L’ESPRIT DE CAÏN (1992)

Brian de Palma revient à ses premières amours pour décrire les profonds troubles psychiatriques d’un homme à personnalités multiples

RAISING CAIN

 

1992 – USA

 

Réalisé par Brian de Palma

 

Avec John Lithgow, Lolita Davidovich, Steven Bauer, Frances Sternhagen, Gregg Henry, Tom Bower, Mel Harris, Teri Austin

 

THEMA DOUBLES

L’accueil mitigé de Body Double pousse au milieu des années 80 Brian de Palma à changer de registre. Sortant de sa « zone de confort » hitchcockienne, il se lance ainsi dans des œuvres aussi variées que Wise Guys, Les Incorruptibles, Outrages ou Le Bûcher des vanités, avec des fortunes diverses. A vrai dire, seule sa relecture des aventures d’Eliott Ness enthousiasme les foules, les trois autres films ayant refroidi durablement le public. De Palma a donc besoin de se refaire, quitte à emprunter des sentiers déjà battus, avec en prime une contrainte logistique qu’il s’impose : un budget modeste et des décors situés tout près de chez lui, pour ne pas trop s’éloigner de sa femme enceinte de l’époque, la célèbre productrice Gale Ann Hurd. Le voilà donc plongé dans un nouveau thriller d’épouvante qui semble faire écho à tout un pan de son œuvre précédente. Structuré d’une manière plutôt inhabituelle (qui inspirera visiblement la narration éclatée de Reservoir Dogs et Pulp Fiction), le scénario de L’Esprit de Caïn jongle habilement entre la réalité, le rêve, l’hallucination et le flash-back, ce qui déroute parfois le spectateur sans empêcher pour autant le film de conserver une étonnante cohérence.

L’idée de départ du récit s’inspire du Voyeur de Michael Powell, avec lequel L’Esprit de Caïn entretient plusieurs points communs. Le film s’intéresse au docteur Carter Nix (John Lithgow), un psychologue pour enfants très respecté. Sa femme Jenny (Lolita Davidovich) s’inquiète tout de même de la manière dont son éminent mari étudie leur fille Amy (Amanda Pombo). De toute évidence, il considère son propre enfant comme un sujet d’étude, d’analyse et d’expérience. Les choses commencent à se gâter sérieusement lorsque Carter découvre que sa femme le trompe avec un certain Jack Dante (Steven Bauer). Cette révélation ouvre dans l’esprit de Carter de nombreuses failles. Car le cerveau tourmenté du pédopsychiatre réputé abrite plusieurs personnalités. Certaines sont bienveillantes et protectrices, d’autres nettement moins…

Mes doubles, ma femme et moi

Ce récit à tiroirs – dont De Palma regrettera plus tard le déséquilibre – offre au cinéaste l’occasion de citer une nouvelle fois Hitchcock, notamment dans la scène de la voiture immergée reprise plan par plan à Psychose. On note aussi un emprunt à Dario Argento (que ce dernier appréciera moyennement) au moment de l’apparition du tueur surgissant derrière le protagoniste, comme dans Ténèbres. Mais c’est surtout lui-même que De Palma cite dans L’Esprit de Caïn, en particulier Pulsions (le tueur déguisé en femme, la scène dans l’ascenseur, les fractionnements de personnalités) et Sœurs de sang (encore une histoire de doubles et de psychiatre fou). Ces retrouvailles avec des thèmes familiers s’accompagnent de fidélités professionnelles renouvelées : les acteurs John Lithgow (Obsession, Blow Out), Steven Bauer (Scarface, Body Double) et Gregg Henry (Scarface, Body Double), et bien sûr le compositeur Pino Donaggio. On notera la régularité métronomique avec laquelle surviennent les scènes chocs dans le film (souvent provoquées artificiellement par des hallucinations ou des rebondissements improbables). Soucieux de bien marquer le long-métrage de son empreinte, le cinéaste concocte un étonnant plan-séquence de plus de quatre minutes qui traverse plusieurs décors jusqu’à s’achever sur le gros plan d’un cadavre, ainsi qu’une séquence finale démesurée – au ralenti comme il se doit – clairement conçue pour constituer un morceau d’anthologie (avec le motif visuel du landau emprunté aux Incorruptibles). Maladroit mais virtuose, L’Esprit de Caïn demeure un exercice de style passionnant, situé à une période charnière de la filmographie du brillant Brian. Ce dernier retrouvera toute sa verve – et beaucoup plus de finesse – dans son film suivant, le magnifique L’Impasse.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

LES ANGES GARDIENS (1995)

Jean-Marie Poiré et Christian Clavier tentent de réitérer le succès inespéré des Visiteurs… En vain hélas !

LES ANGES GARDIENS

 

1995 – FRANCE

 

Réalisé par Jean-Marie Poiré

 

Avec Christian Clavier, Gérard Depardieu, Eva Grimaldi, Yves Rénier, Frankie Chin, Alexandre Eskimo, Laurent Gendron, Eva Herzigova

 

THEMA DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Le colossal succès des Visiteurs n’avait pas été le fruit d’un miracle mais la concrétisation d’un concept malin : un voyage dans le temps reposant sur un double comique de situation, autrement dit le décalage temporel et l’association de personnages antithétiques. Persuadés que les mêmes causes produisent les mêmes effets, Jean-Marie Poiré et Christian Clavier tentent de recycler tous les ingrédients qui, à leur sens, avaient contribué à la réussite de leur vaudeville médiéval : Clavier qui gesticule en ressassant des expressions imagées à répétition (« c’est la cata ! » remplace « c’est okay ! »), un grand gaillard qui s’oppose à lui (Gérard Depardieu à la place de Jean Réno), un jeu sur les doubles (les anges supplantent les descendants), un peu de tôle froissée… Pour parachever cette politique du patchwork et de la surenchère, Poiré intègre des séquences d’action et de cascades à Hong Kong – l’Occident est alors en pleine découverte des folles exubérances du cinéma asiatique – mais aussi quelques chorégraphies déshabillées dans un cabaret, ce qui ne peut pas faire de mal. Résultat : le film est pesant et très rarement drôle, d’autant que l’apparition des anges gardiens, censée relancer l’intérêt du récit, s’avère parfaitement inutile au bon déroulement de l’intrigue.

