UNE SI GENTILLE PETITE FILLE (1977)

En emménageant dans une nouvelle maison, la petite Cathy se laisse posséder par un esprit qui la dote d’inquiétants pouvoirs…

CATHY’S CURSE

 

1977 – CANADA / FRANCE

 

Réalisé par Eddy Matalon

 

Avec Randi Allen, Alan Scarfe, Beverly Murray, Dorothy Davis, Mary Morter, Roy Witham, Bryce Allen, Sonny Forbes

 

THEMA ENFANTS I FANTÔMES I POUVOIRS PARANORMAUX

« J’ai envoyé ma maman chez les fous… J’ai fait mourir mon chien de frayeur… J’ai fait passer ma nounou par la fenêtre… On reste tous les trois, mon papa, ma poupée et moi… Moi… Moi ! » Cette accroche un brin excessive, que l’on peut lire sur les posters d’Une si gentille petite fille, résume assez bien l’intrigue de cette co-production franco-canadienne soucieuse de surfer sur la vogue de l’enfant maléfique, et connue des anglophones sous le titre Cathy’s Curse. La mise en scène est signée Eddy Matalon, dont le CV compte principalement des comédies de bas étage et des films pornos hardcore. George Gimble (Alan Scarfe) emménage avec sa femme Vivian (Beverly Murray) et sa fille de huit ans Cathy (Randi Allen) dans la maison où il a grandi. Des tas de souvenirs lui reviennent lorsqu’il prend possession des lieux, mais il semble le seul à s’en enthousiasmer. En traînant dans le grenier, Cathy découvre une vieille poupée et le portrait d’une fille de son âge. Bientôt, elle se met à adopter un comportement bizarre, organise des jeux malsains avec les enfants de la voisine et manque même de crever l’œil de l’une d’entre elles.

Lorsqu’elle révèle des pouvoirs télékinétiques qui lui permettent de pousser à distance la gouvernante par la fenêtre du premier étage et de faire trembler tout le mobilier de la maison, les références cinématographiques de Matalon sont mises en évidence : La Malédiction et L’Exorciste. Mais ici, le diable n’est pas en cause. Cathy est en effet possédée par l’esprit de Laura,  la sœur de son père, morte à huit ans dans un accident de voiture… Laquelle apparaît furtivement dans le grenier sous forme d’une vieille dame hideuse. Ce prétexte scénaristique n’explique pas pour autant les motivations nouvelles de Cathy, soucieuse de se débarrasser de toute présence féminine dans son entourage immédiat (sa mère, sa nounou, et même la chienne du gardien !), et encore moins ses pouvoirs surnaturels. Car au-delà de sa capacité à faire bouger les gens et les objets sans les toucher, Cathy peut se téléporter en quelques secondes ou lancer sur ceux qui lui font obstacle des espèces de rayons laser destructeurs !

Possession, télékinésie et rayons laser

Bref, c’est un peu n’importe quoi, et le scénario semble surtout conçu pour accumuler les séquences insolites. En ce domaine, on retient surtout le plateau du petit-déjeuner qui se décompose en accéléré, la poupée qui s’anime seule, Vivian recouverte de sangsues sous sa douche ou le vieux Paul (Roy Witham) soudain envahi de serpents, de tarentules et de rats. Au moment du final, Cathy arbore un maquillage vieillissant pour le moins grotesque et affirme gravement : « Je m’appelle Laura ». Si le montage du film (signé Laurent Quaglio, futur sound designer de talent) est assez soigné, on ne peut en dire autant du jeu des comédiens (assez inexpressifs, sauf l’inquiétante Randi Allen) et du scénario, bourré de lieux communs et d’invraisemblances. C’est d’autant plus dommage qu’Une si gentille petite fille avait un réel potentiel horrifique, exhalant par moments une ambiance très étrange, notamment chaque fois qu’apparaît le portrait aux yeux lumineux de la petite Laura.

 

© Gilles Penso

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LE DERNIER TESTAMENT (1983)

Le cauchemar d’une famille brisée après le déclenchement de la troisième guerre mondiale et de l’holocauste nucléaire…

TESTAMENT

 

1983 – USA

 

Réalisé par Lynne Littmann

 

Avec Jane Alexander, Rossie Hamis, William Devane, Roxana Zal, Lukas Haas, Lilia Skala, Philip Anglim, Leon Ames, Kevin Costner

 

THEMA CATASTROPHE

En 1983, l’Amérique s’inquiétait sérieusement de la politique de réarmement de Ronald Reagan et des tensions avec la Russie, pas vraiment atténuées depuis le début de la Guerre Froide. Pour exorciser ce malaise, les petits écrans diffusèrent la mini-série La Troisième Guerre Mondiale de Boris Sagal et David Greene et le téléfilm Le Jour d’après de Nicholas Meyer. Sorti la même année que ces deux œuvres bien peu rassurantes, Le Dernier testament raconte une histoire sensiblement similaire, mais l’approche et le point de vue de Lynne Littman font toute la différence. S’appuyant sur la nouvelle « The Last Testament » de Carol Amen, la réalisatrice ne s’intéresse ni à l’aspect catastrophe du récit, ni à sa dimension politique-fiction, mais principalement à son approche humaine. Le fait que le film soit dédié à sa famille n’est sans doute pas innocent. Ici, pas de présentation d’une dizaine de protagonistes en montage parallèle, et encore moins de scènes d’état-major, de  préparatifs militaires et de réunions de politiciens.

