes les tribus véritables de la Malaisie, des Philippines et d’ailleurs, en me plongeant dans les reportages de National Geographic », raconte le cinéaste. « Les images que j’y ai vues étaient incroyables. On aurait dit qu’elles avaient été prises en pleine préhistoire. J’ai analysé tous leurs rituels pour pouvoir en reproduire certains à l’écran. » (1) Pourtant, lorsque Le Dernier monde cannibale commence, ses allures de série Z d’aventure pétrie de clichés et de dialogues improbables lui donnent un sérieux handicap. A bord d’un avion de tourisme survolant l’île de Mindanao, quelque part dans les Philippines, nous faisons la connaissance du géologue Robert Harper, de son associé Rolf, du pilote Charlie et de sa petite amie Swan. Une équipe les attend sur place, car un gisement de pétrole semble avoir été mis à jour dans la jungle. Mais leurs collègues restent introuvables, et la découverte d’une tête humaine en pleine décomposition les refroidit quelque peu. C’est alors qu’ils se souviennent (comme par enchantement, et au mépris de toute logique) que cette partie de la forêt est habitée par les Tajados, une peuplade cannibale qui vit encore à l’âge de pierre. Ils décident alors de passer la nuit dans l’avion et de repartir au petit matin.

La courte scène de suspense qui s’ensuit fonctionne plutôt bien, mais la réaction des personnages s’avère tellement incohérente que la suspension d’incrédulité en prend un sacré coup. Alors que Swan se fait en effet enlever sous leurs yeux, ils ne partent pas à son secours, préférant attendre le lever du jour pour se lancer à sa recherche. Bien mal leur prend, car à l’aube Swan est devenue le menu d’un festin des Tajados. Dans la panique qui s’ensuit, l’un de nos héros meurt éventré par un piège hérissé de pointes, deux de ses compagnons construisent un radeau (au son d’une musique folk à la guitare et à la flûte parfaitement hors sujet), puis jouent un remake de Délivrance dans les rapides. L’ultime survivant se fait kidnapper par les indigènes. Au lieu de le dévorer sur place, les Tajados déchirent ses vêtements, jouent avec son sexe (en gros plan s’il vous plaît !), puis l’enferment dans une geôle où, affamé, il assiste à leurs curieux rituels. Le plus folklorique d’entre eux ? La punition d’un homme dont les poignets sont tailladés puis plongés dans un nid de fourmis carnivores, jusqu’à ce que son bras ne soit plus qu’un os ensanglanté ! « Cette punition est réelle », nous affirme Deodato. « Nous l’avons reproduite avec le plus d’exactitude possible, à l’aide d’effets spéciaux rudimentaires mais efficaces. Un faux bras habilement disposé et suffisamment ensanglanté faisait l’affaire. J’avoue que l’effet fonctionne plutôt bien à l’écran, surtout parce qu’il n’est pas filmé comme un trucage. La caméra emprunte ici les effets de style du reportage ou du documentaire. La plupart des rites de ces tribus sont tellement extrêmes qu’ils semblent échappés de l’imagination d’un scénariste de films d’horreur, mais ils sont bien réels. » (2)

Malaise en Malaisie

Hélas, aucun trucage ne vient au secours des animaux qui se font scandaleusement massacrer devant la caméra avec une atroce complaisance. Ces horreurs ultra-réalistes (et pour cause !) semblent vouloir flatter les instincts les plus primaires des spectateurs derrière le refuge de l’histoire vraie, mais l’approche de Deodato est résolument ethnologique. De fait, les maladresses du film et certains de ses choix douteux cherchent toujours à se justifier par la quête du vérisme le plus brut. « Je voulais aborder cette histoire sous un angle très réaliste » confirme le réalisateur. « Les producteurs m’avaient conseillé de partir installer mon équipe dans le parc naturel de Kuala Lumpur, où beaucoup de films avaient été déjà été tournés. Mais j’ai refusé. J’ai préféré prendre un petit avion et m’en aller dans la jungle pluviale avec mon équipe. Là, j’ai découvert une tribu de gens orientaux dont les cheveux étaient étrangement crépus. Nous avons utilisé des perruques pendant le tournage pour changer leur apparence. Il faut savoir que le tournage du Dernier monde cannibale fut beaucoup plus difficile que celui de Cannibal Holocaust, qui a été filmé en Amazonie. Rien à voir avec l’enfer de la jungle pluviale Malaisienne. » (3) Les autorités locales n’apprécièrent pas beaucoup le résultat final. L’ambassade de Malaisie menaça même Deodato de brûler toutes les copies du film, Le Dernier monde cannibale échappant de peu à ce brasier purificateur.