Que raconte-t-il, au juste, ce film au budget colossal de plus de 16 millions d’euros ? Les mésaventures d’Antoine Carco (Depardieu), un ancien malfrat, propriétaire d’une boîte de nuit parisienne, qui s’envole pour Hong Kong afin de sauver le jeune fils d’un ami assassiné par la mafia chinoise, et de récupérer au passage 15 millions de dollars en bons du trésor. Sur place, il confie le garçon au père Hervé Tarain (Clavier), un prêtre bien sous tous rapports. Le choc entre ces deux personnalités que tout oppose se décuple lorsque Carco et Tarain voient apparaître leurs anges gardiens respectifs, chacun exprimant un caractère contraire à celui de l’humain qu’il accompagne. Le prêtre est donc suivi par un diablotin et le voyou par un bon garçon, fidèles à l’imagerie des petits diables et des petits anges récurrents dans l’univers du cartoon.

Bonne et mauvaise conscience

Contrairement aux Visiteurs, l’utilisation d’un argument fantastique et le déploiement de trucages numériques n’est ici qu’une concession manifeste aux effets de mode du moment, d’autant que les délires cartoonesques de The Mask viennent alors de remporter un grand succès. Ce sont aussi d’évidents caches misère supposés masquer les déficiences d’un récit en perte de vitesse. « Nous avons un peu piétiné dans ce scénario », nous avoue Jean-Marie Poiré. « Nous n’arrivions pas à augmenter la tension au-delà de la première heure. Alors que nous étions sur le point d’abandonner, je me suis souvenu de l’expérience que j’avais eue avec les images numériques des Visiteurs. En pensant à la voix de Dieu interprétée par Pierre Fresnay dans Don Camillo, j’ai songé à faire apparaître la conscience des personnages sous forme d’anges gardiens à leur image. » (1) A cette « surcouche » artificielle s’ajoute un surdécoupage outrancier. Pour 107 minutes de métrage, on compte 3510 plans, soit une moyenne de moins de deux secondes par plan ! Les changements d’axes se succèdent donc à une allure démente en pleines conversations et la bande son hurle au moindre crissement de pneu. Au lieu du rythme survolté escompté, c’est la migraine assurée pour le spectateur. Mais où diable est passé le Jean-Marie Poiré qui nous fit tant rire dans Le Père Noël est une ordure et Mes meilleurs copains ?

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 1995

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

ANTICHRIST (2009)

Lars Von Trier filme la descente aux enfers d’un couple endeuillé incarné par Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe

ANTICHRIST

 

2009 – DANEMARK / FRANCE / SUÈDE / ALLEMAGNE / ITALIE / POLOGNE

 

Réalisé par Lars Von Trier

 

Avec Charlotte Gainsbourg, Willem Dafoe, Storm Acheche Sahlstrøm

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Lorsqu’il s’attaque au tournage d’Antichrist, Lars Von Trier sort tout juste d’un séjour dans un institut psychiatrique suite à une grave dépression. C’est donc dans un état mental très particulier qu’il tourne ce qui va s’avérer être le premier volet d’une « trilogie de la dépression », les deux suivants étant Melancholia et Nymphomaniac. Si sa volonté, à travers Antichrist, est de réaliser un film d’horreur dans les règles de l’art, il est évident que son approche est résolument anticonformiste. Il tient cependant à rendre hommage à un cinéaste particulier, auquel le film est dédié : Andrei Tarkovsky. Plusieurs références visuelles au réalisateur russe seront d’ailleurs repérables au fil du métrage. Antichrist s’ouvre sur un prologue choc, dans un noir et blanc somptueux au ralenti, sur fond d’un opéra d’Handel. Von Trier abandonne donc le hideux format vidéo de son dogme pour revenir à l’approche hyper-esthétique de ses travaux des années 80 (Element of Crime, Europa). Tandis qu’Eros et Thanatos s’entremêlent en un troublant adagio, le cinéaste nous annonce à travers quelques plans savamment choisis qu’il ne fera aucune concession et ne s’embarrassera pas de tabous. Le sexe et la mort nous sont exposés sans entraves.

Après cette entrée en matière posant les premiers jalons du drame, Antichrist se structure autour d’un découpage en quatre parties bien distinctes. Le premier chapitre se titre sobrement « deuil ». Après la mort de son fils Nic, la femme sans nom incarnée par Charlotte Gainsbourg entre dans une profonde dépression. Son époux thérapeute (Willem Dafoe) essaie de la soigner à domicile. Là, le cinéaste adopte une rupture de style, comme s’il revenait provisoirement au « dogme ». La caméra est portée, le montage favorise les jump cuts, l’éclairage se contente des sources de lumière naturelles, les reports de mise au point sont approximatifs. Quelques plans insolites, où la terreur prend racine dans les détails les plus banals, évoquent certains travaux de David Lynch. Peu à peu, Antichrist prend les allures d’un drame humain filmé comme un film d’horreur. C’est ce que confirme le second chapitre, « douleur », dans lequel le couple brisé part se réfugier dans un chalet perdu dans la forêt qui n’a rien à envier à la cabane d’Evil Dead. D’autant que les glands des arbres n’en finissent pas de tomber sur le toit, rythmant lugubrement le séjour du couple. Dans cet « eden » pas vraiment paradisiaque, tous deux sont frappés de visions. Tandis qu’elle entend la voix de son enfant dans les bois, lui voit des animaux au comportement étrange, dont un renard qui lui déclare : « le chaos règne ».

