MAD MISSION 2 (1983)

Dans ce second épisode, nos héros affrontent des gangsters, des bolides futuristes et des robots destructeurs

ZUIJA PAIDANG DAXIAN SHENTONG / MAD MISSION PART 2 : ACES GO PLACES

 

1983 – HONG-KONG

 

Réalisé par Eric Tsang

 

Avec Sam Hui, Karl Maka, Sylvia Chang, Hector Britt, Charlie Cho, Tat-wah Cho, Joe Dimmick, Yasuaki Kurata, Billy Lau, Eric Tsang

 

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION I ROBOTS I SAGA MAD MISSION

Le premier Mad Mission était une comédie policière sympathique mais un peu poussive qui rattrapait sa gaucherie par des séquences de combats et de poursuites assez étourdissantes, la plupart des cascades étant effectuées par les comédiens eux-mêmes. Ce second épisode bascule plus ouvertement dans la science-fiction et ce dès son hallucinante séquence d’ouverture. Après un flash-back rapide hérité du film précédent dans lequel le voleur Sam (Sam Hui) dérobe une valise pleine de pierres précieuses, deux hélicoptères futuristes radiocommandés (dont le design s’approche beaucoup de celui de Tonnerre de feu) s’introduisent chez lui en entrant par la fenêtre. Là, ils s’assemblent entre eux, se déploient et, à l’instar des jouets Transformers, prennent la forme d’un robot agressif truffé d’armes explosives. D’où une folle séquence de combat où Sam a maille à partir avec ce Terminator particulièrement tenace. À peine a-t-il le temps de souffler que notre héros est pris en chasse par six motards. Sillonnant les rues à toute allure avec sa moto futuriste, il défie sans cesse les lois de la gravité sur un tempo frénétique. En émule du Steve McQueen de La Grande évasion, il saute au-dessus d’une rangée de bus à impériale, puis se jette dans l’eau où son véhicule se transforme en jet-ski. Du pur délire ! Et nous ne sommes même pas à 12 minutes de métrage.

Le trio vedette du film précédent étant de retour, Sam sollicite l’aide de ses amis policiers Kody Jack (Karl Maka) et Nancy Ho (Sylvia Chang) qui viennent de se marier. Tous trois sont bientôt pris entre les feux de deux bandes adverses. Parmi ces dernières se trouve un gangster impassible surnommé Filthy Harry, incarné par un sosie de Clint Eastwood dont chaque apparition est soulignée par la reprise du thème du Bon, la brute et le truand. Bien sûr, l’intrigue n’est que le prétexte d’un nouvel enchaînement de séquences folles où des cascades burlesques, qui semblent autant héritées de Buster Keaton que des Looney Tunes, saturent l’écran avec une frénésie dont seul le cinéma de Hong Kong semble avoir le secret. Certes, les scènes de comédie pure sont toujours balourdes, certaines idées comiques sont plutôt douteuses (le déguisement de néo-nazis qu’empruntent nos héros en fin de métrage), mais dès que l’action reprend le dessus le film retrouve son équilibre miraculeux et son rythme d’enfer.

La guerre des robots

L’un des grands moments du film voit Sam et Kody Jack enfermés dans une base marine et livrés à un nouveau robot particulièrement agressif. Pour le contrer, Sam sollicite de nouveaux gadgets, en l’occurrence une armée de robots miniatures lanceurs de rayons destructeurs. S’ensuit une bataille homérique digne du plus fou des dessins animés. Mad Mission 2 s’offre aussi une gigantesque bagarre dans un dancing où des dizaines de belligérants se livrent aux sports de combat les plus acrobatiques dans une orgie de destructions jouissive. Le clou du spectacle reste la poursuite automobile finale qui – une fois de plus – cligne de l’œil vers Mad Max. Le vilain à bord d’une Rolls Royce bourrée de gadgets y prend en chasse nos héros pilotant un nouveau bolide dont la ligne futuriste évoque à la fois l’Interceptor de Mel Gibson et l’aéroglisseur de la série L’Âge de cristal. Tout s’achève par une envolée en jet-pack inspirée du pré-générique d’Opération Tonnerre. En France, Mad Mission 2 sortit sous le titre simplifié de Mad Mission, le premier volet étant resté inédit chez nous. Cette séquelle est aussi connue sous deux autres titres alternatifs : Mission Super Casse et La Folle équipée.

 

© Gilles Penso

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MORT SUR LE GRIL (1985)

Après Evil Dead, Sam Raimi collabore avec les frères Coen pour se lancer dans une comédie policière cartoonesque teintée d’horreur

CRIMEWAVE

 

1985 – USA

 

Réalisé par Sam Raimi

 

Avec Reed Birney, Paul L. Smith, Brion James, Louise Lasser, Bruce Campbell, Sheree J. Wilson, Antonio Fargas, Edward R. Pressman

 

THEMA TUEURS

Après les succès de leurs films respectifs Evil Dead et Sang pour sang, Sam Raimi et les frères Coen décident de travailler ensemble sur un film tournant autour de deux tueurs fous. Le scénario s’appelle d’abord Relentless, puis The XYZ Murders, avant d’être titré Broken Hearts and Noses et finalement Crimewave. Les distributeurs français, eux, choisiront un jeu de mot farfelu recyclant le titre du célèbre roman d’Agatha Christie. Le budget ayant considérablement grimpé depuis Evil Dead (trois millions de dollars, soit huit fois plus), Sam Raimi n’a pas vraiment les mains libres et doit justifier toutes ses décisions à ses producteurs. Bruce Campbell, que le réalisateur aurait logiquement voulu en tête d’affiche, est ainsi relégué à un second rôle au profit de Reed Birney, vu dans le Georgia d’Arthur Penn. Raimi voulait la monteuse Kaye Davis, on lui impose Michael Kelly et Kathie Weaver. Même son compositeur fétiche Joe LoDuca est écarté pour céder la place à Arlon Ober (Le Monstre qui vient de l’espace, Les Tueurs de l’éclipse). C’est donc sur la base de nombreux accommodements consentis de mauvaise grâce que s’élabore Mort sur le gril.

