LA VOUIVRE (1989)

Démobilisé après une blessure à la tête, un jeune paysan revient parmi les siens et découvre une étrange créature dans les marais…

LA VOUIVRE

 

1989 – FRANCE

 

Réalisé par Georges Wilson

 

Avec Lambert Wilson, Jean Carmet, Laurence Treil, Suzanne Flon, Jacques Dufilho, Macha Méril, Anne-Marie Pisani, Kathie Kriegel, Jean-Jacques Moreau

 

THEMA REPTILES ET VOLATILES

Dans les contes populaires, la vouivre est un animal fabuleux qui, à l’instar de nombreux dragons mythologiques, garde un précieux trésor. Sa morphologie est généralement celle d’un grand serpent pourvu d’ailes de chauves-souris. Lorsque Marcel Aymé s’empare de cette légende telle qu’elle est rapportée dans le folklore franc-comtois, il réinvente complètement cette créature en lui donnant l’apparence d’une jeune fille nue portant une pierre précieuse autour du cou et errant depuis des millénaires dans les marais, entourée de serpents. C’est ainsi qu’elle apparaît dans le roman « La Vouivre », d’abord publié sous forme de feuilleton littéraire dans le journal « La Gerbe », entre juillet et décembre 1943, puis édité en un seul volume en décembre de cette même année. Cette nouvelle vision du monstre reptilien lui donne un aspect humain et charnel qui renforce sa crédibilité et l’intègre avec un réalisme étonnant dans le paysage rural décrit par l’écrivain. Une analogie naturelle se crée du coup entre cette vouivre et les succubes des mythes médiévaux qui, elles aussi, adoptent des atours séduisant pour tenter les mortels. Alors qu’il n’a jusqu’alors réalisé que deux téléfilms, le vénérable Georges Wilson, acteur de théâtre, de cinéma et de télévision depuis la fin des années 40, décide de s’emparer du roman de Marcel Aymé pour mettre en scène son premier long-métrage pour le grand écran. Tournée dans le Berry, particulièrement dans le village de Saint-Benoît-du-Sault, cette Vouivre donne naturellement la vedette au fils du réalisateur, Lambert Wilson, dont la carrière commença exactement dix ans plus tôt avec Le Gendarme et les extra-terrestres (eh oui !).

Le film se situe soixante-dix ans dans le passé, autrement dit en 1919. André Muselier, un jeune paysan disparu à la guerre, réapparaît un jour dans son village natal au grand étonnement de tous. Démobilisé suite à une blessure à la tête, il retrouve sa famille – du moins ceux qui sont toujours vivants – et reprend les travaux des champs. C’est l’occasion pour Georges Wilson de diriger avec beaucoup de talent une troupe de comédiens plus vrais que nature en paysans étriqués mais profondément attachants. Jean Carmet nous touche particulièrement en Requiem, un fossoyeur alcoolique éperdument amoureux d’une soularde incarnée par Macha Méril. Jacques Dufilho est tout autant attendrissant en Urbain, un vieil employé de ferme qui n’a plus la force de travailler en dépit de sa bonne volonté. Quant à la prestation de Suzanne Flon, en mère endurcie et stricte malgré d’irrépressibles élans maternels, elle lui fera remporter en 1990 le César de l’actrice secondaire. La scène savoureuse du « Je vous salue Marie » récité en cœur à l’église, qui montre les femmes du village adresser une prière personnelle à la Sainte Vierge (l’une veut que son fils ne la quitte pas, l’autre désire pouvoir coucher avec tous les hommes, une autre aimerait un corps plus voluptueux), est un morceau de choix. C’est dans cette chronique campagnarde réaliste et souvent triviale que s’invite le fantastique, comme pour donner corps aux superstitions locales. Car selon les rumeurs, la Vouivre serait réapparue pour tenter les hommes et semer le trouble. Arsène veut en avoir le cœur net. Il guette les étangs et finit par tomber nez à nez avec la créature…

Simples mortels

Dans le rôle forcément très physique de la Vouivre, le mannequin Laurence Treil dégage une beauté étrange, presqu’animale, qui sied à merveille au personnage. Nue des pieds à la tête, elle évolue avec une grâce surnaturelle dans les eaux troubles du marais. Et si les dialogues qu’elle déclame manquent un peu de conviction (c’est son premier rôle dans un film), le petit décalage irréel que produisent ces approximations joue presque en faveur de l’intangibilité du personnage qu’elle incarne. Rien n’empêche d’ailleurs de penser qu’Arsène, blessé par un morceau de métal fiché dans son crâne et victime de certaines absences auxquelles les médecins ont donné le nom poétique de « vertige de l’irrémédiable », est victime d’hallucinations face à cette créature lui rappelant sa propre mortalité. « Quand ton squelette sera depuis longtemps tombé en poussière, je continuerai à me baigner dans les étangs », lui dit-elle avec lassitude. « Tu ne seras pas plus pour moi que le souvenir d’une ride à la surface de l’eau. » Elle lui renvoie au visage l’inéluctabilité de la mort, celle des champs de bataille, celle des trous que creuse Requiem, celle vers laquelle tend le vieil Urbain. Ce conte étrange est mis en musique par Vladimir Cosma qui, pour l’occasion, change totalement d’univers. « On m’avait catalogué comme un spécialiste de la comédie à la française », dit-il. « C’était très agréable, d’autant que je travaillais pour de grands metteurs en scène et de grands acteurs. Mais j’avais envie de me frotter à d’autres genres de musiques. Je voulais montrer mes capacités dans un registre très différent de celui qu’on me connaissait. » (1) Sa partition obsédante suit pas à pas le destin des héros – humains ou non – de ce qui sera l’unique long-métrage de Georges Wilson.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en mai 2005

 

© Gilles Penso

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FENÊTRE SECRÈTE (2004)

Un écrivain isolé dans une maison au milieu des bois est harcelé par un homme inquiétant qui l’accuse de plagiat

SECRET WINDOW

 

2004 – USA

 

Réalisé par David Koepp

 

Avec Johnny Depp , John Turturro , Maria Bello , Timothy Hutton, Charles S. Dutton, Len Cariou, Joan Heney, John Dunn-Hill