Le chaos règne

C’est le chapitre 3, titré « désespoir », qui contient les séquences les plus crues et les plus intenses du film, celles qui lui valurent plusieurs démêlées avec la censure. Le malaise monte d’un cran lorsque l’époux découvre dans le grenier une thèse inachevée de son épouse, prouvant la malignité du sexe féminin au fil des âges. « Les femmes ne contrôlent pas leur corps, c’est la nature », peut-on y lire. Là, tout bascule vers un point de non-retour. Il y a d’abord cette séquence impensable où Charlotte Gainsbourg se masturbe en pleine forêt, puis cette éprouvante scène de la grange où le sexe et le sang s’entremêlent atrocement. Ou encore l’invraisemblable séquence des ciseaux, qui servira de base visuelle à l’un des posters anglo-saxons du film. Après ce rollercoaster émotionnel et viscéral, Antichrist s’achemine vers son ultime chapitre, « les trois mendiants ». Lars Von Trier aurait-il signé là un film misogyne, bêtement provocateur, vide de sens ? Il faut surtout y voir une sorte de thérapie étrange, l’exorcisation sur grand écran de sa propre dépression. Une descente aux enfers où la folie supplante la raison, ou l’autodestruction mène au nihilisme. « Tout ça ne sert à rien » dira Charlotte au cours de la dernière partie du film. Certains pourront estimer que cette phrase qualifie le film tout entier. Les autres auront du mal à se remettre de ce cauchemar éprouvant. En lisant le générique de fin, on découvre le listing d’une armada de consultants : en misogynie, en mythologie, en théologie, en thérapie, en angoisse, et même en films d’horreur !

 

© Gilles Penso

Partagez cet article

IL ÉTAIT UNE FOIS (2007)

Victime du sort jeté par une sorcière, une princesse de conte de fées se retrouve propulsée dans le monde réel…

ENCHANTED

 

2007 – USA

 

Réalisé par Kevin Lima

 

Avec Amy Adams, Patrick Dempsey, James Marsden, Timothy Spall, Idina Menzel, Rachel Covey, Susan Sarandon

 

THEMA CONTES I DRAGONS

Shrek ayant dynamité en 2001 les codes du conte de fées traditionnel avec un succès inespéré, les studios Disney décident de s’engouffrer dans la brèche. Cependant, pour éviter de scier la branche sur laquelle elle est assise, la compagnie aux grandes oreilles ne verse pas dans le même cynisme parodique que Dreamworks. Elle opte pour un juste milieu, autrement dit une comédie romantique jouant sur le décalage, via un concept simple mais très efficace : que se passerait-il si la princesse d’un conte de fées se trouvait propulsée dans le monde réel ? Les dix premières minutes d’Il était une fois sont donc un dessin animé qui semble concentrer tous les clichés du conte disneyen. Promise à un courageux prince charmant qui capture des Trolls comme on prend son petit-déjeuner, la belle Giselle est un modèle d’innocence qui communique avec les animaux de la forêt en chantant. Hélas, sa future belle-mère est une reine cruelle qui craint de la voir quérir son trône. Pour éviter pareille déconvenue, la détestable marâtre la précipite dans un puits qui donne sur un monde parallèle, le nôtre. 

Voilà donc notre guillerette princesse de dessin animé muée en être humain en chair et en os au beau milieu de la jungle urbaine de New York. Aussi peu à l’aise en pareil contexte qu’un poisson hors de l’eau, Giselle fait la connaissance d’un séduisant avocat spécialiste du divorce, et divorcé lui-même. Une idylle s’installe tranquillement entre eux, mais un amour de conte de fées peut-il survivre dans le monde réel ? Et qu’en est-il du prince charmant, qui décide à son tour de faire le grand saut pour sauver sa belle ? Capitalisant sur ses acquis, Disney réquisitionne le réalisateur Kevin Lima (Tarzan, Les 102 dalmatiens), le compositeur Alan Menken (La Petite sirène, La Belle et la Bête, Aladdin) et le parolier Stephen Schwartz (Pocahontas, Le Bossu de Notre Dame). Le film oscille donc entre le conte gentillet, la comédie musicale et le pastiche pur et dur. 

Un dragon qui se prend pour King Kong

Et il faut reconnaître que la mayonnaise prend plutôt bien. Amy Adams et James Mardsen excellent dans le rôle des héros naïfs et candides, Patrick Dempsey est idéal en amoureux transi (exercice auquel la série Grey’s Anatomy l’a rompu), Susan Sarandon prend un plaisir manifeste à incarner la vile sorcière, et plusieurs situations sont franchement drôles. Quant aux effets spéciaux, ils visualisent les transitions entre les deux univers et donnent vie, au cours du climax, à un gigantesque dragon escaladant les buildings de Manhattan en parfait émule de King Kong (sous la supervision de Phil Tippett). Si ce n’est que cette fois, le monstre emporte dans sa patte non pas la jeune fille effarouchée mais son prétendant. Rien de plus normal, puisque le dragon est une dragonne, reprenant avec panache le motif du final de La Belle au bois dormant, le reste du film clignant régulièrement de l’œil vers Blanche Neige et les sept nains (la reine cruelle qui se mue en vieille mégère, la pomme empoisonnée, les animaux qui nettoient la maison) et Cendrillon (la chaussure abandonnée à la fin du bal). L’exercice du film familial est donc réussi, Il était une fois réunissant sans heurts les goûts des tout petits et les exigences de leurs parents.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