Tout commence au pénitencier Hudsucker (un nom que Raimi et les Coen réutiliseront pour Le Grand saut). Condamné à la chaise électrique pour un crime qu’il n’a pas commis, Vic Ajax (Reed Birney) essaie d’attendrir les gardiens en leur racontant son histoire. Le récit se construit donc comme un grand flash-back. Nous découvrons Vic dans son quotidien. C’est un homme timide, maladroit, un peu benêt, qui travaille pour Ernest Trend (incarné par le producteur Edward Pressman). Or ce dernier a décidé de se débarrasser de son associé Donald Odegard (Hamid Dana). Pour y parvenir, il convoque deux tueurs (Paul L. Smith et Brion James) qui se déplacent à bord d’une camionnette d’exterminateurs de rats. Mais ce sont des assassins psychopathes parfaitement incontrôlables. Entretemps, Vic s’amourache de la belle Nancy (Sheree J. Wilson), elle-même amoureuse du rustre Renaldo (Bruce Campbell). Tout ce beau monde finit par croiser la route des deux meurtriers désaxés dont rien ne semble pouvoir arrêter la folie destructrice.

Jack Nicholson version Tex Avery

Plongé dans une atmosphère rétro inspirée par les années quarante (les costumes, les décors, les vieilles machines à écrire, les appareils photos, les clubs de swing), Mort sur le gril se situe dans une période indéterminée et emprunte surtout ses effets de style aux dessins animés. Les bruitages, les effets, la musique et même le comportement des personnages évoquent bien souvent les Looney Tunes et Tex Avery. Paul Smith lui-même (inoubliable dans Midnight Express et Dune) agit comme une sorte de version toonesque du Jack Nicholson de Shining. De nombreuses scènes démentes s’articulent autour de sa massive présence, dont le point d’orgue est l’attaque de l’épouse de Trend (Louise Laser). Ici, tous les excès sont permis : la caméra qui fonce sur le tueur en même temps que les assiettes qu’on lui jette à la figure, la moquette de l’appartement arrachée à mains nues et surtout ce délirant chassé-croisé dans un magasin de portes qui s’achève par un gigantesque effet domino. Quant à la poursuite automobile finale, elle pousse encore plus loin le grain de folie, preuve de la virtuosité et de l’inventivité sans cesse en éveil d’un Sam Raimi pourtant bien souvent réfréné dans son élan. Difficile à vendre – il est aux confluents de l’horreur, du polar et de la comédie – et fruit d’une infinité de compromis, Mort sur le gril ne fera aucun éclat au box-office. « Le film n’est pas sorti, il s’est échappé », résumera Bruce Campbell, frustré comme les autres par cette expérience décevante. Il n’empêche que cette œuvre inclassable se distingue par ses nombreuses fulgurances. Raimi et les frères Coen poursuivront leurs expérimentations dans le domaine du cartoon en chair et en os, respectivement avec Evil Dead 2 et Arizona Junior.

 

© Gilles Penso

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MAD MISSION (1982)

Un cocktail détonnant d’humour et d’action qui mêle le policier, l’espionnage et la science-fiction dans la décontraction la plus totale

ZUIJIA PAIDANG

 

1982 – HONG-KONG

 

Réalisé par Eric Tsang

 

Avec Sam Hui, Karl Maka, Sylvia Chang, Lindzay Chan, Sing Chen, Tat-wah Cho, Carroll Gordon, Dean Shek, Raymond Wong

 

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION I SAGA MAD MISSION

C’est aux producteurs hongkongais Paul Lai, Karl Maka et Dean Shek que nous devons Mad Mission, premier épisode d’une saga mouvementée promise à une belle longévité. Structurée autour d’un récit policier intégrant des éléments d’espionnage et de science-fiction, cette comédie d’action prend pour héros le vigoureux Sam (Sam Hui), un voleur acrobatique qui nous annonce dès les premières minutes son caractère ambivalent, à mi-chemin entre la virtuosité et la maladresse. Perché sur un toit, ayant troqué en un éclair son costume contre une combinaison en cuir, il installe une sorte de harpon sur trépied, lance un câble, se glisse entre deux buildings, brise une fenêtre et dérobe une mallette contenant des pierres précieuses. Puis il prend la fuite avec une moto qu’il remplace illico par un deltaplane motorisé, fendant les airs avec grâce. L’opération est rapide, propre et sans bavure, accompagnée d’une bande originale aux accents de « surf music » qui assume déjà la référence à James Bond. Mais les mafieux soudain délestés de leur bien ne l’entendent pas de cette oreille. D’où un clin d’œil au Parrain le temps de l’intervention d’un certain Don Antonio (Andrew Miller). Car Mad Mission se nourrit de références et de parodies, une tendance qui ne fera que s’accroître d’épisode en épisode. Témoin la présence de l’inspecteur Clouzeau incarné par Peter Sellers, à travers une photo de La Panthère Rose. Pour se racheter une conduite aux yeux des autorités et échapper aux tueurs lancés à ses trousses, Sam va devoir faire équipe avec Kody Jack (l’acteur et producteur Karl Maka), un policier new-yorkais gaffeur et empoté, et avec l’inspecteur Nancy Ho (Sylvia Chang), une femme d’action autoritaire et inflexible. C’est donc autour de ce trio hétéroclite que se construit l’intrigue de Mad Mission.