 

THEMA TUEURS I SAGA STEPHEN KING

Écrit et réalisé par David Koepp, à qui on doit l’excellent Hypnose, Fenêtre secrète adapte un roman écrit en 1989 par Stephen King. On y trouve un véritable patchwork de toutes les angoisses de l’écrivain, à tel point que l’intrigue emprunte volontiers des sentiers maintes fois battus. Johnny Depp incarne Mort Rainey, un romancier à succès qui découvre un jour sa jolie épouse dans les bras d’un autre homme. Depuis, réfugié dans sa maison au milieu des bois, il cherche en vain l’inspiration pour un nouveau livre, et noie son chagrin dans l’alcool et d’interminables siestes. Un jour, un inconnu nommé John Shooter frappe à sa porte et l’accuse d’avoir plagié l’une de ses histoires. Pour le lui prouver, il lui dépose son propre manuscrit en lui demandant réparation. Rainey éconduit l’importun, mais ce dernier revient à la charge, de plus en plus agressif et menaçant. En découvrant son chien empalé, l’écrivain comprend que Shooter est un fou dangereux. Face à la molle incompétence de la police locale, Rainey fait appel à un ami détective privé pour assurer une protection rapprochée. Mais Shooter revient à la charge. Rainey s’efforce alors de retrouver le journal dans lequel fut publié l’histoire en question, pour prouver sa bonne foi au psychopathe qui le harcèle. En effet, le journal en question a été publié en 1995, tandis que le manuscrit de Shooter date de 1997. Entre-temps, Shooter redouble de violence, n’hésitant pas à incendier la maison de l’ex-femme de Rainey et à assassiner quelques témoins gênants…

Fort d’un postulat plutôt intrigant, Fenêtre secrète est hélas entravé dans son efficacité par deux handicaps majeurs. Le premier est lié à l’absence de crédibilité des protagonistes. On n’éprouve à vrai dire guère d’inquiétude face à John Turturo, dont l’interprétation placide et campagnarde s’accorde mal avec son comportement assassin et psychotique. Pas plus qu’on ne parvient à s’identifier à Johnny Depp, dont les réactions nonchalantes et le comportement erratique laissent quelque peu perplexes. Certes, une bonne partie de ces étrangetés est expliquée par le dénouement, mais la justification s’avère tardive. Le second handicap est l’absence de surprise que réserve le scénario, et ce malgré sa construction sous forme d’énigme.

Y’a-t-il un tueur dans la maison ?

A vrai dire, l’intrigue évoque maintes œuvres antérieures. Certaines proviennent déjà du patrimoine littéraire de Stephen King (l’écrivain schizophrène de La Part des ténèbres, celui qu’on harcèle violemment dans Misery, ou cet autre qui finit par écrire mille fois le même mot sur sa page blanche dans Shining). Les films de David Fincher viennent également à l’esprit, notamment Panic Room (écrit justement par David Koepp) dont Fenêtre secrète emprunte les prises de vue acrobatiques, et Fight Club, avec lequel il partage des éléments scénaristiques très similaires. Quant au jeu de mot sur « Shooter », il rappelle carrément l’un des gags les plus fameux de Y’a-t-il enfin un pilote dans l’avion ! Bref, l’innovation n’étant guère au rendez-vous et le héros n’entraînant guère l’empathie, Fenêtre secrète ne présente qu’un intérêt modéré et demeure l’une des transpositions cinématographiques les plus fades de l’univers de Stephen King.

 

© Gilles Penso



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JULIETTE OU LA CLEF DES SONGES (1951)

Pour retrouver la fille dont il est tombé amoureux, un jeune détenu s’évade dans le monde des rêves et se perd dans un village peuplé d’amnésiques

JULIETTE OU LA CLEF DES SONGES

 

1951 – FRANCE

 

Réalisé par Marcel Carné

 

Avec Gérard Philipe, Suzanne Cloutier, Gabrielle Fontan, Jean-Roger Caussimon, Édouard Delmont, René Génin, Yves Robert

 

THEMA RÊVES

A la fin des années trente, Marcel Carné, qui vient d’enchaîner Drôle de drame, Le Quai des brumes, Hôtel du Nord et Le Jour se lève, souhaite un peu changer de registre. En découvrant la pièce de théâtre « Juliette ou la clé des songes », du poète surréaliste Georges Neveux, il s’enthousiasme et voit là la possibilité d’un grand film féerique. Le compositeur tchèque Bohuslav Martinu en a tiré un opéra en trois actes en 1938. Pour rendre justice au caractère poétique du récit, Carné envisage de confier les dialogues du film à Jean Cocteau et le rôle principal à Jean Marais. Mais le producteur André Paulvé, enthousiaste au début, finit par se désister face à la censure du régime de Vichy qui commence à gangréner le monde du cinéma. Carné et Paulvé pourront tout de même se lancer dans un film fantastique sous l’occupation, le fameux Les Visiteurs du soir, mais il faudra attendre la fin des années quarante pour que Juliette ou la clef des songes redevienne d’actualité. C’est finalement Sacha Gordine (La Marie du port) qui produira le film. Georges Neveux, l’auteur de la pièce, s’attelle lui-même aux dialogues. Après avoir envisagé Serge Reggiani et Michel Auclair dans la peau du héros, Carné jette son dévolu sur Gérard Philipe, qui donnait la réplique à Michel Simon dans La Beauté du diable. Quant à la gracieuse Juliette, elle prend les traits de Suzanne Cloutier, une comédienne canadienne qu’Orson Welles avait dirigée dans Othello.