HIRUKO THE GOBLIN (1991)

Des hordes de démons s’apprêtent à déferler dans notre monde en empruntant les locaux d’une école construite sur l’une des portes de l’Enfer…

YÔKAI HANT : HIRUKO

 

1991 – JAPON

 

Réalisé par Shinya Tsukamoto

 

Avec Kenji Sawada, Masaki Kudou, Hideo Murota, naoto Takenaka, Megumi Ueno

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Après le choc de Testsuo et avant de se lancer dans sa séquelle Testsuo 2, Shinya Tsukamoto change de ton avec Hiruko the Goblin. Certes, il est toujours question d’altérations du corps humain, d’horreurs organiques et de visions cauchemardesques. Mais cette fois-ci, le cinéaste japonais brasse un public plus large et se lance dans une approche récréative du genre. Bénéficiant d’un budget plus conséquent que sur ses exercices de style précédents, il installe son équipe dans les légendaires studio de la Toho et adapte avec une vision très personnelle le manga « Ghost Hunter » de Daijiro Moroboshi. Pendant les vacances, le professeur Takashi Yabe explore les sous-sols de l’école où il travaille et y découvre une ancienne tombe d’origine inconnue. L’une de ses élèves, Tsukishima Reiko, passionnée d’archéologie, souhaite se joindre à lui, malgré ses protestations. Tous deux sont soudain attaqués par une force incroyable. À partir de là, les choses dégénèrent et un démon se met à ramper au sol en caméra subjective avec des grondements et des halètements, façon Evil Dead. Hieda Reijiro, un ami archéologue de Yabe venu à sa demande, entre alors en scène. Flanqué de trois étudiants, ce « Ghostbuster » nippon transporte dans sa valise tout un tas de gadgets de son invention bricolés pour chasser les esprits. Les visions folles s’enchaînent bientôt dans un tourbillon surréaliste, comme tous ces gens en proie à une malédiction qui s’arrachent la tête ou ce lycéen dont le dos se couvre d’une brûlure imitant le visage de chacune des victimes du démon.

Hiruko the Goblin adopte donc un ton indéfinissable, quelque part entre la comédie et l’horreur, avec en prime une pointe de poésie. Témoin cette scène incroyable où le visage de la lycéenne Tsukishima émerge à peine à la surface de l’eau, chantant une douce mélopée, jusqu’à ce que des monstrueuses pattes d’araignée surgissent de part et d’autre de sa tête et que le monstre hybride ainsi formé se déplace en rampant dans les fougères. Cette tête montée sur pattes dont la langue démesurée surgit de la bouche nous évoque bien sûr The Thing, une référence que le cinéaste assume, même si l’idée de ce démon lui trottait dans la tête avant que le film de Carpenter ne sorte sur les écrans. Inventifs en diable et réalisés pour la plupart en direct sur le plateau de tournage, les effets spéciaux du film sont souvent percutants, nimbés d’une patine « old school » du plus bel effet. C’est notamment le cas de l’animation image par image, sollicitée pour donner vie à la « tête araignée » dans les plans larges ou pour montrer les ailes qui poussent sur son corps afin de lui permettre de s’envoler dans les airs. Il faut cependant avouer que, bien souvent, la légèreté de ton et l’outrance du jeu des acteurs gâchent l’immense potentiel des nombreuses séquences horrifiques du film.

Têtes-araignées contre reptiles-insectes

Un flash-back situé à mi-parcours du métrage permet de comprendre l’origine du mal. Watanabe, le gardien de l’école, explique en effet que de tels événements funestes se sont déjà déroulés dans l’école soixante ans plus tôt. D’où ces visions hallucinantes de centaines de visages qui hurlent dans un brasier, ou encore d’un enfant dont le front est ceint de trois cornes et le dos orné de visages gravés. Il y a six décennies, la porte vers l’enfer avait été refermée. Mais Yabe vient de la rouvrir, et l’immense cratère ouvert dans les sous-sols de l’école laisse paraître des centaines de démons aux allures de grandes gueules reptiliennes montées sur des pattes d’insectes. Le grand final de Hiruko the Goblin nous offre donc l’affrontement délirant entre les araignées à tête humaines (toutes victimes de la malédiction) et les monstres reptiliens, tandis que les héros s’efforcent de refermer la porte infernale. Osant sans cesse le grand écart, Shinya Tsukamoto désamorce l’outrance de ces scènes folles par des touches d’humour incongrues (comme lorsque Hieda se défend avec une bombe insecticide !). D’une naïveté touchante, l’épilogue de ce long-métrage décidément hors-norme montre le visage de toutes les victimes voguer vers les cieux étoilés sous forme de comètes translucides et souriantes !