Nos protagonistes sont les membres d’une famille tranquille qui vit dans la petite ville d’Hamlin, en Californie. Un jour, un flash spécial interrompt brusquement les programmes à la télé. A peine a-t-on le temps d’annoncer l’attaque nucléaire subie par New York qu’une lueur jaune et aveuglante illumine tout. Bientôt, il faut se rendre à l’évidence : les bombes ont éclaté. Qui a déclenché la guerre ? Personne ne le sait, et là n’est pas la préoccupation des habitants. Pour l’heure, on se rassemble dans l’église, on attend les maris absents, on commence à se rationner, on se serre les coudes. Puis les morts commencent à se multiplier, suite à l’inévitable propagation des radiations. Les bancs de l’église sont de plus en plus clairsemés, les détritus jonchent le sol, le pillage commence à se répandre. Lorsque, outrage ultime, les enfants se mettent à mourir lentement, comme s’éteignent des bougies, tout espoir semble perdu…

« Soyez maudits ! »

Le Dernier testament est avant tout un drame réaliste, narré à travers le regard de Carol Weatherly (Jane Alexander), une mère de famille qui s’efforce de rester à la hauteur malgré l’horreur s’insinuant tranquillement dans son quotidien. Austère, triste et pudique, le film refuse tout recours au spectaculaire mais ne se prive pas d’images fortes, comme ces dizaines de cadavres enveloppés dans des suaires improvisés qu’on jette dans un grand brasier, faute de place dans le cimetière, tandis que Carol tombe genoux à terre, hurlant « Qui a fait ça ? Soyez maudits ! » L’angoisse latente qui baigne le film n’est pas sans évoquer celle du Dernier rivage de Stanley Kramer. Marquant les premières années de carrière de Kevin Costner (dans le rôle d’un père pleurant la perte de son bébé), du jeune Lukas Haas (futur héros de Witness) et du compositeur James Horner (dont la partition mélancolique s’accorde à la sobriété de la réalisation), Le Dernier testament sait bouleverser ses spectateurs sans jamais forcer sur les effets, tandis que des extraits de films de famille en super 8 s’insèrent dans le montage, comme autant de souvenirs rendant plus insupportable encore ce présent endeuillé.

 

© Gilles Penso

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LA MAISON DE L’EXORCISME (1973)

Pour profiter de la vogue de L’Exorciste, le producteur Alfredo Leone remanie de fond en comble un film de Mario Bava passé inaperçu

LA CASA DELL’ESORCISMO

 

1973 – ITALIE

 

Réalisé par Mario Bava et Alfredo Leone

 

Avec Telly Savalas, Elke Sommer, Sylvia Koscina, Gabriele Tinti, Alida Valli, Alessio Orano, Kathy Leone, Eduardo Fajardo

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS

En 1973, Mario Bava et son producteur Alfredo Leone présentèrent à Cannes Lisa et le diable, un film d’épouvante à l’intrigue passablement confuse mêlant en vrac le diable, la réincarnation, la sorcellerie, un tueur psychopathe, de la nécrophilie et des morts-vivants. Si l’œuvre eut un bel impact et connut un certain succès d’estime, elle ne parvint pourtant pas à trouver de distributeur. Pas démonté pour autant, Leone décida de profiter du succès colossal de L’Exorciste pour surfer sur la vague de la possession démoniaque. Il remania donc Lisa et le diable, y adjoignant cinquante minutes de nouvelles séquences calquées fidèlement sur le chef d’œuvre de William Friedkin qu’il dirigea avec un Bava peu consentant. Si le scénario du film original était confus, celui du nouveau montage, opportunément titré La Maison de l’exorcisme, s’avère carrément incompréhensible, collectionnant les séquences d’épouvante sans véritable respect de la continuité ou de la logique.

La belle Elke Sommer y incarne Lisa Reiner, une touriste en vacances à Tolède qui, après avoir contemplé une fresque représentant le diable, est soudain prise de convulsions avant d’être hospitalisée d’urgence. Venu à son chevet, un prêtre reconnaît là toutes les caractéristiques d’une possession, et décide de pratiquer un exorcisme. Entre deux crises, Lisa se souvient avoir été l’hôte d’une étrange villa en compagnie d’un couple et de leur chauffeur. Les maîtres des lieux sont une vieille comtesse acariâtre (Alida Valli) et son fils Maximilien (Alessio Orano). Là sévit également Leandro (Telly Savalas, reprenant le célèbre gimmick de la sucette de Kojak), un majordome qui s’avèrera être rien moins que le diable en personne. Bientôt, les invités meurent les uns après les autres de bien mystérieuse manière, tandis que Maximilien déclare sa flamme à Lisa qui a de plus en plus de mal à discerner le rêve de la réalité… tout comme le spectateur, lequel doit faire un effort surhumain pour s’efforcer de suivre cette intrigue surréaliste et décousue.