La mise en scène d’Eric Tsang est millimétrée. Dès ce prologue quasi-géométrique, où cinq voitures parfaitement identiques s’alignent devant un centre commercial avant que les portières ne s’ouvrent pour laisser sortir une dizaine de gardes du corps selon une chorégraphie extrêmement précise, une certaine esthétique se met en place. Ancien joueur de football professionnel et cascadeur, Tsang réalise son premier film en 1979. Mais c’est avec Mad Mission, son quatrième long-métrage, qu’il connaît un succès véritable et que sa carrière décolle. Il faut dire que le cocktail humour/action/effets spéciaux fonctionne à plein régime. C’est surtout du côté des cascades que le film étonne. Incroyables, tant dans leur conception que dans leur mise en application, elles défient tout ce que la plupart des spectateurs du monde occidental avaient pu voir jusqu’alors. Du « casse » vertigineux du prologue à cette scène impensable où un personnage se retrouve – réellement – suspendu à une grue de chantier en passant par ce passage dément où notre héros se lance dans un numéro de funambulisme au-dessus d’une rue animée, les cascades physiques coupent le souffle, d’autant qu’elles sont pour la plupart exécutée par les comédiens eux-mêmes.

Mission impensable

Les cascades automobiles ne sont pas en reste, et c’est justement l’une des nombreuses poursuites motorisées du film qui justifie la référence à Mad Max très présente sur le matériel promotionnel de Mad Mission (jusque dans son titre bien sûr). Car au moment du climax, nos héros s’embarquent dans une voiture futuriste customisée pour échapper à leurs poursuivants. Leur véhicule finira quasiment comme la 2CV de Bourvil dans Le Corniaud. Mais Sam, toujours plein de ressources, sollicite des gadgets high-tech excentriques qui deviendront eux aussi la marque de fabrique de la saga, basculant plus ouvertement dans la science-fiction dans les opus suivants. Ici, il s’agit d’une série de véhicules radiocommandés qui se logent sous les voitures des assaillants et les font exploser. Au milieu de ce débordement d’inventivité, on regrette les nombreuses pertes de rythme liées à une approche souvent poussive des séquences d’humour. Car si plusieurs gags font mouche (notamment les nombreuses références, y compris celle à Flash Gordon lorsque Kody Jack se déguise en empereur Ming au milieu d’un ballet classique), beaucoup de pantalonnades à base de quiproquos ralentissent artificiellement le tempo du film. Plusieurs de ces longueurs seront d’ailleurs expurgées du montage original pour la distribution de Mad Mission sur le marché international.

 

© Gilles Penso

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LE CHÂTEAU DE L’HORREUR (1973)

Le docteur Frankenstein greffe le cerveau d’une jeune fille au corps d’un homme préhistorique et obtient une bien belle créature !

EL CASTELLO DELL’ORRORE / FRANKENSTEIN’S CASTLE OF FREAKS

 

1973 – ITALIE

 

Réalisé par Robert H. Oliver (alias Ramiro Oliveros)

 

Avec Rossano Brazzi, Michael Dunn, Edmund Purdom, Christiane Royce, Simone Blondell, Gordon Mitchell, Alan Collins

 

THEMA FRANKENSTEIN

Au concours des adaptations les plus improbables de l’œuvre de Mary Shelley, Le Château de l’horreur est l’un de nos grands favoris. Réalisé par Robert Harrison Oliver (autrement dit un Ramiro Oliveros, visiblement peu fier de ses origines ibériques), le film a le mérite d’annoncer très tôt la couleur. En effet, surgi d’on ne sait où, un homme préhistorique attaque les paysans d’un village d’Europe (une foule de dix figurants peu motivés) qui finissent par avoir sa peau. La défroque du sauvageon hirsute est transportée jusque sur la montagne qui abrite le château du docteur Frankenstein (un bien terne Rossano Brazzi, ex-amant d’Ava Gardner dans La Comtesse aux pieds nus). Celui-ci a enfin découvert le secret de la vie. Il capte l’énergie électrique de la foudre pour la faire passer à travers le corps de l’homme préhistorique, auquel il a greffé le cerveau d’une jeune fille décédée qu’il a récupéré dans un cimetière. Très fier de sa création, il la baptise Goliath, et ses quatre assistants l’applaudissent bien fort. Car Le Château de l’horreur, entre autres curiosités, se distingue par le nombre record d’auxiliaires dont il dote le baron Frankenstein : Genz le nain (incarné par Michael Dunn, futur Miguelito Loveless de la mythique série Les Mystères de l’ouest), Kreegin le bossu (Xiro papas, scénariste et producteur exécutif du film), ainsi qu’Igor le mutilé et Hans le dément. Bref c’est une véritable cour des miracles qui s’agite dans le château du savant.

Bientôt, Frankenstein reçoit une visite de sa fille, sur le point de se marier, ainsi que de sa dame de compagnie. Il n’est pas tout à fait insensible aux charmes de cette dernière, laquelle est très intéressée par ses travaux. Coupable d’une maladresse, Genz est renvoyé par Frankenstein. Il erre alors dans la forêt où il rencontre un autre homme préhistorique qu’il appelle Ook, et qui servira sa vengeance. On n’en finirait pas d’énumérer les incohérences de ce film, mais la plus énorme consiste quand même à faire déambuler des hommes de Néanderthal en pleine forêt du 19ème siècle, comme ça, sans que rien ne vienne expliquer leur présence. Mal filmé (avec force coups de zoom histoire de dramatiser), affublé d’une musique épouvantable et d’une photographie terriblement fade, ce Château de l’horreur reste un grand moment d’humour au douzième degré.

Goliath contre Ook

Les comédiennes tentent bien d’égayer le métrage en se déshabillant à chaque occasion (pour dormir, s’ébattre amoureusement, se baigner dans une source d’eau volcanique, ou encore se faire violer par le nain), mais le film reste quand même profondément ennuyeux. Goliath le bien nommé (incarné par un certain Loren Ewing) est un colosse affreux qui annonce Lou Ferrigno en Hulk et dont la coiffure de clown anéantit définitivement son potentiel horrifique. Quant à Ook le Néanderthalien, il est interprété par l’habitué des séries Z Salvatore Baccaro, que le générique croit bon de créditer sous le nom de Boris Lugosi ! Il fallait quand même oser ! Au moment du climax, nos deux colosses primitifs s’affrontent dans une caverne, puis tout le monde ou presque passe l’arme à gauche, ce qui s’avère finalement salvateur pour le spectateur.