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

FLASH GORDON (1980)

Une adaptation kitsch, clinquante et disco du célèbre comic book d’Alex Raymond, navrante ou culte selon les goûts…

FLASH GORDON

 

1980 – USA / GB

 

Réalisé par Mike Hodges

 

Avec Sam Jones, Max Von Sydow, Melody Anderson, Ornella Muti, Timothy Dalton, Topol, Brian Blessed, Peter Wyngarde

 

THEMA SPACE OPERA

Flash Gordon est né le 7 janvier 1934 sous la plume d’Alex Raymond. Les aventures de ce héros intergalactiques aux prises avec un empereur Ming symbolisant sans fard le « péril jaune » est un succès immédiat. Le fier combattant des forces du mal, rebaptisé Guy l’éclair chez nous, sort bientôt des planches dessinées pour poursuivre ses exploits dans un feuilleton radiophonique de 1935, puis pour s’incarner en chair en os dans trois serials avec Buster Crabbe en 1936, 1938 et 1940. Curieusement, aucun long-métrage ne lui aura été consacré avant le début des années 80. Le producteur Dino de Laurentiis y pense pourtant dès les années 60, dans la foulée des deux autres adaptations de comic books qu’il a produites (Barbarella et Danger Diabolik). Mais le projet tarde à prendre son envol. George Lucas envisage lui-même de s’y coller, avant de se tourner finalement vers La Guerre des étoiles (qui de fait doit beaucoup à Flash Gordon). Federico Fellini y songe aussi, sans concrétiser l’idée. De Laurentiis revient donc à la charge, embauche le scénariste Lorenzo Semple Jr (déjà auteur du King Kong de 1976) et le réalisateur Mike Hodges (signataire du célèbre polar Get Carter avec Michael Caine). Le puissant producteur se paye un casting de luxe mais choisit de donner le rôle-titre à un inconnu, suivant la démarche des frères Salkind sur Superman. C’est donc Sam Jones qui est chargé de donner corps au puissant Flash Gordon.

Au cours du prégénérique, le sinistre empereur Ming (Max Von Sydow) décide de tromper son ennui en déchaînant sur la Terre une série de cataclysmes (ouragans, séismes, volcans et tornades). C’est alors que retentit la célèbre chanson de Queen, délicieusement eighties, tandis que s’égrènent à l’écran des images empruntées au comic-strip d’Alex Raymond. Après ce générique plein d’emphase, les deux protagonistes principaux font leur apparition : Flash, le célèbre capitaine d’une équipe de football (Sam Jones donc), et sa petite amie Dale Arden (Melody Anderson). Au milieu d’une pluie de pierres lunaires et d’une étrange éclipse, ils sont obligés de faire atterrir en catastrophe leur avion de tourisme dans le laboratoire du professeur Hans Zarkoff (Topol), un savant paranoïaque et passablement dérangé, renvoyé de la NASA après avoir clamé que la Terre était menacée par un danger intergalactique. Zarkoff, qui a construit une fusée, oblige le couple à s’envoler avec lui. Ils font cap sur la planète Mongo, où les sbires de Ming les attendent de pied ferme…

« Flash ! Ah ah ! »

Fidèle en esprit aux péripéties excessives d’un serial, le script de Lorenzo Semple Jr multiplie les rebondissements au cours desquels Flash ne cesse de frôler la mort. Mais le scénariste peine à équilibrer les deux tendances exigées par De Laurentiis, à savoir un humour proche de celui de la série Batman et des moments plus sérieux. De fait, le film semble prétexter ses origines dessinées pour caricaturer ses personnages, se contenter de dialogues simplistes et de situations absurdes. La direction artistique oscille ainsi entre l’inventivité audacieuse (les belles maquettes de vaisseaux et de palais qui émaillent le métrage, les robots en armure mi-futuriste mi-médiévale, la garde-robe d’Ornella Mutti) et le kitsch outrancier (les affreux trucages optiques, le slip en cuir de Flash, la faune hétéroclite de la planète Mongo, le monstre baveux hérissé de tentacules qui surgit dans un marécage, les bruitages de jeux vidéo). Dans le même esprit, quelques séquences très réussies (Dale dont on vide l’esprit, le duel au fouet sur une plateforme mouvante hérissée de pointes) côtoient des passages plus embarrassants (le combat cartoonesque qui prend les allures de match de foot US, l’envol des hommes-oiseaux). Démodé dès sa sortie sur les écrans, accueilli par le public avec un enthousiasme très modéré, ce Flash Gordon clinquant et disco s’est mué en petit objet de culte et ne s’apprécie désormais plus qu’au second degré.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

 

Partagez cet article

RAWHEAD REX, LE MONSTRE DE LA LANDE (1986)

Dans cette adaptation à petit budget d’une nouvelle de Clive Barker, un démon au faciès carnassier surgit dans la campagne irlandaise…

RAWHEAD REX

 

1986 – IRLANDE

 

Réalisé par George Pavlou

 

Avec David Dukes, Kelly Piper, Cora Lunny, Ronan Wilmot, Niall Toibin, Niall O’Brien, Heinrich von Schellendorf 

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I SAGA CHARLES BAND

La nouvelle « Rawhead Rex » de Clive Barker est publiée une première fois dans le tome 3 des « Livres de sang » en 1984 (le recueil portera le titre de « Confession d’un linceul » pour l’édition française). L’écrivain, pas encore porté aux nues par le succès d’Hellraiser, accepte les propositions de petites productions aux maigres ambitions pour porter à l’écran ses écrits. Ainsi, dans la foulée de l’anecdotique Transmutations dont il avait écrit le scénario, il se livre une fois de plus à l’exercice pour le même réalisateur (George Pavlou), sous l’égide de la compagnie Empire Pictures de Charles Band. Le budget étant ridicule et les délais étriqués, le passage du texte au film doit se heurter à de nombreuses concessions. Le monstre vedette, que Barker imagine comme une créature de trois mètres de haut avec un faciès de « viande crue » (d’où son nom de « Raw Head »), devient du coup une sorte d’ogre en latex au masque rigide que l’équipe des effets spéciaux n’a que quatre semaines pour sculpter, mouler et mécaniser. Après le désistement de Peter Mayhew (Chewbacca), aux exigences salariales trop élevées pour la production, c’est un jeune homme inconnu de 19 ans, Heinrich Von Schellendorf, qui endosse la panoplie du démon.