Le film commence dans le cadre très réaliste d’une prison. Les gardiens évoluent de couloir en couloir, les prisonniers s’entassent à trois par cellule. Dans l’une d’entre elles, coincé entre deux codétenus, Michel ne parvient pas à trouver le sommeil. Les yeux au plafond, il repense à Juliette, la jolie jeune fille pour qui il a volé de l’argent, se retrouvant du coup dans cette fâcheuse posture. Enfermé entre quatre murs, il n’a plus qu’un seul moyen de la retrouver : s’endormir et rêver. Il plonge donc dans le monde des songes et se retrouve dans un village imaginaire. L’atmosphère carcérale cède le pas à un environnement champêtre et ensoleillé, sublimé par une musique exagérément emphatique de Joseph Kosma. Les lieux sont charmants, les habitants sont pittoresques, l’esprit est à la fête, et Michel lui-même s’en va gambader en sautillant sur le chemin de cette liberté onirique. Cet endroit présente tout de même une étrange particularité : tout le monde y a perdu la mémoire. Personne ne sait qui il est, y compris la belle Juliette qui s’égare et tombe entre les griffes d’un châtelain autoritaire. Ce dernier n’a pas plus de souvenir qu’elle mais tente de la persuader qu’ils furent amoureux jadis. Michel est le seul à connaître son passé. Mais comment retrouver celle qu’il aime dans cette foule d’amnésiques ?

Le village des souvenirs perdus

Cette idée d’un village où tout le monde a perdu la mémoire, chaque habitant se raccrochant aux souvenirs des autres comme un naufragé à un bout de radeau, a quelque chose de fascinant. Les marchands ambulants vendent de faux souvenirs, les restaurateurs font mine de connaître leur clientèle depuis des années, les diseurs de bonne aventure ne prédisent pas l’avenir mais le passé, personne n’est dupe mais tout le monde joue le jeu. Y compris cet accordéoniste faussement débonnaire, campé par Yves Robert, qui tire des notes de son instrument en espérant qu’ils raviveront sa mémoire. Le personnage le plus inquiétant de cette petite galerie est le sinistre aristocrate (excellent Jean-Roger Caussimon) qui lit tous les livres de sa gigantesque bibliothèque pour savoir s’il a laissé une place dans l’histoire. La réponse à cette question sera cruellement ironique. Le film se suit à la manière d’un vagabondage surréaliste, et l’on comprend aisément que Carné ait d’abord pensé à Cocteau pour en écrire les dialogues. Mais contrairement au Sang du poète ou plus tard au Testament d’Orphée, l’intrigue de Juliette ou la clef des songes se déroule le long d’un fil conducteur plus tangible. Au bout du récit plane un dilemme : que choisir entre une réalité banale faite de déconvenues et un monde rêvé où l’être aimé doit sans cesse être reconquis ? Présenté au festival de Cannes en 1951, le film y reçoit un accueil glacial et une salve de critiques assassines le taxant de prétentieux, d’emprunté, d’artificiel, voire d’insupportable. Et pourtant, comment ne pas se laisser conquérir par cette fable douce-amère où les héros, tels de pauvres automates, ne peuvent vivre qu’au temps présent en rêvant de trouver un sens à leur vie ?

 

© Gilles Penso



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ABÎMES (2002)

Le réalisateur de Pitch Black combine le film de sous-marins et le film de fantômes avec une redoutable efficacité

BELOW

 

2002 – USA

 

Réalisé par David Twohy

 

Avec Matt Davis, Bruce Greenwood, Olivia Williams, Holt McCallany, Scott Foley, Zach Galifianakis, Jason Flemyng

 

THEMA FANTÔMES

Réalisateur des forts sympathiques The Arrival et Pitch Black, David Twohy délaisse un temps la science-fiction futuriste et les extra-terrestres agressifs à l’occasion de ce thriller surnaturel très efficace qu’on pourrait définir schématiquement comme un croisement entre Das Boot et Poltergeist, avec en prime un soupçon de Rashomon. L’intrigue prend place en août 1943, au beau milieu de la seconde guerre mondiale. Le sous-marin américain Tiger Shark recueille trois miraculés ayant survécu au torpillage d’un navire médical anglais par un U-Boat nazi. Repérés par le vaisseau ennemi, les membres de l’équipage du Tiger Shark se voient contraints de s’immerger dans les abîmes de l’Atlantique. Alors qu’ils sont enfermés au fond de l’océan, en proie à un huis clos de plus en plus oppressant, les militaires américains font face à des phénomènes à priori inexplicables. Un phonographe se met en marche tout seul, des visions étranges surviennent soudainement, les objets semblent animés d’une vie propre…

Alors que certains commencent sérieusement à croire que le vaisseau est hanté, le capitaine Brice (Bruce Greenwood) découvre que Claire Page (Olivia Williams), la jeune infirmière qu’ils ont repêchée, leur a caché une information importante : l’un des deux malades qui l’accompagnent est allemand. Furieux, Brice la soupçonne d’être à l’origine des événements mystérieux qui se déroulent à bord. Mais plus le sous-marin prolonge son séjour abyssal, plus il devient évident que la menace qui pèse sur lui est d’origine surnaturelle. Et l’accumulation de phénomènes paranormaux qui le frappent semble directement liée aux circonstances confuses dans lesquelles est mort le capitaine Winters, qui dirigeait le navire avant Brice…

20 000 peurs sous les mers

Le glissement progressif du film de guerre vers le film d’épouvante est l’une des grandes subtilités d’Abîmes. La crédibilité du film s’appuie sur une poignée de comédiens extrêmement convaincants échappant aux contingences habituelles de la « tête d’affiche ». Après tout, l’absence de stars avait largement fait ses preuves vingt-trois ans plus tôt dans Alien. Ne reposant pas autant sur les effets immédiatement spectaculaires que The Arrival, Pitch Black ou Les Chroniques de Riddick, Abîmes s’affirme sans doute comme l’œuvre la plus aboutie et la plus soignée de son auteur, preuve d’une certaine maturité et d’une confiance suffisante en son sujet pour ne pas le camoufler sous les effets spéciaux et la pyrotechnie. On retrouve dans cet excellent exercice de suspense toute la maestria qui fit de David Twohy le scénariste du remarquable Fugitif d’Andrew Davis. Pour l’aider à construire ce récit inquiétant et sa pesante atmosphère, Twhohy a fait appel à Darren Aranofsky, porté aux nues grâce aux cultes créés autour des films Pi et Requiem for a Dream. Les séquences de tension sous-marine, moteur du film tout entier, n’ont rien à envier à celles pourtant mémorables de Das Boot, A la Poursuite d’Octobre Rouge ou USS Alabama. Et l’indifférence générale dans laquelle Abîmes est sorti sur les écrans s’avère d’autant plus injustifiée, même si elle fut largement rattrapée par sa redécouverte grâce au marché vidéo.