Le diable tire les ficelles

Le film développe malgré tout quelques belles idées, notamment la métaphore du diable qui manipule les gens sous forme de marionnettes. Dans les nouvelles séquences d’exorcisme, Elke Sommer s’enlaidit, crache des blasphèmes et des jurons orduriers, vomit sans cesse et se tortille en des acrobaties inhumaines, tandis que Leone et Bava accumulent les scènes peu ragoûtantes, en particulier les grenouilles que Lisa crache au milieu de son vomi, ou le squelette qui apparaît soudain et projette des serpents sur le malheureux prêtre. Ce dernier porte sur ses épaules le poids d’un traumatisme lié à l’accident de voiture qui coûta la vie à sa femme. Ce qui nous vaut une séquence érotique au cours de laquelle la défunte réapparaît, nue comme un ver, et tente le brave homme en se déhanchant lascivement dans la chambre d’hôpital. Elke Sommer elle aussi a droit à son strip-tease au cours des flash-backs situés dans la villa. Peu fier de ce film bâtard, Mario Bava ne le signa pas et cessa là sa collaboration avec Alfredo Leone. Mais il faut bien reconnaître que ce dernier eut du flair, car en l’état La Maison de l’exorcisme connut un certain succès.

 

© Gilles Penso

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MA VIE EST UN ENFER (1991)

Josiane Balasko rencontre un démon incarné par Daniel Auteuil qui s’apprête à lui faire signer un pacte diabolique en échange d'une vie meilleure…

MA VIE EST UN ENFER

 

1991 – FRANCE

 

Réalisé par Josiane Balasko

 

Avec Josiane Balasko, Daniel Auteuil, Michael Lonsdale, Catherine Samie, Richard Berry, Jean Benguigui, Luis Rego

 

THEMA DIABLE ET DÉMONS I DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Variation féminine et très libre sur le thème de Faust, Ma vie est un enfer est le troisième long-métrage réalisé par Josiane Balasko après Sac de nœuds et Les Keufs. Le scénario, qu’elle co-écrit avec l’écrivain Joël Houssin (surtout connu par la série « Le Dobermann » éditée chez Fleuve Noir entre 1981 et 1984), lui permet d’incarner une fois de plus la fille ordinaire, solitaire et complexée dont elle fit un archétype avec des films comme Les Hommes préfèrent les grosses, et que Bertrand Blier détourna allègrement dans Trop belle pour toi en 1989. Ici, retour à la case départ. Balasko incarne donc Léah, assistante dans un cabinet dentaire souffrant des brimades d’un employé tyrannique. Alors qu’elle s’apprête à fêter seule son 35ème anniversaire dans un appartement trop grand pour elle, sa mère (délectable Catherine Samie) lui rend visite. Cette dernière se caractérisant par son égoïsme et sa superficialité, on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une présence très réconfortante. Léah fête donc son anniversaire seule, en tête à tête avec le chien de sa mère partie dîner dehors. Puis elle découvre un étrange artefact que celle-ci a laissé dans l’appartement : un miroir du 18ème siècle orné d’un crâne hideux. En lisant l’incantation écrite au dos de cet objet sinistre, elle fait venir Abargadon, un des lieutenants du diable, incarné avec gouaille et décontraction par Daniel Auteuil. Après lui avoir prouvé ses pouvoirs surnaturels, le démon lui propose un échange classique : son âme contre la concrétisation de ses rêves.

Ma vie est en enfer tente de transcender son scénario bancal aux idées inégales par le jeu de ses deux principaux comédiens. De fait, le potentiel comique provient moins de ses situations, souvent triviales et parfois très vulgaires (le psychologue macho sodomisé par un top model, la porte qui défèque !), que des performances du duo Balasko-Auteuil. Une poignée de seconds rôles cocasses vient égailler le film, de Richard Berry en psy inefficace (il fait sa liste de courses pendant les séances) à Jean Benguigui en voisin collectionneur de cassettes vidéo porno, en passant par Luis Rego en barman de l’enfer (affublé de la mèche et de la moustache d’hitler), Ticky Holgado en magicien déguisé en diable rouge, Emmanuelle Escourrou (Baby Blood) en femme panthère et même la toute jeune Marilou Berry en petite fille dans la salle d’attente du dentiste. De tous ces « guest », le plus savoureux est sans conteste Michael Lonsdale, qui prête son charisme imperturbable, sa haute carrure et sa voix doucereuse à l’ange Gabriel, venu vérifier la validité du contrat d’Abargadon. Chacune de ses trop brèves apparitions est un régal, d’autant que son personnage s’inscrit dans une vision administrative de l’Enfer et du Paradis qui nous rappelle Le Ciel peut attendre.