 

(1), (2) et (3) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2016

 

© Gilles Penso

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JUMANJI – NEXT LEVEL (2019)

La suite du reboot de Jumanji sorti en 2017, avec de nouveaux joueurs et de nouvelles péripéties

JUMANJI – THE NEXT LEVEL

 

2019 – USA

 

Réalisé par Jake Kasdan

 

Avec Dwayne Johnson, Kevin Hart, Jack Black, Karen Gillan, Alex Wolff, Danny De Vito, Danny Glover, Awkafina,

 

THEMA JOUETS I MONDES VIRTUELS ET PARALLÈLES I SAGA JUMANJI

Fort du succèssurprise, tant au niveau critique que commercial, de Jumanji – Bienvenue dans la jungle en 2017, Sony bat le fer tant qu’il est chaud et met immédiatement une suite en chantier. De quoi craindre le pire car privé de l’effet de surprise, le risque d’essoufflement est grand. Citons pour exemple de suite hâtive tournant à vide le poussif Men in Black II… Et pourtant, à notre plus grande surprise, Jumanji – Next Level s’avère être à nouveau un divertissement familial de bonne tenue : tous les acteurs sont de retour, leur complicité à l’écran n’étant pas étrangère au succès du premier film. Mieux, la production a réussi à débaucher Danny De Vito et Danny Glover – des visages que les parents ont plaisir à retrouver. Le réalisateur Jake Kasdan est toujours aux commandes lui aussi, avec la même équipe de scénaristes, directeur-photo, monteurs et compositeur. Certes, Sony a dépensé sans compter pour que cette suite puisse se faire rapidement, mais avec un tournage entamé en février 2019 pour une sortie au mois de décembre, le résultat n’est rien moins que miraculeux dans le contexte d’une production de studio où le nombre de chefs en cuisine rend souvent les plats indigestes.

Une des qualités de Jumanji – Bienvenue dans la jungle était de réussir à emballer ses scènes d’exposition de façon aussi concise qu’efficace, pour démarrer l’aventure après une petite vingtaine de minutes. Jake Kasdan ne perd donc pas de temps et nous offre un rapide point sur la situation de chacun de nos jeunes héros, en particulier Spencer (Alex Wolff), parti étudier à New-York et qui revient chez lui pour les vacances. Son grand-père Eddie (Danny de Vito) vit désormais chez eux en raison de ses problèmes de santé, ce qui ne l’empêche nullement de râler à longueur de journée et de se chamailler avec son ex-associé Milo (Danny Glover). Spencer ne semble ni heureux à New-York ni totalement épanoui chez lui. Alors qu’il travaille en secret à réparer la console de jeu Jumanji, il se retrouve à nouveau happé par accident dans son monde virtuel. Ses amis décident de partir à son secours mais emmenent malgré eux Eddie et Milo. Les deux vieux grincheux vont devoir affronter les dangers de la jungle, du désert et des montagnes enneigées aux côtés des adolescents.

Deuxième service… gagnant

Le concept des avatars aux attributs physiques à l’opposé de ceux des joueurs reste évidemment de mise mais Jake Kasdan l’exploite habilement en attribuant respectivement à Danny De Vito et Danny Glover l’apparence de Dwayne Johnson et James Hart. Ceux-ci se livrent à un numéro d’imitation, ou plutôt de « motion capture sans trucage », qui fait souvent mouche. Ne reculant pas devant l’absurde, un des personnages incarnera même un avatar non-humain, avec à la clé une scène finale qui marche sur la corde raide, entre ridicule assumé et un (faux) premier degré habilement mis en scène. On notera aussi un échange d’avatar de sexe différent en cours de route. À l’heure où la question de l’identité sexuelle préoccupe pas mal de monde, les jeux vidéo (et les films qui en traitent) pourraient soulever quelques points de discussion intéressants sur l’aspect normatif des différentes orientations sexuelles. Ready Player One évoquait déjà brièvement le sujet. Jumanji – Next Level laissera le soin à d’autres de traiter cette question pourtant dans l’air du temps car sa seule ambition est de divertir. Et de ce point de vue, le contrat est rempli. Certes, cette suite ne cherche pas réinventer la roue, mais portée par un casting toujours aussi sympathique et une réalisation efficace nantie d’effets spéciaux irréprochables, on peut y trouver un plaisir similaire à celui éprouvé lorsque l’on réchauffe les restes d’un bon petit plat cuisiné la veille.