 

© Gilles Penso

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À LA CONQUÊTE DU PÔLE (1912)

La dernière grande aventure réalisée par Georges Méliès nous transporte dans un Pôle Nord fantasmagorique

À LA CONQUÊTE DU PÔLE

 

1912 – FRANCE

 

Réalisé par Georges Méliès

 

Avec Georges Méliès, Fernande Albany

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I YÉTIS ET CHAÎNONS MANQUANTS I NAINS ET GÉANTS

Les années 1910 sont une période de déclin pour Georges Méliès, qui fait face à des difficultés financières de plus en plus importantes et peine à rivaliser avec une concurrence américaine fortunée. Sa créativité même est bridée par Pathé, distributeur officiel de « Star Film » qui impose un contrôle éditorial assez strict sur son travail. Sans doute est-ce la raison qui le pousse à initier en 1912 son film le plus ambitieux et le plus long, une sorte d’œuvre somme qui semble boucler la boucle amorcée avec Le Voyage dans la Lune. Adaptation très libre du roman « Les Aventures du capitaine Hatteras » de Jules Verne, publié en 1866, À la conquête du Pôle dure plus d’une demi-heure et se développe sur 44 tableaux particulièrement audacieux. Nous y suivons les élucubrations du professeur Maboul (Méliès, bien sûr) qui monte une expédition en direction du Pôle Nord. Après avoir envisagé toutes sortes de moyens de locomotion, on se rabat sur un aéro-bus fantaisiste. Cette mission scientifique étant internationale, Maboul est accompagné par six savants obéissant à des clichés qui aujourd’hui feraient hurler. Ainsi avons-nous droit à l’Américain Bluff-Allo-Bill, à l’Allemand Choukroutman, à l’Espagnol Cerveza, au Japonais Ka-Ko-Ku ou encore au Chinois Tching-Tchun. Et que dire de ces suffragettes, qui veulent interrompre l’expédition sous prétexte que les femmes n’y sont pas représentées, et dont Méliès se moque sans vergogne ? Leur meneuse sera même précipitée du haut d’une montgolfière et s’empalera sur un clocher !

L’aéro-bus de Maboul est construit dans un impressionnant décor d’usine, puis décolle enfin, croisant dans les cieux les signes du zodiaque, des étoiles filantes, des constellations graciles, des comètes incandescentes et des planètes grimaçantes. Après l’atterrissage sur les terres enneigées du Pôle surgit le clou du spectacle : le Géant des glaces. Le texte descriptif édité par Pathé en 1912 le désigne comme « un vieillard gigantesque aux longues mains décharnées, à la barbe blanche, une pipe à la bouche, qui est couvert de glaçons et dont la tête remue sinistrement. » Cette merveille technique est l’ancêtre de toutes les créatures animatroniques qui fleuriront sur les écrans bien des années plus tard. L’idée initiale de Méliès est de construire un mannequin articulé de plus de cinq mètres de haut, mais le budget à sa disposition et la taille de son studio l’obligent à revoir ses ambitions à la baisse. Le géant mesure finalement près de trois mètres, ce qui reste une taille très respectable, et intervient dans une scène spectaculaire où il attaque les explorateurs, les empoigne avec ses mains griffues, en avale même un, puis recule face aux tirs de canon et regagne sa tanière souterraine. On s’étonne encore aujourd’hui de la mobilité de cette maquette fumante grandeur nature, capable de cligner malicieusement des yeux, de lever ses sourcils et de remuer les oreilles.

La fin du voyage

Ce voyage fantastique est donc d’une inventivité folle, redoublant encore d’ingéniosité dans les trucages et utilisant les maquettes miniatures de manière intensive, notamment pour montrer un carambolage automobile, la traversé des cieux par une infinité d’aéronefs fantaisistes ou un plan iconique au cours duquel des dizaines de phoques, de pingouins et de mouettes saluent les explorateurs. Ce foisonnement, cette créativité sans cesse en éveil et cette générosité sans bornes poussent Méliès à étirer parfois trop longtemps des séquences qui auraient mérité plus de concision. On sent surtout que le cinéaste est figé dans une imagerie qui est en train de passer de mode, et que son approche théâtrale n’est plus en phase avec les évolutions du médium cinématographique. L’homme qui fut un incroyable pionnier avant-gardiste dix ans plus tôt finit par ne plus pouvoir suivre le rythme, les nombreux plagiats dont il fut victime étant la rançon de son succès. Sans doute avait-il senti le vent tourner puisque cette fois-ci, au lieu de devancer les événements fantaisistes qu’il narre, il les rattrape après-coup. Le Pôle Nord fut en effet atteint trois ans plus tôt par le navigateur Robert Peary. À la conquête du Pôle est donc une sorte de film-testament, l’un des derniers tours de magie de celui qui fut le père du cinéma fantastique et des effets spéciaux.

 

© Gilles Penso

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COLD SKIN (2017)

Deux hommes isolés sur une île déserte luttent contre une horde de créatures hybrides qui infestent le rivage

COLD SKIN

 

2017 – FRANCE / ESPAGNE

 

Réalisé par Xavier Gens

 

Avec David Oakes, Ray Stevenson, Aura Garrido, John Benfield, Winslow M. Iwaki, Ben Temple, Ivan Gonzalez, Alejandro Rod, Julien Blaschke, Israel Bodero

 