Une fausse bonne idée

Si la première partie du film pique la curiosité, il devient vite évident que le scénario ne saura pas rebondir de manière satisfaisante. Plus l’intrigue avance, plus l’histoire est poussive, moins les gags sont drôles. Et l’on finit par ressentir un profond embarras pour les comédiens principaux, forcés de se plonger dans des situations foncièrement grotesques. Techniquement, Ma vie est un enfer bénéficie du savoir-faire de l’as des effets visuels Kent Houston (Brazil, Legend, Princess Bride) qui concocte une multitude de trucages efficaces (l’héroïne qui se miniaturise, la traversée des murs, le grand incendie final), épaulé par le maquilleur spécial Jacques Gastineau (Lifeforce, Les Prédateurs de la nuit) et l’expert des effets mécaniques Jean-Marc Mouligné (Jean de Florette, Les Visiteurs). De ce point de vue, Balasko a su s’entourer. On peut émettre plus de réserves sur les choix musicaux du film, les Rita Mitsouko concoctant une bande originale funk/pop dissonante originale mais complètement à côté de la plaque. On ne peut s’empêcher de penser que Ma vie est un enfer était une fausse bonne idée qui aurait mérité une sacrée couche de réécriture pour pouvoir convaincre totalement. Balasko réalisatrice touchera la grâce quatre ans plus tard avec Gazon maudit, sans conteste son film le plus drôle et le plus réussi.

 

© Gilles Penso

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FRAGILE (2005)

Jaume Balaguero plonge Calista Flockhart (Ally McBeal) dans les méandres d’un hôpital hanté par de sinistres fantômes

FRAGILES

 

2005 – ESPAGNE

 

Réalisé par Jaume Balaguero

 

Avec Calista Flockhart, Yasmin Murphy, Elena Anaya, Gemma Jones, Richard Roxburgh, Colin McFarlane, Michael Pennington

 

THEMA FANTOMES

Avec Fragile, Jaume Balaguero continue de tracer le sillon entamé avec La Secte sans nom et Darkness. Toujours attiré par l’épouvante insidieuse et les traumatismes de l’enfance, le cinéaste espagnol adoucit au fil de ses films son propos, troquant peu à peu l’horreur psychologique contre le drame humain. En ce sens, Fragile est certainement l’un de ses films les plus subtils et les plus aboutis, marchant ouvertement sur les traces de l’Echine du diable de Guillermo del Toro dont il reprend plusieurs composantes. Échappant totalement à son passé télévisuel et au personnage d’Ally McBeal qui lui collait à la peau, Calista Flockhart incarne Amy, une infirmière hantée par un passé douloureux qui intègre un hôpital pour enfants sur le point de fermer ses portes. Sinistre et délabré, le lieu semble charrier des angoisses et des secrets innommables. Cet hôpital aurait dû fermer depuis longtemps, mais un accident ferroviaire oblige le personnel à garder cet endroit ouvert plus longtemps que prévu.

Sur place, Amy se prend d’affection pour la petite Maggie Reynolds, qui communique régulièrement avec un personnage fantomatique, Charlotte, « la fille mécanique ». Parmi les autres étrangetés de cet endroit, il y a un deuxième étage condamné depuis les années cinquante, une infirmière qui protège les patients victimes d’attaques mystérieuses, une autre infirmière qui vient de mourir dans un accident de voiture, un petit garçon qui se retrouve sans explication avec une double fracture soudaine… L’atmosphère que construit Balaguero sait susciter le malaise sans qu’il ait besoin de recourir aux artifices habituels (si l’on excepte les quelques ombres qui courent furtivement à l’avant-plan), l’une des grandes forces du film étant son casting impeccable et sa solide direction d’acteurs.

Le voyage entre les vivants et les morts

Alors que le mystère s’épaissit, Amy confie ses doutes à deux vieilles dames qui lui déclarent : « Savez-vous ce qu’est la vie ? Rien de plus qu’un voyage entre deux mondes : le nôtre, celui des vivants, et celui de morts. » Le principe de Fragile veut ainsi que ceux qui approchent de la mort puissent percevoir des visions de l’au-delà. Ce qui expliquerait pourquoi tous ceux qui ont pu voir l’inquiétante Charlotte sont décédés ou souffrent d’une maladie incurable. Là où les choses prennent une tournure plus effrayante, c’est lorsqu’Amy elle-même, en allant fouiller le 2ème étage, aperçoit la fillette. Grâce à un film super 8 d’époque, elle pense comprendre le fin mot de l’histoire. Mais elle n’est pas encore au bout de ses surprises, et le public non plus. Même si les ultimes apparitions du fantôme sont franchement angoissantes, le film n’a pas vocation première de faire peur (domaine dans lequel le cinéaste a pourtant prouvé sa maîtrise au cours de sa filmographie précédente). Le passé du personnage de Charlotte est assez atroce, mais Fragile est surtout un drame très émouvant, comme le confirme son final particulièrement touchant. Et la prestation à fleur de peau de Calista Flockhart nous fait regretter que la pétillante Ally McBeal n’ait pas plus souvent illuminé les grands écrans de sa présence.