L’écrivain Howard Hallenbeck (David Dukes) passe ses vacances dans la campagne irlandaise avec sa femme Elaine (Kelly Piper) et ses enfants Robbie et Minty (Hugh O’Connor et Cora Venus Lunny). Il profite de ce séjour pour enquêter sur les légendes et les vieux mythes religieux qui font l’objet de son prochain livre. D’où sa visite dans une église rurale où il photographie une série de tombes antiques. Pendant ce temps, trois fermiers tentent de retirer une colonne de pierre qui se dresse sinistrement au milieu d’un champ. Les conséquences de cet acte à priori anodin seront terribles. Après un orage surgi de nulle part, des volutes de fumée se dégagent du sol… Et voilà qu’émerge des entrailles de la terre le Rawhead Rex, un démon d’un autre âge qui s’apprête à multiplier les carnages sanglants dans la lande brumeuse…

Les dents de la terre

Les monstres diaboliques surgis d’ancestrales malédictions sont généralement plus attrayants que les tueurs psychopathes en série devenus monnaie courante depuis le début des années 80. Mais Rawhead Rex se contente de marcher sur la trace des slashers les plus basiques en empruntant gentiment tous les sentiers balisés. Les morts violentes se succèdent donc sans surprise, sans non plus s’embarrasser de définir de claires motivations pour le monstre en question. Celui-ci, dont le look semble combiner le Jupiter de La Colline a des yeux et un Tyrannosaurus Rex – sans doute pour cligner de l’œil vers le titre – est hélas desservi par des gros plans trop longs dévoilant la texture du masque et le mouvement mécanique des yeux. La créature souffre aussi d’une série d’effets optiques grossiers mêlant des éclairs et des rayons lumineux en rotoscopie incrustés sans finesse dans les prises de vue réelles. Un point de départ intéressant, une interprétation correcte et quelques bonnes scènes de suspense (comme le meurtre dans la voiture) sont les seuls atouts du film. C’est un peu court. Distribué dans une poignée de salles de cinéma américaines en avril 1987, Rawhead Rex sera exploité quelques mois plus tard en VHS et Laserdisc. Très déçu par ce film à mille lieues de ses attentes, Barker décide dès lors de se charger lui-même de la transformation de ses textes en films. Hellraiser lui donnera mille fois raison.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

TREMBLEMENT DE TERRE (1974)

Charlton Heston affronte le gigantesque séisme qui frappe Los Angeles dans l’un des films catastrophe les plus ambitieux de tous les temps

EARTHQUAKE

 

1974 – USA

 

Réalisé par Mark Robson

 

Avec Charlton Heston, Ava Gardner, George Kennedy, Lorne Greene, Geneviève Bujold, Richard Roundtree, Marjoe Gortner, Victoria Principal

 

THEMA CATASTROPHES

En 1970, le succès colossal du film Airport fait des émules et lance officiellement la vogue du film catastrophe. Tous les grands studios sentent qu’il y a là une brèche dans laquelle s’engouffrer. Du côté d’Universal, les méninges commencent à s’activer. Suite au tremblement de terre survenu en 1971 dans la vallée de San Fernando, le producteur Jennings Lang développe l’idée d’un film mettant en scène un séisme colossal en plein Los Angeles. Mario Puzo, qui vient de signer le scénario du Parrain d’après son propre roman, est embauché pour rédiger un script. Mais sa version de l’histoire s’intéresse à de très nombreux personnages et nécessite un budget titanesque. Puzo n’ayant pas le temps de revoir sa copie (il est sollicité par Le Parrain 2) et le succès de L’Aventure du Poséidon prouvant que le cinéma catastrophe a le vent en poupe, il faut réagir dans les plus brefs délais. Le journaliste George Fox est donc sollicité pour retravailler le scénario, épaulé par Mark Robson qui s’est vu confier entretemps la réalisation du film. Vétéran hollywoodien collectant à son actif des œuvres aussi variées que Bedlam, L’Express du colonel Ryan ou La Vallée des poupées, Robson se sent d’attaque pour ce projet mégalomane qui sera finalement budgété à 7 millions de dollars et dont le tournage débute en février 1974. Une course contre la montre s’amorce alors pour que Tremblement de terre puisse sortir sur les écrans avant La Tour infernale, autre blockbuster catastrophe que la 20th Century Fox vient de faire entrer en production.

Le premier plan de Tremblement de terre est très symbolique : Charlton Heston fait son footing devant la colline que surplombe le panneau Hollywood. De toute évidence, ce héros mythique de l’âge d’or du cinéma américain est toujours dans la course, prêt à faire la nique à ses confrères prestigieux (en l’occurrence Paul Newman et Steve McQueen dans La Tour infernale). Le Moïse des Dix commandements incarne un ancien footballer devenu ingénieur, marié à une femme acariâtre et alcoolique (Ava Gardner), travaillant sous la direction de son vénérable beau-père (Lorne Greene) et s’évadant dans les bras chaleureux d’une jeune comédienne (Geneviève Bujold). La première heure du film s’attarde sur les destins croisés d’une poignée d’habitants de la Cité des Anges. Outre le personnage campé par Heston, nous nous intéressons en vrac à un policier zélé mis à pied par sa hiérarchie (George Kennedy), un motard acrobatique (Richard Roundtree) et la sœur de son associé (Victoria Principal) ou encore le directeur d’un supermarché réquisitionné par l’armée (Marjoe Gortner). Les premières secousses arrivent très tôt et provoquent la mort d’un gardien du barrage d’Hollywood, noyé dans un ascenseur. Mais les autorités ne s’alarment pas outre-mesure. L’institut de sismologie prévoit pourtant un cataclysme à très grande échelle. « Cela dégagerait davantage d’énergie que les bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki réunies » s’entend dire le maire. Et effectivement, le désastre prend des proportions quasi-bibliques.