 

© Gilles Penso

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ANTEBELLUM (2020)

Les histoires croisées d’esclaves noirs avant la guerre de sécession et d’une militante des droits des femmes noires-américaines de nos jours…

ANTEBELLUM

 

2020 – USA

 

Réalisé par Gerard Bush et Christopher Benz

 

Avec Janelle Monae, Jena Malone, Robert Aramaic, Jack Huston, Tongayi Chirisa, Gabory Sidibe

 

THEMA POLITIQUE-FICTION I VOYAGES DANS LE TEMPS

Un film ne correspond pas toujours à ce que l’on en attendait. Cette affirmation peut avoir une connotation positive si le film en question nous surprend et surpasse nos espérances. Malheureusement, si Antebellum décontenance, c’est parce que sa bande-annonce vendait un film complètement différent. Si elle avait menti par omission, ce serait encore de bonne guerre. Mais il s’avère qu’elle triche éhontément en manipulant certaines images pour raconter tout autre chose ! La première malhonnêteté de la promotion du film est de clamer haut et fort qu’il est l’œuvre des producteurs de Get Out et Us. Jordan Peele ? Non. Jason Blum alors ? Non plus ! Il s’agit en fait de QC Entertainment, une boite de production parmi tant d’autres et qui ne constitue en rien un gage de qualité. Antebellum entretient néanmoins bel et bien un lien avec les deux titres cités puisqu’il s’inscrit dans la nouvelle vague du cinéma noir américain. La bande-annonce présente deux temporalités : d’un côté des esclaves dans une plantation de coton du sud des États-Unis, encadrés par des soldats confédérés. D’un autre des scènes contemporaines avec la même actrice (Jannelle Monae) vue dans la partie historique. Nous avons ensuite droit à une succession d’images intrigantes dont la tonalité horrifico-fantastique ne fait aucun doute : les esclaves regardent le ciel et voient passer un avion de ligne. L’image saccade, comme un téléviseur mal réglé, faisant disparaitre l’avion l’espace d’un instant… Image suivante : le fantôme d’une fillette en robe d’époque, immobile, au fond d’un couloir d’hôtel, fixant l’héroïne (et le spectateur) alors que celle-ci referme vite la porte de sa chambre sur elle. Nous enchaînons sur un plan de Jannelle Monae et deux amies devant un restaurant, manquant de se faire renverser par calèche totalement anachronique. Et pas besoin de faire des arrêts sur image pour remarquer que les cadres décorant l’hôtel représentent la maison et la plantation des scènes se situant dans le passé.

Sur la base de cette bande-annonce de deux minutes, qui pourrait ne pas penser qu’Antebellum parle d’une femme noire hantée par les fantômes de l’Histoire sudiste ? Ou qu’il sera question de voyage dans le temps ? Ou simplement d’un cauchemar mettant l’héroïne dans la peau d’une esclave ? Aussi sensées que soient ces suppositions, aucune d’elles n’approche de près la vérité ! Il s’agit du premier film du duo de réalisateurs Gerard Bush et Christopher Benz, tous deux issus du milieu du clip vidéo. Ils ne peuvent évidemment être tenus pour responsables de l’orientation de la promotion de leur film, mais ils sont les seuls à blâmer pour le résultat final, même si il faut reconnaitre à l’ensemble une très bonne tenue visuelle et un même un certain sens du rythme ; des qualités d’autant plus flagrantes qu’elles permettent de maintenir l’intérêt pendant la première moitié du film qui ne présente, de près ou de loin, aucun des éléments fantastique ou de suspense entrevus dans la bande-annonce. Le film s’ouvre sur un spectaculaire et virtuose plan-séquence (truqué par ILM) : la caméra survole un champ de fleurs, suivant une petite fille rejoignant sa mère sur le perron d’une magnifique maison à colonnades typique du sud des États-Unis ; nous bifurquons pour suivre des soldats revêtant l’uniforme gris de l’armée confédérée et nous approchons des baraquements des esclaves ; la caméra nous emmène vers un groupe infligeant châtiment corporel et humiliation à un esclave à terre. L’intention de Bush et Benz est claire : nous emmener dans l’arrière-cour de Tara, la maison d’Autant en emporte le vent, un classique qui refit parler de lui en 2020 en raison d’une polémique à l’égard de sa description complaisante de l’esclavage.

Trumperie sur la marchandise ?

Antebellum poursuit sa description des conditions de vie et de soumission sur la plantation pendant 45 minutes, nous faisant presque oublier que le scénario devra à un moment ou à un autre nous ramener à notre époque. Notre attention étant détournée par une première séquence en forme de remake de 12 Years a Slave, la transition sera aussi surprenante que bien négociée. Lorsque nous retrouvons Jannelle Monae en 2020, de nombreux éléments nous interrogent la nature réelle de l’histoire… Nous ne pourrons malheureusement rien dire de plus pour ne pas gâcher la « surprise », ou plutôt la « non-surprise », car d’un point de vue cinématographique, Antebellum est un coup d’épée dans l’eau, un film-concept reposant entièrement sur une arnaque d’écriture et de montage. Et si sous-texte socio-politique il y a, les auteurs/réalisateurs s’avèrent incapables de le distiller via les situations et leur réalisation. A tel point que, en désespoir de cause, ils offrent à leur héroïne une scène de discours en cours de film pour expliciter leur propos. Un propos noble évidemment. Mais là ou Get Out était un authentique thriller rehaussé par un sous-texte pertinent et même subversif, Antebellum fait du sous-texte son argument principal, les péripéties et rebondissements n’étant ici qu’un écran de fumée destiné à créer artificiellement un mystère qui n’existe pas.