 

© Gilles Penso

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ALICE OU LA DERNIÈRE FUGUE (1977)

Sylvia Kristel incarne une jeune femme qui fuit son époux et perd le contrôle de son véhicule, basculant dès lors de l’autre côté du miroir

ALICE OU LA DERNIÈRE FUGUE

 

1977 – FRANCE

 

Réalisé par Claude Chabrol

 

Avec Sylvia Kristel, Charles Vanel, Jean Carmet, André Dussollier, Bernard Rousselet, Fernand Ledoux, François Perrot, Thomas Chabrol, Catherine Druzy

 

THEMA MORT

Alice ou la dernière fugue se situe exactement à mi-parcours de la filmographie de Claude Chabrol, à une période où le cinéaste, déjà auréolé de nombreux succès, cherche à se renouveler et à donner un second souffle à sa carrière. Avant de connaître une nouvelle consécration avec Violette Nozière, il s’offre une escapade (une « dernière fugue » ?) avec cette relecture étonnante des écrits de Lewis Carroll. Tout commence dans un cadre banal qui ressemble presque à une parodie d’un film de Claude Chabrol. Dans le salon d’un appartement bourgeois, vissé devant son téléviseur, un homme (Bernard Rousselet) déblatère, raconte ses anecdotes de bureau, bombe le torse, s’écoute parler et nous exaspère. Son épouse (Sylvia Kristel) l’entend plus qu’elle ne l’écoute, le regard lointain. Lorsqu’enfin elle peut en placer une, c’est pour lui dire qu’elle le quitte. Pas de dispute, pas de cris, pas de larmes, juste une profonde lassitude qui pousse Alice à faire sa valise et à prendre la route. Pour où ? Le sait-elle elle-même ? Elle roule, prend le large, mais un orage tonne et son pare-brise vole soudain en éclat. Alice trouve refuge dans une vaste demeure où l’accueillent le vieux Vergennes (Charles Vanel) et son domestique Colas (Jean Carmet). Elle y dîne, y passe la nuit, mais au matin ses hôtes ont disparu. Après un bref petit-déjeuner, elle regagne son véhicule (dont le pare-brise est miraculeusement réparé) et reprend la route. Mais elle s’égare et revient sans cesse à son point de départ, comme si elle était prisonnière d’un espace-temps n’obéissant à aucune logique connue…

Les références à Lewis Carroll abondent tout au long du métrage, du nom de l’héroïne (Alice Carrol) à cette traversée du miroir symbolisée par la destruction du pare-brise en passant par le labyrinthe dans lequel se perd notre héroïne. Mais en guise de « pays des merveilles », nous aurions plutôt affaire à un cauchemar. Chabrol joue avec l’idée du temps qui se boucle et bégaie, à travers cette pendule qui s’arrête et se remet en marche toutes les nuits, ou ce disque rayé qui transforme les symphonies en ostinatos entêtants. L’insolite vire au surnaturel lorsque des sons inquiétants résonnent au dehors, que les perceptions d’Alice semblent s’altérer au point de déformer son champ de vision et qu’une force invisible la pousse contre les murs. En toute logique, nous cherchons à comprendre. Au moment où le personnage agaçant incarné par André Dussollier, tout de blanc vêtu et coiffé comme Claude François, explique à Alice qu’elle ne doit pas poser de question ni chercher à comprendre, c’est aussi aux spectateurs qu’il s’adresse. Nous suivons donc cette aventure erratique sans savoir où elle va nous mener, comme si le cinéaste éprouvait notre patience et notre capacité à accepter la sortie des sentiers battus. Étant donné qu’il a choisi l’héroïne d’Emmanuelle comme actrice principale, Chabrol sacrifie à une brève scène de nu intégral, parfaitement gratuite mais conçue visiblement pour satisfaire les fans de la comédienne néerlandaise peu connue pour sa pudeur. Voilà qui égaie certes le métrage mais ne fait guère avancer l’intrigue.

Lewis Chabrol

Le problème, pour le public, est de parvenir à s’identifier à une héroïne qui se révolte sans grande conviction face à cette situation impossible, émettant de timides répliques censées traduire sa perplexité (« ce n’est pas possible » devant un mur infranchissable, « c’était trop beau » face à un téléphone qui ne fonctionne pas, « j’aurais dû m’en douter » lorsqu’un enfant apparaît puis disparaît). Elle finit par prendre son mal en patience, bouquine, écoute de la musique, bois du thé et ne s’étonne plus face à l’inexplicable. Tout ressemble à un rêve, ce qui ne serait pas étonnant si l’on tient compte de l’inspiration première de Chabrol, mais l’explication est ailleurs. Car il y a une explication, une raison concrète à cette collection de saynètes surréalistes. Le récit prend son sens au moment d’un final étonnant qui offre une relecture à posteriori de tous les événements passés. Cet exercice de style inhabituel de la part d’un cinéaste peu habitué au fantastique ne manque pas d’intérêt, mais il risque de laisser beaucoup de spectateurs sur le bas-côté à cause de l’apparente incohérence de la majorité de ses péripéties. Le film est dédié à la mémoire de Fritz Lang, mort au moment de son tournage.