Les failles se creusent

Cru, violent, impressionnant, le monstrueux tremblement de terre qui crève l’écran à mi-parcours du métrage prend les spectateurs par surprise. Malgré la vaste campagne publicitaire orchestrée par Universal, qui vantait notamment le système révolutionnaire Sensurround accentuant les infrabasses dans les salles de cinéma pour que le public ressente lui-même les vibrations du séisme, malgré le titre du film lui-même (difficile d’être plus explicite !), nous n’étions tout simplement pas prêts à affronter un tel déchaînement de folie destructrice. Pendant dix minutes ininterrompues, le chaos et la mort saturent les écrans. La combinaison des effets spéciaux mécaniques, des cascades, de la pyrotechnie, des maquettes et des matte-paintings s’avère redoutablement efficace. Il faut notamment saluer le travail prodigieux des superviseurs des effets visuels Albert Whitlock (Les Oiseaux) et Clifford Stine (L’Homme qui rétrécit). À une faute de goût près (l’ajout de gouttes de sang en animation au moment de la chute d’un ascenseur), cette catastrophe dantesque n’a rien perdu aujourd’hui de son caractère immersif et spectaculaire. La suite de l’intrigue s’attarde sur des séquences de sauvetage extrêmement tendues au cours desquelles le vernis craque et les personnalités se révèlent. À ce titre, le comportement excessif du personnage incarné par Marjoe Gortner est édifiant. Tremblement de terre parvient ainsi à trouver le juste équilibre entre la description du désastre à taille humaine et à très grande échelle. Les failles se creusent finalement autant dans le sol que dans l’esprit des protagonistes. Le film de Mark Robson sort sur les écrans le 15 novembre 1974, soit un mois avant La Tour infernale, et remporte un immense succès. Le procédé Sensurround sera réutilisé à trois reprise (dans La Bataille de Midway, Le Toboggan de la mort et Galactica) puis relégué au rang des gadgets obsolètes d’Hollywood.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

LA MALÉDICTION DE LA VEUVE NOIRE (1977)

Un détective privé enquête sur une série de morts mystérieuses qui tournent toutes autour d’une jeune femme énigmatique…

THE CURSE OF THE BLACK WIDOW

 

1977 – USA

 

Réalisé par Dan Curtis

 

Avec Anthony Franciosa, Donna Mills, Patty Duke Astin, June Lockhart, June Allyson, Max Gail, Jeff Corey, Roz Kelly

 

THEMA ARAIGNÉES

Mixant l’enquête policière et l’argument purement fantastique, un mariage dont il s’est souvent fait une spécialité, Dan Curtis se lance ici dans un téléfilm que ne nous convainc hélas qu’à moitié. Pourtant, le point de départ était pour le moins intrigant. Tout commence un soir, avant la fermeture d’un bar. Deux hommes boivent un dernier verre. Soudain, une étrange jeune femme (Patty Duke) fait irruption dans l’établissement et demande si quelqu’un veut l’aider à faire démarrer sa voiture. Frank Chatam (James Storm), l’un des deux consommateurs, sort et accompagne la jeune femme jusqu’au parking. Quelques instants plus tard, le barman et Mark Higbie (Anthony Franciosa), le second client, entendent des hurlements horribles. Ils se précipitent et découvrent Chatam mort, gisant sur l’asphalte. Higbie est détective, ce qui tombe plutôt bien. Il marche ainsi sur les traces de Carl Kolchak, un reporter spécialisé dans les affaires surnaturelles que Dan Curtis imagina pour le téléfilm The Night Stalker en 1972.

Engagé par la fiancée de la victime, Higbie doit mener une enquête qui s’annonce périlleuse, jonchée de cadavres vidés de leur sang et couverts de toiles d’araignée. Quant aux rares témoins, ils n’osent délier leur langue tant ce qu’ils ont vu semble terrifiant et difficile à croire. Higbie parvient à identifier la jeune femme du bar, une certaine Valerie Steffan, et en vient à soupçonner un amant jaloux dans la mesureb où la plupart des victimes semblent avoir eu une liaison avec cette étrange demoiselle aux longs cheveux noirs. Mais cette piste aboutit vite à une impasse, et il faut visiblement chercher ailleurs. En remontant jusqu’aux vieilles légendes indiennes, Higbie aboutit alors à une incroyable conclusion : la jeune femme, piquée dans sa jeunesse par une veuve noire en pleine jungle, se métamorphose régulièrement en araignée géante et tue ses proies en les vidant de leur sang.

Une bête échappée des fifties

L’argument semblait prometteur mais hélas c’est le carton-pâte qui tient ici la vedette, comme en témoigne l’araignée tueuse qu’on entrevoit à la fin, sorte de baudruche géante nantie de longues pattes qui n’aurait guère dépareillé dans une petite série B de SF des années 50, façon Cat Women on the Moon ou Queen From Outer Space. Le monstre tarde d’ailleurs beaucoup à montrer le bout de ses mandibules, la majeure partie du film se contentant de visions subjectives à huit yeux du plus curieux effet. Si l’araignée géante semble échappée des fifties (accompagnée en outre d’effets sonores empruntés au Rodan d’Inoshiro Honda), la bande originale de Bob Cobert, collaborateur régulier de Dan Curtis, verse en revanche sans concession dans le disco alors très en vogue en cette bonne vieille année 1977, irrémédiablement marquée par La Fièvre du samedi soir. Pour le reste, l’action est la plupart du temps remplacée par de longs dialogues et se trouve parsemée d’invraisemblances. Régulièrement, des fausses pistes s’efforcent de relancer l’intérêt de l’intrigue policière. Seul le dénouement, situé dans l’antre sinistre du monstre, empli de toiles gluantes et de squelettes desséchés, réussit un peu à surprendre. Mais le grand incendie final et le faux happy-end de dernière minute, inscrivant la malédiction dans un cycle prêt à recommencer, sacrifient sagement aux lieux communs du genre.