 

 © Jérôme Muslewski

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LA POSSÉDÉE (1974)

Une histoire de possession diabolique qui évite pour une fois d’imiter L’Exorciste au profit d’une épouvante poétique teintée d’érotisme

L’OSSESSA

 

1974 – ITALIE

 

Réalisé par Mario Gariazzo

 

Avec Stella Carnacina, Chris Avram, Lucretia Love, Ivan Rassimov, Gabriele Tinti, Luigi Pistilli, Gianrico, Tondinelli, Umberto Raho

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

Comme bon nombre de ses confrères italiens, le réalisateur Mario Gariazzo a touché à tous les genres (western, policier, aventure et même science-fiction) pour tenter de capitaliser sur les succès américains du moment. Mais en s’attaquant à La Possédée dans le sillage du triomphe de L’Exorciste, il s’est efforcé de doter son œuvre d’une personnalité bien à part. Les nombreuses incursions du long-métrage dans l’érotisme déviant ne se contentent donc pas de répondre à un cahier des charges commercial mais obéissent systématiquement à une fonction scénaristique précise. Lorsqu’une femme de la haute société italienne vit une relation sado-masochiste avec un amant qui la fouette avec des épines de roses, Gariazzo ne se contente pas de flatter les bas instincts de ses spectateurs mais cherche surtout à ancrer ses personnages dans une société bourgeoise décadente dont les perversions se répercutent sur les générations suivantes.

Ce n’est donc pas un hasard si Danila (Stella Carnacina), jeune étudiante en Beaux-Arts, assiste aux ébats dépravés de sa mère et décide d’accuser le choc de cette vision perturbante en se réfugiant dans son atelier pour restaurer un tableau ancien. Là git une sculpture en bois grandeur nature représentant l’un des brigands crucifiés avec le Christ. L’œuvre est troublante de réalisme, et Danila n’est pas insensible au charme étrange de cette sculpture qu’on croirait « née dans l’arbre ». C’est alors que survient une séquence magnifiquement surréaliste. A la manière de Boris Karloff sur la table d’opération du docteur Frankenstein, la sculpture s’éveille lentement. Mi-fascinée, mi-terrifiée, Danila est figée sur place, et le brigand, désormais en chair et en sang, lui arrache sa robe et s’accouple à elle, tandis que la croix sur laquelle il reposait s’enflamme. Lorsqu’elle sort de sa rêverie, Danila est seule dans l’atelier. Etait-ce un rêve ? Une hallucination ? Un fantasme ? La suite du métrage nous apprendra que la semence du démon coule désormais dans ses entrailles.

Le diable au corps

Les passages obligatoires ne tardent pas : la jeune fille perturbée est victime de crises de plus en plus violentes, devient allergique à tous signes sacrés, insulte son entourage, affiche une lubricité qui ne lui ressemble guère (elle propose même à son père de coucher avec elle en affirmant que la notion d’inceste a été inventée par les prêtres !), est soumise à l’examen d’un médecin qui diagnostique des troubles mentaux, puis à l’expertise d’un moine qui entreprend de l’exorciser… Mais une fois de plus, Gariazzo évite les lieux communs par l’élégance stylisée de sa mise en scène et l’absence de recours aux effets choc trop voyants. Certes, le sang coule sur les plaies de la belle lors d’un étrange flash-back où le brigand la crucifie sur sa propre croix, et les phénomènes surnaturels se déchaînent quelque peu pendant le climax. Mais le cinéaste ne cherche jamais à s’engouffrer totalement dans la brèche ouverte par Friedkin, suggérant l’horreur au lieu de l’exhiber, et misant beaucoup sur l’étourdissante photogénie de son actrice principale. Pour sa distribution américaine, La Possédée fut affublée du titre absurde The Eerie Midnight Horror Show ! La France le dota également d’une autre appellation alternative : Exorcisation.

 

© Gilles Penso

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GHOST (1990)

Le fantôme d’un homme abattu en pleine rue enquête sur son propre meurtre et veille sur sa fiancée…

GHOST

 

1990 – USA

 

Réalisé par Jerry Zucker

 

Avec Patrick Swayze, Demi Moore, Whoopi Goldberg, Tony Goldwyn, Vincent Schiavelli, Rick Aviles

 

THEMA FANTÔMES

Dans le sous-genre du film de fantôme romantique, Ghost est assurément l’un des plus populaires. Sorti en 1990 à cheval sur deux décennies, il intègre l’influence des productions Amblin/Spielberg des années 80, tout en annonçant la récupération sous une forme industrielle des codes et figures du cinéma de genre par les blockbusters des années 90. Le scénario de Ghost se présente ainsi comme un mélange de romance, de comédie, de thriller et bien sûr de fantastique – une alchimie possible mais requérant un réel don d’équilibriste. S’agissant du premier film en solo de Jerry Zucker après ses collaborations à la série de films parodiques des Y a-t-il…?, il réussit/contourne le pari en adoptant un (non) style qui fait office de (plus bas) dénominateur commun pour lier les différents genres à l’écran. Ainsi, la nature ectoplasmique du héros passe au second plan dès que le drame pointe le bout de son nez, tandis que les révélations sur la trahison ayant mené à sa mort sont livrées au spectateur en parallèle des scènes romantiques et de comédie. Sam (Patrick Swayze), un golden boy de la finance à Wall Street, et Molly (Demi Moore), une artiste-sculptrice, sont deux jeunes tourtereaux qui ont tout pour être heureux. À la sortie d’un théâtre, alors qu’ils évoquent pour la première fois l’éventualité du mariage, un malfrat à la petite semaine tente de les détrousser. Un coup de feu est tiré ; Sam meurt sur le coup mais il se réveille, hors de son corps, et découvre qu’il est devenu un fantôme. Incapable de communiquer avec Molly, il va découvrir que sa mort n’était pas accidentelle et que son associé Carl (Tony Goldwyn) tente non seulement de se rapprocher un peu trop vite de Molly mais manigance aussi un détournement de fonds que Sam aurait pu faire capoter. Ce dernier trouve l’aide d’une voyante (Whoopi Goldberg) capable de l’entendre. Il va la guider pour déjouer le plan de Carl et protéger Molly…