 

© Gilles Penso

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ALIEN APOCALYPSE (2005)

Bruce Campbell affronte des termites extra-terrestres qui ont colonisé notre planète et réduit les humains en esclavage

ALIEN APOCALYPSE

 

2005 – USA

 

Réalisé par Josh Becker

 

Avec Bruce Campbell, Renée O’Connor, Remington Franklin, Miichael Cory Davis, Peter Jason, Neda Sokolovska, Vladimir Kolev

 

THEMA EXTRA-TERRESTRES I INSECTES ET INVERTÉBRÉS

Ami de longue date de Bruce Campbell, Josh Becker l’avait fait tourner dans une poignée de courts-métrages très anecdotiques bien avant que Sam Raimi ne lui donne la vedette dans Evil Dead. En toute logique, il lui confia le premier rôle d’Alien Apocalypse, un film de science-fiction semi-parodique commandité par la chaîne Sci-Fi Channel. De retour sur Terre après quarante années de cryogénisation, quatre astronautes en mission dans l’espace découvrent que leur planète a été colonisée par une race de termites extra-terrestres et que les humains ont été réduits en esclavage. Le mets favori des termites est le bois, bien sûr, mais elles ne rechignent pas contre quelques doigts ou têtes humaines en guise d’apéritif, d’où une poignée d’effets gore cartoonesques du plus bel effet. Les termites en question sont tour à tour des créations animatroniques ou des images de synthèse pleines de charme, dans la droite lignée des Sélénites animés image par image par Ray Harryhausen dans Les Premiers hommes dans la Lune. On pense aussi à l’homme scarabée de Flesh Gordon, animé jadis par Jim Danforth, avec lequel ces bestioles peu amicales présentent pas mal de points communs morphologiques.

Bien décidé à ne pas devenir esclave comme ses pairs, le docteur Ivan Hood (Bruce Campbell), membre de l’expédition spatiale, tente de fomenter une révolte et monte une petite armée qui traverse les bois en quête du Président des États-Unis avant que ne se joue l’inévitable bataille finale. Alien Apocalypse, c’est donc un peu Le Seigneur des Anneaux qui rencontre La Guerre des mondes, avec en prime de nombreux points communs avec La Planète des singes (les oppresseurs simiesques ayant ici été remplacés par leurs homologues invertébrés, et le vaillant Charlton Heston cédant le pas à Bruce Campbell). Josh Becker se permet au passage plusieurs allusions à L’Armée des ténèbres, ne serait-ce que par le personnage anachronique incarné par Campbell dans ce futur redevenu primitif.

« Ta stupidité est incurable, tu es guéri ! »

Malgré un scénario un peu mal fichu, des péripéties répétitives, des personnages monolithiques et une mise en scène franchement maladroite, ce petit film tourné en Bulgarie, aux grandes ambitions mais aux moyens très limités (le budget est estimé à un million cinq cent mille dollars), demeure fort sympathique et se déguste agréablement, un bol de popcorns sur les genoux et – éventuellement – le doigt sur la touche « accéléré » de la télécommande. Quelques dialogues savoureux agrémentent le tout, comme lorsque Campbell abat un chasseur de primes qui lâche dans un dernier râle : « tu es un docteur, tu es censé guérir les gens », ce à quoi notre bon vieux Ash rétorque : « ta stupidité est incurable, tu es guéri ». Les scènes de foules et de batailles manquent singulièrement d’ampleur, certes, et quelques dollars supplémentaires n’auraient pas été du luxe pour permettre au réalisateur d’aller au bout de ses idées. Tel quel, Alien Apocalypse s’apprécie donc comme une série B fauchée à la Roger Corman, agrémentée de monstres à l’ancienne et d’un Bruce Campbell impeccable, comme toujours. Pour certains fantasticophiles, c’est là la définition du bonheur.

 

© Gilles Penso

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QUAND LA TERRE S’ENTROUVRIRA (1965)

Une expérience visant à atteindre le magma du centre de la terre provoque un monstrueux cataclysme

CRACK IN THE WORLD

 

1965 – USA

 

Réalisé par Andrew Marton

 

Avec Dana Andrews, Alexander Knox, Janette Scott, Kieron Moore, Peter Damon, Jim Gillen, Gary Lasdun, Alfred Brown, Mike Steen

 

THEMA CATASTROPHES

En 1965, Andrew Marton était déjà un vieux de la vieille, un routard ayant réalisé une bonne trentaine de longs-métrages, dont Les Mines du roi Salomon, et ayant participé à bon nombre d’œuvres épiques telles que Ben-Hur, Cléopâtre, Les 55 jours de Pékin ou encore Le Jour le plus long. S’atteler à un film catastrophe n’était donc guère un défi insurmontable pour le cinéaste, lequel eut l’opportunité d’intégrer à son équipe le très talentueux Eugène Lourié, réalisateur du Monstre des temps perdus et officiant ici comme chef décorateur et superviseur des effets spéciaux. Entièrement tourné en Espagne, Quand la Terre s’entrouvrira raconte les expériences pour le moins audacieuses du docteur Stephen Sorenson (Dana Andrews). En quête d’une source d’énergie susceptible d’apporter des ressources inépuisables aux humains et de les mettre à l’abri du besoin, il projette d’utiliser une fusée équipée d’une tête thermonucléaire pour percer la croûte terrestre et atteindre le magma. Le projet n’est pas sans risques, et le principal opposant de Sorenson est Ted Rampion (Kieran Moore), qui conteste sa théorie depuis le début. Démonstration à l’appui, il décrit en miniature les effets dévastateurs que pourrait provoquer une telle explosion.