 

© Gilles Penso

À découvrir dans le même genre…

Partagez cet article

LA MORT VOUS VA SI BIEN (1992)

Robert Zemeckis entraîne Meryl Streep, Goldie Hawn et Bruce Willis dans un tourbillon de folie où la quête de jeunesse éternelle tourne au cauchemar grotesque…

DEATH BECOMES HER

 

1992 – USA

 

Réalisé par Robert Zemeckis

 

Avec Bruce Willis, Meryl Streep, Goldie Hawn, Isabella Rossellini, Ian Ogilvy, Adam Storke, Nancy Fish, Sidney Pollack

 

THEMA MORT I SORCELLERIE ET MAGIE

Robert Zemeckis n’aime pas la facilité. C’est le moins qu’on puisse dire si l’on considère sa filmographie post-À la poursuite du diamant vert. Après les défis vertigineux que représentaient la trilogie Retour vers le futur et Qui veut la peau de Roger Rabbit, le voilà lancé dans une satire sociale vitriolée qui bascule dans le fantastique le plus débridé. En s’attaquant à La Mort vous va si bien, dont le scénario est co-écrit par Martin Donovan et David Koepp, on le sent partiellement sous l’influence de la série Les Contes de la crypte dont il est alors producteur. De fait, cette histoire de quête de jeunesse éternelle qui bascule dans le cauchemar burlesque n’est pas sans évoquer le cynisme macabre des EC Comics. Pour autant, La Mort vous va si bien n’est pas un film d’horreur mais plutôt une comédie noire tout public portée par un casting extrêmement prestigieux. Meryl Streep et Goldie Hawn sont heureuses de s’offrir une prestation à contre-emploi (même si les vicissitudes d’un tournage complexe dominé par la présence des superviseurs d’effets spéciaux les feront déchanter). Quant à Bruce Willis, il casse son image de héros d’action en reprenant un rôle peu flatteur laissé vacant par Kevin Kline (qui le refuse) et Jeff Bridges (qui n’est pas retenu).

L’histoire commence à Broadway en 1978. Héroïne d’un spectacle musical kitsch, l’actrice Madeline Ashton (Meryl Streep) s’agite sur scène sans convaincre le public qui déserte la salle en masse. Les autres ronflent ou regardent le show l’air consterné. Seul le docteur Ernest Menville (Bruce Willis), chirurgien esthétique réputé, semble la trouver « sensationnelle ». Menville est fiancé à la romancière Helen Sharp (Goldie Hawn) qui entretient depuis toujours une intense rivalité avec Madeline. Fausses « meilleures amies du monde », les deux femmes se détestent cordialement, d’autant que Madeline a tendance à voler tous les petits amis d’Helen. Ernest ne fera pas exception et l’épousera, au grand dam d’Helen qui entre dans une profonde dépression, devient obèse, vit seule entourée de chats et se nourrit de conserves dans un appartement mué en dépotoir. Expulsée de chez elle, elle finit dans une institution psychiatrique. Du côté de Madeline et Ernest, le tableau n’est pas beaucoup plus reluisant. La comédienne sur la pente descendante est désormais acariâtre et refuse de se voir vieillir. Quant à Ernest, porté sur la bouteille, il est devenu toiletteur pour morts. Un rayon de soleil semble vouloir percer ce paysage morose lorsque Madeline est invitée à rejoindre le groupe secret d’une certaine Lisle Von Rhuman (Isabella Rossellini) qui lui propose « une touche de magie dans ce monde obsédé par la science », autrement dit un sérum d’immortalité/de rajeunissement…

La revanche des mortes-vivantes

Autour du thème de l’hypocrisie, de la vanité, de la sauvegarde des apparences et de la lutte contre les ravages du temps, le trio Streep/Hawn/Willis se confronte dans une première partie savoureuse gorgée d’humour noir gentiment vitriolé. La critique est cruelle mais bien sentie, même si le scénario laisse déjà apparaître une faille qui ne fera que s’agrandir au fil du métrage : l’incapacité pour les spectateurs de s’attacher à ces trois personnages, tous plus minables, pleutres ou sournois les uns que les autres. Lorsque survient l’élément fantastique, l’intrigue est déjà bien avancée et notre empathie pour les deux rivales et le piteux mari brille définitivement par son absence. Le film change de tournure au moment de visualiser les conséquences du sérum « magique ». Dès lors, Madeline et Helen se comportent comme des zombies cartoonesques qui cherchent en vain à s’entretuer à coup de pelle ou de fusil ! Les trucages numériques d’ILM sont incroyables, altérant la morphologie des comédiennes avec une démesure encore jamais vue à l’écran (le film sera à juste titre récompensé par l’Oscar des meilleurs effets visuels). Mais le récit se met alors à piétiner, à tourner en rond et à sombrer dans le grotesque. Les ambitions technologiques du film croissent en effet de manière inversement proportionnelle à celles du script, muant la satire sociale que nous étions en droit d’espérer en version live d’un épisode de Tom et Jerry ou de Bip Bip et le Coyote. C’est drôle et excessif, certes, mais finalement aussi creux et bancal que l’estomac troué de Goldie Hawn ou le cou désarticulé de Meryl Streep.

 

© Gilles Penso

Partagez cet article