 

 © Jérôme Muslewski

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MANDY (2018)

Nicolas Cage affronte une secte satanique et des motards démoniaques dans ce film d’horreur psychédélique inclassable

MANDY

 

2018 – USA / BELGIQUE

 

Réalisé par Panos Cosmatos

 

Avec Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Linus Roache, Bill Duke, Richard Brake, Ned Dennehy, Olwen Fouéré, Line Pillet, Clément Baronnet

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I TUEURS

Panos Cosmatos est le fils du réalisateur George Pan Cosmatos, à qui nous devons notamment Le Pont de Cassandra, Terreur à domicile, Rambo 2, Cobra et Leviathan. Après avoir été assistant de son père sur le western Tombstone, Cosmatos Jr fait ses débuts de metteur en scène en 2010 avec le film de science-fiction Beyond the Black Rainbow. Huit ans plus tard, il revient à la charge avec Mandy, un film d’horreur psychédélique dont il aimerait confier le premier rôle à Nicolas Cage. Alors que beaucoup considèrent que sa prestation dans Embrasse-moi vampire est embarrassante et excessive, Panos Cosmatos avoue pour sa part que c’est le rôle de Cage qu’il préfère. Et c’est dans cet état d’esprit qu’il aborde le comédien. Il l’envisage pour incarner Jeremiah, gourou d’une dangereuse secte mystique. Mais Cage préfèrerait interpréter l’anti-héros de cette histoire, celui qui se dresse justement contre les forces du mal. Les deux hommes tergiversent, arbitrés par Elijah Wood qui a accepté entretemps de produire le film. L’acteur a finalement gain de cause et Cosmatos revoit sa copie pour adapter le personnage à sa personnalité. À l’instar de Beyond the Black Rainbow, Mandy est situé au milieu des années 80, une période que le réalisateur aime tant (celle de son enfance et du début de son adolescence) qu’il en reproduit le style visuel, les ambiances musicales et la patine avec un soin tout particulier.

Nous sommes donc en 1983, quelque part dans le Nord-Ouest Pacifique. Isolés dans une maison au milieu des bois, Red (Nicolas Cage) et Mandy (Andrea Riseborough) mènent une existence simple et paisible, loin du tumulte et de la civilisation. Elle est artiste, lui bûcheron, et tous deux flottent dans un bonheur tranquille. Bien sûr, c’est l’accalmie avant la tempête. Car un jour funeste, Mandy croise dans la forêt un camping-car abritant les membres d’un groupe d’adorateurs du mal menés par un chef spirituel mystique, Jeremiah (Linus Roache), dont le profil psychotique est visiblement calqué sur celui de Charles Manson. Chanteur raté reconverti en gourou hippie, Jeremiah jette son dévolu sur Mandy dont il veut faire sa compagne. Il sollicite donc ses fidèles adeptes mais aussi les « Black Skulls », quatre motards démoniaques tout de cuir vêtus dont le look n’est pas sans rappeler celui des Cénobites d’Hellraiser. Dès lors, le petit paradis de Red et Mandy se transforme en enfer incandescent, et notre bûcheron doux comme un agneau se mue en ange exterminateur animé par une soif de vengeance inextinguible.

Cage se déchaîne !

L’univers quasi-hypnotique dans lequel nous plonge Panos Cosmatos n’a pas vraiment d’élément de comparaison, le cinéaste évitant les références geek de mise en matière de nostalgie des années 80 (à l’exception peut-être d’une allusion à un certain Crystal Lake, lieu de villégiature du Jason de la saga Vendredi 13). Il s’agit presque d’un « trip » new age, baigné dans une esthétique sublime se souciant bien peu d’une quelconque approche réaliste au profit d’une série de tableaux extrêmement graphiques mis en lumière par Benjamin Loeb. Une musique synthétique envoûtante envahit la bande-son, œuvre du compositeur attitré de Denis Villeneuve, Johan Johannsson, dont ce sera l’une des dernières bandes originales (Mandy lui est dédié). Les choix visuels du film passent aussi par quelques courtes séquences oniriques en dessin animé dans lesquelles l’influence de Métal Hurlant est manifeste, ainsi que par l’intégration de titres animés qui chapitrent le récit. Dans ce film où les téléviseurs diffusent des programmes improbables (le film de science-fiction Nightbeast de Don Dohler, une fausse pub dans laquelle un gobelin vomit des macarons au fromage sur des enfants hilares), où le gore surgit entre deux moments de grâce, où l’on se bat à coup de haches médiévales ou de tronçonneuses, le spectateur ne sait plus trop où donner de la tête… comme si David Lynch, Rob Zombie, Russell Mulcahy et Richard Stanley s’étaient donnés rendez-vous pour accoucher ensemble d’une œuvre contre-nature. Quant à Nicolas Cage, il a bien sûr droit à SA scène d’anthologie, le temps d’un plan-séquence de deux minutes dans une salle de bains où il craque, hurle, pleure et vide une bouteille d’alcool. Au milieu de tant d’exubérances, le fil de l’intrigue, ramené à sa plus simple expression, passe inévitablement au second plan. Cette histoire de secte démoniaque et de vengeance sanglante semble n’être que le prétexte d’une expérience sensorielle inédite qui sera vécue – au choix – comme merveilleusement fascinante ou désespérément vide de sens.

 

© Gilles Penso

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