Il se trouve que Ted est l’ancien élève de Sorenson, mais aussi l’ex-petit ami de sa femme Maggie (Janette Scott). D’où un triangle amoureux conventionnel dont le scénario se serait bien passé, mais qui n’entache guère les qualités générales du film. D’autant que les comédiens sont franchement convaincants. Une fois qu’il a obtenu le feu vert du gouvernement, Sorenson ignore les mises en gardes de  son rival et envoie sa fusée dans les entrailles de la terre, déclenchant bientôt une bombe atomique d’une puissance de dix mégatonnes. Comme on pouvait s’y attendre, l’expérience vire rapidement à la catastrophe, creusant une gigantesque fissure à la surface du globe qui n’en finit plus de progresser et de croître, engloutissant tout sur son passage.

L’apocalypse

Pour visualiser le désastre, le film met à contribution quelques images d’archives d’éruptions volcaniques, mais aussi et surtout de très belles maquettes qui rivalisent avec les meilleurs travaux de Derek Meddings (Les Sentinelles de l’air) et Eiji Tsuburaya (Godzilla). Du coup, les destructions, séismes, éboulements et autres coulées de lave prennent une tournure monstrueusement photogénique. Andrew Marton ne ménage d’ailleurs pas ses efforts pour mettre en place d’efficaces séquences de suspense, notamment la descente dans le cratère qui vise à faire exploser une autre bombe sensée stopper la progression de la fissure, ou la course avec le train sur le pont qui menace de s’écrouler. Les dernières images sont apocalyptiques, dans la mesure où la catastrophe, impossible à enrayer, arrache à la croûte terrestre un gigantesque bloc qui se projette dans l’espace et se mue en nouvelle lune. Et lorsque le couple de survivants, blême, contemple le crépuscule de ce nouveau monde comme de nouveaux Adam et Eve, on réalise que cette variante sur le thème classique de l’apprenti-sorcier a pris une dimension littéralement biblique.

 

© Gilles Penso

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LE VOYEUR (1960)

Michael Powell met en scène un tueur psychopathe qui filme l’agonie de ses victimes

PEEPING TOM

 

1960 – GB

 

Réalisé par Michael Powell

 

Avec Karlheinz Böhm, Moira Shearer, Anna Massey, Maxine Audley, Brenda Bruce, Miles Malleson, Esmond Knight

 

THEMA TUEURS I CINÉMA ET TÉLÉVISION

Mark Lewis, jeune opérateur de cinéma, est un garçon névrosé. Reporter amateur, cinéphile et collectionneur de bouts de films, son œil est toujours à l’affût. Mais son penchant pour le voyeurisme et les images fortes le pousse à provoquer lui-même des mises en scène horribles. A cet effet, il filme les assassinats qu’il commet sur des jeunes femmes en leur perçant la gorge avec le pied acéré de sa caméra 16 mm. Grâce à un miroir parabolique placé au-dessus de l’objectif, les victimes se voient mourir, et c’est leur réaction que Mark cherche à capter. Ce mode opératoire sanglant s’exerce exclusivement envers les femmes dont la profession les amène à s’offrir au regard des autres : une prostituée, une starlette exhibitionniste, un mannequin… Contemporain de Psychose, Le Voyeur est un film d’autant plus troublant que son tueur psychopathe – à l’instar de Norman Bates – s’avère timide et attachant. Michael Powell confie ce rôle délicat à Carl Boehm, que le grand public connaissait alors pour son rôle d’archiduc François-Joseph dans Sissi l’impératrice. Si les meurtres sont montrés crument sans chercher à évacuer leur violence primaire, l’une des scènes les plus fortes est probablement celle de la projection du vieux film dans lequel Mark, enfant, est terrorisé par son père (incarné par Michael Powell lui-même). Ce dernier étudie ses réactions face à la peur, jetant par exemple un gros lézard vivant dans son lit.

L’approche du genre horrifique pour laquelle opte Le Voyeur est de nature principalement psychologique. Pour autant, certains aspects du métrage se rattachent au genre sous une forme plus « récréative ». La caméra de Mark par exemple, dont le pied se transforme en pic acéré et le flash en miroir déformant reflétant le visage de la victime, est une trouvaille diabolique qui n’aurait pas dépareillé dans l’excessif Crime au musée des horreurs de Arthur Crabtree, sorti sur les écrans l’année précédente. Par ailleurs, Michael Powell ne s’interdit pas un certain humour grinçant, en particulier lors des scènes montrant l’envers du décor des prises de vues en studio, traitées volontiers sous le jour caricatural. Témoin ce gag macabre qui survient lorsqu’une comédienne en plein tournage de film découvre le cadavre d’une des victimes de Mark dans une malle.

Plus dure sera la chute

Malgré ces écarts, le climat du Voyeur demeure sans cesse oppressant, l’anxiété augmentant en même temps que le volume sonore des hurlements qu’écoute le psychopathe pendant le climax, ceux qu’il poussait lui-même lorsqu’il était enfant et qu’il a conservés sur des bandes enregistrées. Troublant exercice de mise en abîme, Le Voyeur provoqua une prévisible levée de boucliers du côté de la presse britannique, exhalant dès sa sortie un amer parfum de scandale. Retiré des salles de cinéma anglaises au bout de cinq jours seulement et interdit pendant plusieurs années, Le Voyeur n’eut pas la popularité qu’il méritait et ne fut redécouvert que tardivement. Powell, hélas, ne se remit jamais vraiment de l’accueil glacial réservé à son film. Après avoir été l’un des cinéastes les plus prestigieux d’Hollywood dans les années 40 et 50 (Le Voleur de Bagdad, Le Narcisse noir, Les Chaussons rouges, Les Contes d’Hoffmann sont autant de classiques impérissables), il acheva sa carrière de manière relativement anonyme.