THEMA MONSTRES MARINS

Sorti en 2002, le roman catalan « La Peau froide » (« La Pell freda ») d’Albert Sánchez séduit le réalisateur Xavier Gens, qui aimerait bien le porter à l’écran après son film d’action Hitman. Mais un projet d’adaptation est déjà en cours chez la société de production Babieka, la réalisation étant confiée à David Slade (Hard Candy, 30 jours de nuit). Lorsque finalement ce dernier se désiste pour partir œuvrer sur la série TV Hannibal, la place est vacante et Gens s’engouffre dans la brèche. Le projet semble bien engagé, mais il mettra finalement six ans à se concrétiser. Son financement n’est pas simple, les nombreux effets spéciaux requis par le script compliquent les choses et le lieu du tournage reste encore à trouver. Entretemps, Xavier Gens a le temps de réaliser The Divide, un segment de The ABCs of Death et The Crucifixion. Lorsqu’enfin Cold Skin est lancé, le choix se porte sur un tournage en extérieurs à Lanzarote, cette île volcanique des Canaries qui servit de décor préhistorique au mythique Un million d’années avant JC. Avec un budget de huit millions d’euros, le cinéaste ne peut se payer le luxe de superstars. Il opte donc pour deux comédiens principaux solides, charismatiques et convaincants : David Oakes (vu notamment dans les séries The Borgias, The White Queen et Victoria) et Ray Stevenson (gladiateur dans Rome et troisième incarnation du Punisher à l’écran). La production peut tout de même se permettre la construction d’un phare factice de 17 mètres de haut et surtout la création d’une armée de créatures très surprenantes.

Nous sommes à l’automne 1914, alors que la première guerre mondiale a déjà commencé en Europe. Un jeune climatologue débarque sur une île déserte située dans l’océan austral pour y travailler pendant un an. Sur place, il rencontre le gardien de phare, un personnage étrange, bourru et taciturne. Chacun occupe sa place d’un bout à l’autre de l’île, l’un dans sa bicoque, l’autre dans son phare, se jaugeant de loin, cohabitant sans se côtoyer. Mais il semble qu’un lourd secret pèse sur les lieux… Par bien des aspects, la situation semble annoncer The Lighthouse de Robert Eggers. Même si le film adopte un rythme aérien et fluide, les choses se mettent en place rapidement, sans longue exposition, sans caractérisation détaillée. Et bien que la voix off du narrateur nous accompagne tout au long du métrage, c’est dans l’action que les protagonistes vont se définir. Le roman de Sánchez motivait un peu plus la volonté d’isolement du climatologue, échappant à la société de ses semblables après avoir combattu pour l’indépendance de l’Irlande. Ici, sa voix se contente d’affirmer : « je recherchais la paix au milieu du néant, j’ai trouvé un enfer infesté de monstres » Car les deux hommes ne sont pas seuls sur l’île. Dès que décline le jour, une nuée de créatures amphibiennes surgit des eaux pour grouiller sur la terre. Notre héros en fait l’expérience dès le premier soir, sa cabane étant assaillie de toutes parts par une horde sauvage et visqueuse. Mais comment lutter contre une telle menace ?

L’autre forme de l’eau

L’époque à laquelle se déroule le récit, la voix off du narrateur et la nature hybride des créatures aquatiques qui hantent l’île évoquent fortement l’univers de H.P. Lovecraft, une référence parfaitement assumée. Mais bien vite, les hommes-poissons qui hantent les lieux dépassent leur statut de simples monstres pour agir comme des révélateurs. En substance, Cold Skin brouille les frontières entre l’humanité et l’animalité et nous interroge sur la notion d’« homme civilisé ». La misanthropie du gardien de phare n’est-elle pas un aveu d’impuissance, de renoncement définitif à la civilisation ? Robert Louis Stevenson est d’ailleurs l’autre référence littéraire majeure du film, et il n’est pas interdit d’adopter une grille de lecture à travers laquelle nos « héros » seraient la parabole de colons blancs se heurtant à une peuplade qu’ils jugent primitive et donc hostile. La force du récit passe par la crédibilité de ses créatures, magnifiquement conçues par le designer Arturo Balseiro (L’Échine du diable, Arachnid, Dagon, Fragile, Le Labyrinthe de Pan). Leur apparence hybride étonnante n’est pas sans nous évoquer les draags de La Planète sauvage. Pour leur donner corps, un impressionnant travail de maquillages spéciaux, « augmentés » digitalement en post-production, s’est avéré nécessaire, selon une technique voisine à celle employée dans La Forme de l’eau. Hasard des calendriers, la fable de Guillermo del Toro est sortie en même temps que le film de Xavier Gens, l’éclipsant involontairement. En France, Cold Skin sera distribué en DVD et en Blu-Ray sans passer par la case cinéma. C’est d’autant plus dommage qu’il s’agit certainement d’un des films les plus beaux, les plus troublants et les plus puissants de son réalisateur.

 

© Gilles Penso



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LA CHARRETTE FANTÔME (1939)

Selon une ancienne légende, ceux qui sont sur le point de mourir entendent grincer les roues d’une vieille charrette emportant les défunts…

LA CHARRETTE FANTÔME

 

1939 – FRANCE

 

Réalisé par Julien Duvivier

 

Avec Pierre Fresnay, Louis Jouvet, Micheline Francey, Marie Bell, Ariane Borg, Marie-Hélène Dasté, Andrée Méry, Mila Parély, Valentine Tessier, Génia Vaury

 

THEMA MORT I FANTÔMES

La Charrette fantôme est le quarante-quatrième long-métrage de Julien Duvivier, dont la carrière particulièrement prolixe démarra à l’aube des années vingt et s’acheva à la fin des années soixante. Ayant touché à tous les genres, ce cinéaste incroyablement influent avait eu l’occasion en 1936 de réinventer Le Golem, dont Paul Wegener avait tiré un film mémorable en 1920. Avec La Charrette fantôme, il s’attaque à un exercice un peu similaire, puisque cet autre récit fantastique, cette fois-ci inspiré d’un roman de Selma Lagerlöf (« Le Charretier de la mort »), fut porté à l’écran en 1921 par le réalisateur suédois Victor Sjöström. Duvivier est d’autant plus à l’aise avec l’exercice du remake qu’il réalisa lui-même deux versions de Poil de carotte, respectivement en 1925 et 1932. « Ici… Là-bas… Ou ailleurs… » C’est en ces termes que commence La Charrette fantôme, pour bien signifier que la ville imaginaire dans laquelle se déroule le film pourrait être située n’importe où, preuve de l’universalité de ce récit. Nous sommes le 31 décembre, et tandis que la majorité de la population s’apprête à fêter la Saint-Sylvestre, une foule de miséreux fait la queue pour un bol de soupe que distribue l’Armée du salut. Parmi eux se trouvent Georges (Louis Jouvet et sa voix si… bizarre) et David (Pierre Fresnay, futur héros de La Main du diable). Habitués aux bouges mal fréquentés, ils vident quelques verres d’alcool, une rixe éclate et Georges reçoit un coup de couteau. David, lui, erre dans les rues et atterrit presque par hasard dans l’asile que vient d’inaugurer l’Armée du salut. Premier pensionnaire de ce refuge sur le point d’ouvrir officiellement ses portes, il touche sœur Edith (Micheline Francey), persuadée qu’elle peut ramener ce mauvais garçon sur le droit chemin…