Si le film de fantôme romantique compte quelques classiques oniriques comme L’Aventure de Madame Muir ou Le Portrait de Jennie, l’approche de Jerry Zucker se veut bien plus terre-à-terre et souligne ses effets au bazooka. À tel point qu’un mauvais esprit pourrait rapprocher certains dialogues des parodies qui firent sa renommée. Comme lorsque Patrick Swayze, l’air grave, explique à sa dulcinée que la vie est trop belle et qu’il va forcément leur arriver quelque chose, cinq minutes avant qu’il ne soit tué. Ou cet accident d’avion annoncé au journal télévisé qui lui fait se demander s’il ne devrait pas annuler son prochain vol pour un voyage d’affaire. Quant à la scène iconique les voyant se livrer à des préliminaires en malaxant de la glaise, difficile de ne pas sourire en voyant la forme suggestive de leur création, particulièrement lorsqu’elle apparait apparaît dans le cadre, érigée devant l’entre-jambe de Demi Moore… David Zucker, le propre frère de Jerry, parodiera la scène l’année suivante dans Y a-t-il un flic pour sauver le président ? sans avoir à changer grand-chose. Le besoin de tout expliciter via les dialogues ou les images (d’où l’adoption d’une description chrétienne du paradis et de l’enfer alors que le scénariste et le réalisateur sont tous deux de confession juive) encombre aussi le film lorsque Sam découvre les particularités de sa vie dans l’entre-deux mondes : sa rencontre avec un fantôme dans le métro (Vincent Schiavelli, une « gueule » habituée aux seconds rôles) donne ainsi lieu à une scène d’entrainement à la Yoda durant laquelle Sam parvient à pousser des objets.

Entre la vie et la Moore

Bien que le scénariste Bruce Joel Rubin et Jerry Zucker se parent d’une caution artistique en donnant à leur film une dimension shakespearienne (le couple voit Macbeth au théâtre et le scénario en émule l’intrigue : Macbeth tuait aussi le roi par ambition et était hanté par son « esprit »), difficile de justifier la double-nomination pour l’Oscar du Meilleur Film et du Meilleur Scénario. Il serait toutefois hypocrite de ne pas reconnaitre que, malgré (ou grâce à) son manque de sophistication, Ghost est un agréable divertissement, fluide et sans aspérité. Son atout principal tient sans aucun doute à son couple-vedette qui, par chance ou flair, plut aussi bien au public féminin que masculin, empêchant ainsi le film d’être taxé (selon les clichés établis) de « film fantastique avec Patrick Swayze » (donc pour monsieur), ou « de comédie romantique avec Demi Moore » (donc pour madame). Ghost comme ciment cinéphile du couple ? Cela peut en tout cas expliquer sa première place au box-office de l’année 1990. Paradoxalement, Always de Steven Spielberg, sur un sujet similaire, ne trouva pas grâce aux yeux du public un an plus tôt, peut-être justement parce qu’il assumait sa dimension fabuleuse et plus « féminine ». Enfin, pour les curieux (courageux ?), Ghost a fait l’objet d’un remake japonais en 2010 et d’une adaptation peu inspirée sous forme de comédie musicale à Broadway.

 

© Jérôme Muslewski

 

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DÉSOLATION (2006)

Ron Perlman incarne un shérif démoniaque dans ce téléfilm tiré d’un roman de Stephen King et dirigé par le réalisateur du Fléau

DESPERATION

 

2006 – USA

 

Réalisé par Mick Garris

 

Avec Ron Perlman, Steven Webber, Kelly Overton, Tom Skerritt, Annabeth Gish, Henry Thomas, Shane Haboucha, Charles Durning

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I SAGA STEPHEN KING

En 2005, Stephen King tire un scénario du roman « Désolation » qu’il a écrit dix ans plus tôt et en confie la réalisation à Mick Garris, son complice de longue date. « Ce qui m’attire le plus, dans l’œuvre de Stephen King, ce sont les personnages, les voix, l’humanité, la douleur… », explique Garris. « Ses histoires concernent beaucoup moins le monstre dans le placard que les gens qui vivent dans la maison avec le placard hanté. Il y a quelque chose de très intime, de très tangible dans la prose de King. Vous connaissez ses personnages, vous êtes ses personnages. Ils mangent comme vous, achètent les mêmes choses que vous, ont du mal à payer leurs factures… Tout ça raconté avec un style clair et poétique. » (1) Le téléfilm Désolation sera diffusé le 23 mai 2006 sur la chaine ABC. La scène d’introduction s’avère redoutablement efficace. Un couple au volant d’une voiture traverse le désert du Nevada, passe devant un panneau de limitation de vitesse sur lequel est cloué un chat mort, puis est pris en chasse par une voiture de police. La tension monte d’un cran lorsque le shérif Collie Entragian (Ron Perlman), avec sa stature impressionnante et son sourire carnassier, étudie les papiers du véhicule, puis trouve de la marijuana dans leur coffre et les embarque en direction de Désolation, Nevada. En leur dictant leurs droits, il glisse furtivement la phrase « j’ai l’intention de vous tuer ». Pour le jeune couple comme pour le téléspectateur, il devient vite clair que nous avons affaire à un psychopathe.