 

© Gilles Penso

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HARRY POTTER ET LES RELIQUES DE LA MORT 1ère PARTIE (2010)

Languissant, erratique, indécis, cet avant-dernier long-métrage consacré au sorcier à lunettes avance à pas de fourmis…

HARRY POTTER AND THE DEATHLY HALLOWS: PART 1

 

2010 – USA / GB

 

Réalisé par David Yates

 

Avec Daniel Radcliffe, Rupert Grint, Emma Watson, Ralph Fiennes, Helena Bonham Carter, Jason Isaacs, David Thewlis, Alan Rickman, Brendan Gleeson, Bill Nighy

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I SAGA HARRY POTTER

Pour clore sur une note flamboyante la saga cinématographique Harry Potter, il aurait fallu la vision d’un cinéaste à la personnalité forte et au style marqué. Après tout, la franchise s’était amorcée avec la volonté affirmée de profiter de la patte de réalisateurs aux univers bien distincts (Chris Columbus, Alfonso Cuaron, Mike Newell). Mais depuis l’épisode 5, David Yates a la main mise sur les aventures du sorcier à lunettes et ne quitte plus le siège du metteur en scène. Par habitude, par confort ou par paresse, le studio Warner ne cherche pas à le remplacer. Il est pourtant manifeste que ce technicien solide mais interchangeable ne parvient pas à se départir d’une réalisation télévisuelle sans âme, malgré les moyens colossaux mis à sa disposition. Il ne faut donc pas s’attendre à beaucoup d’éclat dans cet opus qui, une fois n’est pas coutume, ne mettra jamais les pieds entre les murs de Poudlard. Nos protagonistes sont désormais de jeunes adultes, le Mal s’est insinué partout et la résistance s’organise loin des bancs d’école. C’est en effet un peu partout dans le monde que Harry, Ron et Hermione vont tenter de mettre la main sur les horcruxes, des objets d’apparence banale dans lesquels le redoutable Voldemort a caché des morceaux de son âme tourmentée. Les détruire reviendrait à le mettre hors d’état de nuire pour de bon. Mais comment les trouver ?

Harry Potter et les reliques de la mort 1ère partie prend une forme inattendue. Non seulement le rituel des cours de Poudlard n’a plus lieu, mais en outre nos héros sont poussés par une fuite en avant permanente. En cavale face à une autorité fasciste représentée par les apôtres de Voldemort, ils sont presque devenus les héros d’un road movie sans voiture, leurs déplacements se déroulant par téléportation – ou plutôt par « transplanage » d’une étape à l’autre de leur parcours initiatique. L’entame du film laisse imaginer un spectacle inédit et palpitant. Il y a d’abord la noirceur extrême de ce prologue, où le super-vilain malsain incarné par Ralph Fiennes torture et tue une de ses captives avant de la livrer en pâture à un serpent géant ; puis cette scène d’action teintée d’humour où la plupart des alliés d’Harry Potter imitent ses traits pour mieux tromper l’ennemi ; ou encore cette séquence de suspense habile située dans les locaux du ministère de la magie, mué en administration totalitaire digne de 1984 ou Brazil. Tous ces moments laissent planer beaucoup d’espoirs… lesquels s’évaporent lorsque l’intrigue se met à patiner jusqu’à s’engouffrer dans une langueur d’un ennui mortel. Car à mi-parcours, il ne se passe quasiment plus rien dans ce scénario anémique que Steve Kloves s’efforce de dynamiser artificiellement (Ron et Hermione se disputent, Ron et Hermione se réconcilient) jusqu’à plonger les protagonistes dans des situations embarrassantes (il faut voir Harry qui fait danser Hermione avec autant de grâce que Tobey Maguire dans Spider-Man 3 !).

Une désespérante absence de péripéties

Face à cette désespérante absence de péripéties, on en vient légitimement à se poser la question de la pertinence d’avoir coupé en deux le dernier roman de la saga. Si le pavé de J.K. Rowling pèse son poids (plus de 800 pages tout de même), il y avait clairement moyen de resserrer le récit pour en extraire la substantifique moelle sans s’encombrer de tout ce « gras » superflu. Évidemment, les motivations du studio sont claires : produire deux films au lieu d’un seul permettra de multiplier par deux les bénéfices. Il ne s’agit pas de stopper trop tôt le remplissage des tiroir-caisse ! David Yates n’est donc pas le seul à blâmer pour l’édifiante transparence de cet opus, et le changement de compositeur n’arrange rien. La partition d’Alexandre Desplat a certes plus de finesse et d’élégance que celles de Nicolas Hopper, mais à force de vouloir s’écarter du style de John Williams, l’identité musicale de la saga finit par s’évaporer. Fort heureusement, la seconde partie de ces Reliques de la mort saura redresser la barre de justesse.

 

© Gilles Penso

 

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