Duvivier décrit la misère avec un réalisme que les années n’ont pas entaché, dirigeant une sacrée collection de « gueules » de cinéma. En ce sens, la prestation de Fresnay est étonnante, plus vrai que nature en ancien souffleur de verre désormais incapable de pratiquer son métier à cause d’un poumon enflammé, et tombé depuis dans le démon de la boisson. Le film s’intéresse ainsi à une cohorte de gens déchus : des artisans, des érudits, des médecins, tous tombés plus bas que terre à cause des caprices du destin. Ou pire encore, ce jeune amoureux candide emprisonné alors qu’il était innocent et mué dès lors en voleur, en crapule et en criminel. Fidèle à sa vision pessimiste de l’humanité, le cinéaste dresse un portrait désespéré de ses semblables. Les éléments fantastiques s’insèrent dans le film avec d’autant plus d’impact que le contexte est ultra-réaliste. Témoin cette scène angoissante où une vieille dame traverse les étendues enneigées, perturbée par le son sinistre et lancinant d’une charrette qui grince, celle qui, selon la légende, annonce aux futurs défunts que leur dernière heure est arrivée. Alors que la malheureuse s’écroule, une voix sépulcrale chuchote : « prisonnière, sors de ta prison ». Puis des mains blafardes et translucides s’emparent du corps astral de la malheureuse, sa dépouille terrestre gisant sur le sol glacé. Duvivier opère ainsi un grand écart surprenant entre le drame social et l’épouvante fantasmagorique.

Entre réalisme et fantasmagorie

Assumant pleinement ce mélange des genres, le cinéaste multiplie les tours de force de mise en scène. C’est le cas de cette étonnante scène du cantique entonné dans l’asile de l’armée du salut, au milieu d’un parterre de loques humaines qui confessent leurs bassesses entre deux couplets chantés, comme si brusquement ce mélodrame réaliste se muait en comédie musicale. Duvivier fait aussi preuve d’un sens du montage virtuose dans cette autre séquence où Fresnay s’enivre jusqu’à perdre tout repère. Les gros plans de l’ivrogne s’enchaînent sous plusieurs angles, entrecoupés de vues subjectives de plus en plus déséquilibrées. La violence qui couve semble sur le point d’exploser. L’apothéose de cette brutalité primitive est la fameuse séquence de la hache, directement reprise au classique de Victor Sjöström et reproduite quasiment à l’identique par Stanley Kubrick dans Shining. Le climax, sis dans un cimetière embrumé digne des films de monstres du studio Universal, permet à l’imagerie fantastique de réinvestir pleinement le métrage, jusqu’à un dénouement faussement optimiste, empreint en réalité d’une profonde tristesse. Toute cette noirceur, qui caractérise la majorité des œuvres de Julien Duvivier, nous ferait presque oublier qu’il allait connaître son plus grand succès avec Le Petit monde de Don Camillo.

 

© Gilles Penso



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LA BELLE ET LA BÊTE (2014)

Christophe Gans réinvente le célèbre conte avec Vincent Cassel et Léa Seydoux en tête d’affiche

LA BELLE ET LA BÊTE

 

2014 – FRANCE

 

Réalisé par Christophe Gans

 

Avec Léa Seydoux, Vincent Cassel, André Dussollier, Eduardo Noriega, Myriam Charleins, Audrey Lamy, Sara Giraudeau, Jonathan Demurger, Nicolas Gob

 

THEMA CONTES I PETITS MONSTRES 

Christophe Gans est autant connu pour les films qu’il a réalisés que pour ceux qui n’ont pas pu se concrétiser. Parmi ces fantasmes de fans perdus dans les limbes de « l’enfer du développement », on note une prequel de 20 000 lieues sous les mers, une adaptation des aventures de Bob Morane et une autre des albums de Rahan. Tous ces rendez-vous manqués expliquent en partie pourquoi une si longue période sépare Silent Hill de La Belle et la Bête. A vrai dire, Gans s’attelle au scénario de cette nouvelle version du célèbre conte dès 2011, avec l’écrivain Sandra Vo Anh. L’influence du classique de Jean Cocteau est incontournable, mais les deux auteurs cherchent également à remonter aux sources du récit tel qu’il fut narré par Gabrielle-Suzanne de Villeneuve en 1740, La Belle et la Bête de 1946 s’appuyant surtout sur la version abrégée écrite par Marie Le prince de Beaumont seize ans plus tard. D’autres sources d’inspiration viennent compléter le tableau, notamment la version tchèque du conte réalisée par Juraj Herz (avec son sous-texte socio-politique) et le cinéma d’Hayao Miyazaki (pour la dimension écologique et environnementale). Richard Grandpierre et sa société Eskwad produisent le film, qui sera tourné en français avec un casting de prestige. Pour la belle, le réalisateur choisit Léa Seydoux, persuadé que la comédienne saura illuminer l’écran en transcendant l’image boudeuse qu’elle véhicule généralement. Dans la peau de la Bête, Vincent Cassel est le seul choix que Gans envisage, le film marquant leurs retrouvailles onze ans après Le Pacte des loups. Le père de Belle est incarné par André Dussollier, après le désistement à la dernière minute de Gérard Depardieu. Quant aux sœurs capricieuses de l’héroïne, elles prennent les visages de Sara Giraudeau et Audrey Lamy.