Déserte, la ville semble échappée du Fléau (une autre adaptation de King signée Mick Garris). Les déchets jonchent la rue, les poubelles sont surplombées par des rapaces et des cadavres traînent sur les bancs. Les malheureux sont enfermés par Entragian dans une prison du commissariat délabré, en compagnie d’autres détenus : un couple, un vieil homme et un enfant. Au fil de ses exactions, le visage du shérif maléfique s’altère et se couture de cicatrices sanglantes, par l’entremise de maquillages spéciaux signés Howard Berger et Greg Nicotero. Il semble possédé, et son état est peut-être lié à la réouverture d’une ancienne mine, le « puits chinois », dont une puissance ancestrale nommée Tak semble s’être échappée. Peu entravé par les contraintes télévisuelles, Mick Garris signe là un film au suspense très efficace, avec des scènes propres à jouer sur les nerfs des spectateurs.

Visions de cauchemar

Tout au long de ses deux heures dix de métrage, Désolation accumule les images les plus sordides : une horde de chiens et de fauves sur les bas-côtés qui regardent passer la voiture de police, la main tranchée qui coule au fond d’un aquarium, les cadavres suspendus comme des morceaux de viande dans le commissariat, les corps innombrables accrochés à des chaînes, le sang qui jaillit du jackpot, la supérette envahie de serpents et d’araignées, le flash-back sous forme de film muet au cours duquel la contamination gagne les ouvriers chinois, l’autre flash-back sur un écran de cinéma où un écrivain se revoit pendant la guerre du Vietnam, Mary enfermée dans une pièce infestée de serpents, d’araignées et de scorpions…

Garris n’hésite pas non plus face aux aspects les plus sanglants et les plus morbides du récit. Des membres arrachés, des visages déchiquetés, des montagnes de corps et même le cadavre d’une fillette s’étalent sans pudeur à l’écran. Paradoxalement, Désolation sombre régulièrement dans les bons sentiments exacerbés à travers la bigoterie du personnage du jeune David (Shane Haboucha), qui passe son temps à prier et à s’adresser à Dieu. Certes, ces accès de « bondieuserie » sont contrebalancés par l’incrédulité de ses compagnons d’infortune. Mais Dieu est cité à toutes les sauces, en une accumulation embarrassante, les limites du supportable étant atteintes avec le « Notre Père » récité avec ferveur par tous les survivants avant l’assaut final.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en juin 2017

 

© Gilles Penso

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ALICE DE L’AUTRE COTE DU MIROIR (2016)

Dans cette suite du film de Tim Burton, Alice voyage dans le temps pour retrouver la famille du Chapelier Fou…

ALICE THROUGH THE LOOKING GLASS

 

2016 – USA

 

Réalisé par James Bobin

 

Avec Johnny Depp, Mia Wasikowska, Helena Bonham Carter, Anne Hathaway, Sacha Baron Cohen, Matt Lucas, Alan Rickman

 

THEMA CONTES I DRAGONS I VOYAGES DANS LE TEMPS

Alice aux pays des merveilles, réalisé par Tim Burton en 2010, initiait le nouveau « business plan » de Disney, à savoir une entreprise de modernisation (remplacement ?) de tous leurs classiques animés par des versions « live », le but étant de capitaliser sur des titres pouvant séduire un public multigénérationnel. Pressant le citron jusqu’à son dernier zeste, la firme n’hésite d’ailleurs pas proposer des suites de remakes, comme cet Alice de l’autre côté du miroir un film qui en d’autres temps aurait constitué une suite vidéo mais bénéficie ici d’un budget de 170 millions de dollars et d’une sortie estivale comme tout bon blockbuster. Tim Burton, toujours producteur, abandonne toutefois la réalisation à James Bobin, maitre d’œuvre de l’inattendu mais excellent diptyque Les Muppets, le Retour et Opération Muppets en 2011 et 2014, dans lesquels il trouvait un parfait équilibre entre auto-parodie et sincérité. Mais se confronter au cahier des charges et à la pression budgétaire imposés par la franchise Alice était un défi d’une toute autre envergure.

Première difficulté à surmonter : parvenir à rebondir sur la conclusion du film de Burton dans laquelle Alice (Mia Wasikowska) embrassait une carrière de capitaine de navire marchand en partance pour l’Asie ! Plutôt que de rétropédaler et tenter d’évacuer cet embarrassant rebondissement, James Bobin nous plonge dès la première séquence au milieu d’une bataille navale qui ne dépareillerait pas dans Pirates des Caraïbes. Alice s’en retourne ensuite à Londres où, après avoir été confrontée lors d’une soirée mondaine au patriarcat hostile des notables locaux, elle s’enfuit et traverse à nouveau le miroir la menant au pays des merveilles. Là, elle trouve le chapelier fou (Johnny Depp) qui lui demande de l’aider à retrouver sa famille qu’il pensait avoir été tuée par le Jabberwocky. Alice s’en va alors rencontrer le Temps (ici un personnage de chair et d’os interprété par Sasha Baron Cohen) pour lui dérober la chronosphère, une machine qui lui permet de revenir dans le passé pour l’aider à retrouver la famille du chapelier. Elle va y découvrir les secrets intimes de son ami chapelier mais aussi de la Reine de Cœur (Helena Bonham Carter) et de sa sœur la Reine Blanche (Anne Hathaway). Si les personnages ne cessent de rappeler (à juste titre) que l’on ne peut changer le passé mais que l’on peut en tirer des leçons, plus regrettable en revanche est cette volonté de vouloir expliquer la personnalité de chaque personnage par le biais de traumatismes de l’enfance. Non pas que les faits exposés paraissent insensés, mais pourquoi tenter de rationaliser un univers voulu nonsensique à l’origine ? Le scénario de Linda Woolverton (Le Roi lion et La Belle et la Bête  versions animées) gagne en revanche des points grâce à l’introduction d’un méchant (le Temps) et d’une quête concrète, là où Alice au pays des merveilles souffrait, comme sa version animée de 1951 d’ailleurs, de son caractère épisodique et farfelu, vidé de la satire sociale (typiquement anglaise) du texte original de Lewis Carroll.