Tourné en 57 jours aux studios allemands de Babelsberg, La Belle et la Bête version 2014 prend la tournure (au sens propre) d’un magnifique livre d’images. La somptueuse direction artistique de Thierry Flamand, les décors d’Etienne Rohde, les costumes de Pierre-Yves Gayraud, la musique de Pierre Adenot, la photographie de Christophe Beaucarne, tout concourt à doter cette version d’une patine de toute beauté. Avec son format large en couleurs, Gans s’éloigne volontairement de l’influence artistique de Jean Cocteau, reconstituant avec panache la France de 1810. Dès l’entame, l’un des sujets majeurs du film est abordé frontalement : la chute d’un Empire, la fin de l’aristocratie, la dégringolade sociale. Le riche armateur De Beaufremont se retrouve ainsi ruiné après le naufrage de ses trois navires et quitte à contrecœur avec sa famille une luxueuse demeure en pleine ville pour se réfugier dans une modeste maison de campagne. Un concours de circonstance le jette dans la gueule du loup, autrement dit le château de la Bête qui épargne sa vie en échange de celle de sa plus jeune fille. Belle s’installe donc dans le sinistre et vaste fief du monstre, symbole à grande échelle d’une fin de règne. Ce que confirment les flash-back montrant le prince sous ses atours humains, à une époque où le faste régnait encore en son royaume. Cette symbolique de la débauche impériale est aussi retranscrite par les traits de la Bête, que Gans veut proches du lion, un parti pris artistique dont il fait part au designer Patrick Tatopoulos et qui entre en cohérence avec le maquillage porté jadis par Jean Marais.

Une histoire éternelle

La technique employée pour donner corps à la Bête est mixte. Si Vincent Cassel joue lui-même le personnage dans toutes les scènes, et s’il porte un masque conçu par l’équipe de Tatopoulos, toutes les expressions de son visage félin sont finalisées numériquement. La technique est habile, tirant parti du « meilleur des deux mondes » (la performance réelle et le rendu digital), même si les puristes que nous sommes auraient sans doute préféré une approche à l’ancienne, via l’usage de prothèses appliquées directement sur le visage du comédien. Cette remarque touche aussi au déferlement d’effets visuels auquel le métrage sacrifie à mi-parcours pour traduire l’aspect fantasmagorique du récit. Le film avait-il besoin de ces dizaines de petites créatures canines qui s’ébattent en tous sens comme pour cligner de l’œil vers la version de Disney (que Gans n’apprécie pourtant pas) ? La première apparition de la Bête n’était-elle pas assez impressionnante ? Fallait-il la faire précéder du surgissement d’une statue géante s’animant en criant ? Statue qui revient en plusieurs exemplaires pour dynamiser un climax surdimensionné où la Bête bondit soudain comme le Fauve des X-Men et où de gigantesques plantes tentaculaires se déploient soudain en tous sens. Cette quête du spectaculaire semble superflue, là où la simple magie aurait suffi. Nous aurions tendance à préférer l’épure et la simplicité de cet épilogue qui clôt joliment une histoire décidément éternelle.

 

© Gilles Penso

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LA CITÉ FOUDROYÉE (1924)

L’un des premiers longs-métrages fantastiques de l’histoire du cinéma français est un film catastrophe impressionnant qui réduit Paris en cendres

LA CITÉ FOUDROYÉE

 

1924 – FRANCE

 

Réalisé par Luitz-Morat

 

Avec Daniel Mandaille, Jeanne Maguenat, Armand Morins, Alexis Ghasne, Cazakis, Paul Journée, Simone Judic, Emilien Richard

 

THEMA CATASTROPHES

Adapté d’une nouvelle de Jean-Louis Bouquet, La Cité foudroyée est l’un des tout premiers longs métrages fantastiques français, et l’habileté de sa réalisation le dispute à l’originalité de sa construction scénaristique. Pour sauver de la ruine son père, le vénérable Monsieur de Vrécourt, la belle Huguette accepte d’épouser celui de ses prétendants qui pourra lui apporter une grosse somme d’argent dans un délai de trois mois. La lutte est donc sévère entre le boursier Grosset, le boxeur Battling Martel, le baryton Cuivredasse et l’ingénieur Richard Gallée. Tandis que les trois premiers se précipitent à Paris dans l’espoir d’y trouver fortune, Gallée, lui, s’enferme pour travailler d’arrache-pied à un projet fou : une machine capable de dompter la foudre et de la diriger où bon lui semble. Attiré par son invention, un mystérieux étranger finance l’édification d’une gigantesque usine sur la rive d’un torrent agité. Peu après, la ville de Paris est menacée par un homme qui se déclare capable de détruire la ville par le feu si le Conseil Municipal ne lui remet pas la somme de cinquante millions de francs. Le phare de la Tour Eiffel devra lui envoyer un signal confirmant la capitulation de la cité. Mais le signal ne vient pas. La menace est alors mise à exécution. Au beau milieu d’un orage apocalyptique, un quartier de Paris est réduit en cendres, puis les monuments de la ville s’effondrent un à un, au beau milieu d’un colossal maelström de flammes déchaînées…

Mélange de comédie sentimentale, de science-fiction et de film catastrophe, La Cité foudroyée est construit sur la structure d’un flash-back trompeur, qui ne prend tout son sens qu’au moment du dénouement en forme de chute, un deus ex-machina habile qui permet de clore sur un happy-end un récit sombrant dans le drame cataclysmique. Car rien n’est ce qu’il semble être, tout n’est finalement que simulacre pour qui saura lire entre les lignes. La mise en scène de Luitz-Morat intercale régulièrement des intertitres de toutes sortes (dialogues, commentaires, courriers, communiqués de presse…) ainsi que des plans curieux, relevant du symbole (la dame de cœur et les quatre valets), du rêve (Battling Martel sur le ring) ou du souvenir (Huguette et Richard enfants).

L’invention diabolique

L’invention diabolique mise au point par Richard Gallée, qu’on croirait issue d’un album de « Blake et Mortimer », se concrétise par toutes sortes d’images efficaces (fumée sortant du sol, nuages s’amoncelant devant le soleil, incendies, destructions, foudres) obtenues à partir de stock-shots d’archives ou d’effets spéciaux optiques simples mais très efficaces. Au cours du cataclysme final, la Tour Eiffel, la Gare du Nord et la Madeleine sont anéanties, grâce à des effets spéciaux très inventifs employant habilement des maquettes franchement réalistes qui durent surprendre plus d’un spectateur à l’époque où sortit le film. L’humour, souvent présent, dynamise cette Cité foudroyée qui souffre parfois de redites (quatre gros plans prolongés du même message écrit) et de lenteurs de rythme, malgré l’efficace concision de son heure dix de métrage.

 

© Gilles Penso



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ASTÉRIX ET OBÉLIX : MISSION CLÉOPÂTRE (2002)

Alain Chabat prend les rênes de la deuxième adaptation « live » de la célèbre BD belge et réalise un petit miracle

ASTÉRIX ET OBÉLIX : MISSION CLÉOPÂTRE

 

2002 – FRANCE / ALLEMAGNE

 

Réalisé par Alain Chabat

 

Avec Christian Clavier, Gérard Depardieu, Monica Bellucci, Jamel Debbouze, Alain Chabat, Gérard Darmon, Edouard Baer

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I SAGA ASTÉRIX ET OBÉLIX

La première transposition « live » des célèbres aventures du Gaulois créé par Uderzo et Goscinny n’ayant pas convaincu grand-monde, malgré son casting attrayant et son important déploiement de moyens, la mise en chantier d’une séquelle n’avait rien pour enthousiasmer les foules. Mais un regain d’intérêt se manifesta à l’annonce du nom du réalisateur. Car après Claude Zidi, chef de file d’une comédie « à l’ancienne » très populaire dans les années 80 mais forcément passée de mode à l’aube du 21ème siècle, c’est Alain Chabat qui prend le relais, véhiculant un humour référentiel plus moderne. « Claude Zidi et Alain Chabat ont deux univers très marqués », nous confirme le superviseur des effets spéciaux Thomas Duval. « Le premier se réclame de la comédie réaliste, tandis que le second est très influencé par le cartoon. » (1) Force nous est de préférer cette dernière approche. Restait à décider quel album adapter. Après moult tergiversations, le choix se porte sur « Astérix et Cléopâtre », le producteur Claude Berri lui trouvant un formidable potentiel cinématographique, d’autant que la BD, datée de 1963, aurait été inspirée à Uderzo et Goscinny par la sortie du Cléopâtre de Joseph Manciewicz. Mais un tel récit nécessite un nombre incalculable de costumes, de décors et d’effets spéciaux, ce qui fait grimper le budget à 50 millions d’euros.

Avec une telle somme à sa disposition, l’ancien Nul se voit confier une responsabilité colossale, d’autant qu’il n’a alors à son actif qu’un seul long-métrage en tant que réalisateur. Mais Chabat est confiant, se laissant guider par son admiration sans borne pour le matériau original. « Réaliser ce film, c’était rendre hommage à mes amours d’enfance », dit-il. « C’était une manière de remercier Goscinny et Uderzo de tout le plaisir qu’ils m’ont donné. Ça me permettait de proposer une vision personnelle de ce que j’avais lu lorsque j’étais petit. » (2) Le film reprend fidèlement la trame que tout le monde connaît. Astérix et Obélix viennent donc en aide à l’architecte Numérobis, chargé par Cléopâtre de construire un gigantesque palais en plein désert en l’espace de trois mois. Partant de ce postulat, Chabat se lance dans un périlleux exercice d’équilibriste consistant à respecter le plus possible l’esprit de la BD tout en injectant dans le film son humour, ses références et sa personnalité. Le cocktail aurait pu être indigeste. Il s’avère au contraire étonnamment harmonieux. Le miracle opère, réunissant tous les publics : celui des lecteurs de la première heure, celui du cinéma comique des années 80/90 (véhiculé par la présence en tête d’affiche de Christian Clavier et Gérard Depardieu) et celui qui fut biberonné aux blagues télévisées des Nuls. D’où un casting multigénérationnel particulièrement judicieux. Monica Bellucci irradie l’écran en Cléopâtre, Jamel Debbouze excelle en Numérobis, Gérard Darmon est un délicieux vilain, Claude Rich porte la barbe blanche de Panoramix et Chabat lui-même reprend le rôle de César.

Humour et fantastique

Le caractère fantastique de la bande dessinée originale, induit par la présence de la potion magique et des super-pouvoirs qu’elle confère à ceux qui l’absorbent, est pleinement assumée par Chabat, trop heureux de concilier ses deux genres favoris. D’où un certain nombre de séquences spectaculaires qui semblent parfois issues d’un cartoon de Tex Avery. Chabat ne se prive d’ailleurs pas de multiplier les clins d’œil filmiques et musicaux, de L’Empire contre-attaque à Cyrano de Bergerac en passant par L’Homme qui valait trois milliards, sans oublier les citations de James Brown et de Claude François. On pourra s’étonner en revanche de ne pas retrouver dans le film les chansons du dessin animé culte Astérix et Cléopâtre réalisé par Uderzo et Goscinny en 1968. « En fait, j’avais vu ce dessin animé une ou deux fois seulement, et il y a très longtemps », explique Chabat. « Donc je me suis surtout attaché à la bande dessinée. Mon chef opérateur Laurent Dayan m’avait demandé à l’époque pourquoi je n’avais pas repris la chanson d’Obélix “Quand l’appétit va tout va“, mais je ne la connaissais pas bien. J’ai revu le dessin animé quatre ou cinq ans après le tournage du film, et je me suis dit que c’était dommage. J’aurais dû faire un clin d’œil aux chansons du film. Mais bizarrement, pour moi, ce n’était pas culte. Ce dessin animé n’était pas dans ma culture Astérix. » (3) Finalement, c’est sans doute mieux ainsi, ces deux adaptations de l’album proposant deux visions complémentaires de la même œuvre. Gigantesque succès financier au moment de sa sortie, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre sera hélas un cas isolé, ses deux séquelles retombant dans la médiocrité du premier opus.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en janvier 2002

(2) et (3) Propos recueillis par votre serviteur en janvier 2007

 

© Gilles Penso

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