Un miroir aux alouettes

Alice de l’autre côté du miroir se conforme à tous les autres films « live » de Disney des années 2010, de Maléfique au Monde fantastique d’Oz en passant par Le Casse-Noisette. Mais bien que traversé de la même thématique contemporaine dissertant sur l’inclusion des vilains petits canards jadis méchants dans leur récit d’origine respectif, James Bobin semble lorgner vers deux titres qui ont dû le marquer dans son enfance. Étant né en 1972 et vu la déclaration d’amour au travail de Jim Henson que constituaient ses deux films des Muppets, on ne s’étonnera pas de déceler quelques similitudes entre le personnage du Temps et le roi des gobelins incarné par David Bowie dans Labyrinthe ; ou encore une brève scène voyant Alice retenue dans un hôpital psychiatrique renvoyant directement à Oz, un monde extraordinaire. Si les effets spéciaux font la part belle aux images de synthèse chapeautées par Ken Ralston (éminent ex-membre d’ILM), les progrès technologiques offrent néanmoins un rendu beaucoup plus détaillé et « volumineux » que le film de 2010, dont les images (peut-être à cause de la mise en scène de Burton ?) apparaissaient trop souvent comme hyper-stylisées, voire vides. Bien qu’ayant tout du film-épouvantail sur le papier, cette suite se révèle en tout point supérieure à son prédécesseur. Ce qui, bien sûr, ne signifie qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre, loin s’en faut. Mais grâce à un scénario mieux structuré et une réalisation sans temps mort, James Bobin fait preuve de plus d’aisance et de spontanéité que Tim Burton qui semble prisonnier de sa propre image et condamné à livrer des produits désincarnés pour satisfaire les attentes des producteurs.

 

 © Jérôme Muslewski

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LA FIANCÉE DE DRACULA (2002)

Jean Rollin se réapproprie le mythe créé par Bram Stoker en transformant Brigitte Lahaie en femme vampire…

LA FIANCÉE DE DRACULA

 

2002 – FRANCE

 

Réalisé par Jean Rollin

 

Avec Cyrille Iste, Jacques Régis, Thomas Desfossé, Sandrine Thoquet, Brigitte Lahaie, Nathalie Perrey, Denis Tallaron

 

THEMA DRACULA I VAMPIRES I SAGA JEAN ROLLIN

Nous sommes au tout début des années 2000 et rien ne semble alors pouvoir entamer la détermination de Jean Rollin. A soixante-deux ans, l’opiniâtre réalisateur continue envers et contre tous à mettrre en scène des films de vampire dans un hexagone plus porté sur les bonnes grosses comédies familiales que sur les contes fantastico-érotiques. Et si La Fiancée de Dracula s’intéresse vaguement au héros imaginé par Bram Stoker, ce n’est bien sûr qu’un prétexte pour mettre en scène de nouvelles créatures femelles suceuses de sang, le comte transylvanien ne faisant ici que de très brèves apparitions sous les traits impassibles de Thomas Desfossé. Un Van Helsing du pauvre (Jacques Régis) et son jeune assistant Eric (Denis Tallaron) se mettent ainsi en quête de Dracula pour faire cesser ses agissements. Ils échouent dans un couvent ayant recueilli l’étrange Isabelle (Cyrille Iste) depuis qu’elle est enfant. Mais la jeune femme est envoûtée par le seigneur des ténèbres, et sa folie s’est peu à peu communiquée à ses consœurs. Du coup, celles-ci rient stupidement, se coiffent d’entonnoirs, exhibent leurs fesses ou s’adonnent à d’improbables danses gitanes ! Un soir, Isabelle échappe à la vigilance de ses sœurs et se dirige comme une somnambule vers l’île où repose le corps de Dracula, gardé par des sœurs de l’Ordre de la Vierge Blanche.

Le cinéaste démontre une fois de plus son goût pour les visions surréalistes : dans la cour d’un château, un nain habillé en bouffon ouvre un cercueil duquel surgit une jeune fille qui tire aussitôt d’un violon une mélodie mélancolique, tandis que Brigitte Lahaie, tout de rouge vêtue, monte fièrement un cheval à proximité. Plus tard, d’autres spectacles bizarres s’offrent à nos yeux, comme ces squelettes en tenues pontificales assis devant un échiquier et gardant le seuil d’une entrée secrète, ou encore ces horloges servant de passage entre le monde des vivants et celui des morts (une idée déjà présente dans Le Frisson des vampires). Se réappropriant la figure imposée des trois femmes de Dracula, Rollin imagine un trio pour le moins inhabituel : « la louve » (Lahaie), une maîtresse de cérémonie censée sacrifier des nonnes à son maître, « l’ogresse » (Magalie Aguado) qui se nourrit de la chair des bébés, et « la vampire » (Sandrine Thoquet), une femme au visage livide nue sous sa robe de nuit diaphane.

La louve, l’ogresse et la vampire

A l’exception de quelques maladroits effets gore (un vieil homme transperce la poitrine d’une des sœurs à sacrifier et en extrait le cœur encore palpitant) et d’une pincée d’érotisme blasphématoire (Brigitte Lahaie avale langoureusement un crucifix puis embrasse avec gourmandise la bouche ensanglantée de « la vampire »), La Fiancée de Dracula est plus sage que les œuvres précédentes de son auteur, voire presque académique. Au cours du climax, Rollin ne peut s’empêcher de revenir inlassablement sur « les lieux du crime », autrement dit l’indéboulonnable plage de Pourville-Les-Dieppe, où il livre à la furie des vagues une Isabelle portant pour tout vêtement un linceul parfaitement transparent, orné d’une poignée de fleurs dissimulant sans conviction sa nudité. Encombré d’acteurs amateurs et de dialogues risibles, comme à l’accoutumée, La Fiancée de Dracula se pare en revanche de très beaux décors naturels et d’une photographie plutôt soignée.

 

© Gilles Penso

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