LE CERCLE (2002)

Gore Verbinski dirige Naomi Watts dans un remake de The Ring qui se rapproche du terrifiant roman de Koji Suzuki

THE RING

 

2002 – USA / JAPON

 

Réalisé par Gore Verbinski

 

Avec Naomi Watts, Martin Henderson, David Dorfman, Brian Cox, Jane Alexander, Lindsay Frost, Amber Tamblyn

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION I FANTÔMES I SAGA THE RING

Le principe des remakes hollywoodiens conçus pour américaniser les concepts étrangers est très largement discutable, dans la mesure où il renonce officiellement à ouvrir le public des États-Unis vers d’autres cultures que la sienne. Nous serions donc enclins à bannir systématiquement une démarche aussi protectionniste. Mais il serait hypocrite de ne pas reconnaître que parfois le résultat fait des étincelles. Ainsi, nous ne sommes pas loin de penser que ce Cercle américain est supérieur au Ring japonais original, au moins pour deux raisons majeures : il se rapproche dans la forme et dans l’esprit du roman original de Koiji Suzuki, et il améliore sensiblement le traitement des personnages et de leur sensibilité. Pourtant, le début du film laisse un peu planer l’inquiétude. Les deux adolescentes en jupe plissée qui s’amusent à se faire peur en parlant de la fameuse cassette vidéo censée tuer ceux qui la regardent semblent en effet tout droit issue d’un vulgaire Urban Legend. Le petit garçon en proie à d’étranges visions, pour sa part, évoque irrésistiblement Sixième sens.

Mais le film quitte bientôt ses apparats de slasher de seconde zone pour se concentrer sur l’enquête menée par la journaliste Rachel Keller, cherchant à élucider la mort incompréhensible de sa nièce. Le Cercle de Gore Verbinski suit alors très fidèlement le Ring de Hideo Nakata, séquence par séquence, presque plan par plan. Les variations se lisent dans les détails, mais ce sont ces détails qui changent la donne. Nous sommes donc très loin de la démarche d’un Gus Van Sant estimant qu’il suffit de décalquer Psychose pour justifier un remake. À la froideur des héros initiaux, cette version préfère des sentiments plus marqués, aidée dans cette approche par le jeu convaincant de la belle Naomi Watts. À travers ses regards terrifiés, elle parvient à suspendre notre incrédulité et à nous laisser croire à cette histoire pourtant abracadabrante.

Des deux côtés de l’écran

D’autre part, le scénario choisit de faire comprendre progressivement la clef du mystère aux protagonistes et aux spectateurs via une série de déductions et d’indices qui s’assemblent jusqu’à ce que le puzzle s’assemble. Voilà qui s’avère bien plus efficace que les raccourcis du film initial, logiquement frustrants pour les lecteurs familiers du roman de Suzuki. Enfin, un lien plus étroit est établi entre les images de la fameuse cassette (qui évoque beaucoup les essais surréalistes de Luis Buñuel, notamment Un Chien andalou et L’Âge d’or) et la réalité. Ainsi, plusieurs éléments vus sur la vidéo réapparaissent au cours du film, comme cette échelle, cette chaise, ce miroir, ce mille-pattes. Poussée à l’extrême, cette idée permet la construction de séquences très surprenantes, comme ce siphon coincé dans la gorge de Rachel, ou cette mouche qui ne se trouve pas du côté de l’écran qu’on imaginait. Exercice d’adaptation et de recyclage très réussi, Le Cercle se clôt sur une note inquiétante, comme le livre dont il s’inspire, et ouvre ainsi la voie à l’inévitable séquelle… ou plutôt le remake de la séquelle.

 

© Gilles Penso

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UN COUP DE TONNERRE (2005)

Une nouvelle de Ray Bradbury adaptée par Peter Hyams : le cocktail était prometteur. Hélas, le résultat n’est clairement pas à la hauteur…

A SOUND OF THUNDER

 

2005 – USA

 

Réalisé par Peter Hyams

 

Avec Edward Burns, Catherine McCormack, Ben Kingsley, Armin Rhode, Heike Makatsch, Jemima Rooper, David Oyelowo

 

THEMA VOYAGES DANS LE TEMPS I DINOSAURES

Lorsque Peter Hyams s’adonnait à la science-fiction dans les années 80, il nous offrait des chefs d’œuvre mixant l’anticipation, le thriller politique, le film de guerre et le western (le triptyque Capricorn One / Outland / 2010 reste inégalé). Hélas, l’homme s’est progressivement mué en faiseur anonyme broyé par la machine hollywoodienne. Rien ne nous prédisposait donc à nous enthousiasmer face à Un Coup de tonnerre, malgré son casting prestigieux et son concept fort tiré d’une célèbre nouvelle de Ray Bradbury. Et effectivement, le film fait pâle figure, même si ses prémisses intriguent et attisent la curiosité. Nous sommes en l’an 2055. Le businessman Charles Hatton (Ben Kingsley) exploite une technique de voyage dans le temps mise au point par le docteur Sonia Rand (Catherine McCormack) pour créer la puissante compagnie Time Safari. Ses clients, de très riches touristes, paient des fortunes pour se retrouver propulsés dans la préhistoire et y abattre des dinosaures. Armés de fusils de nitrogène liquide, ils sont guidés tout au long de la chasse par le docteur Travis Ryer (Edward Burns). Pour vanter les vertus de son entreprise, Hatton n’hésite pas à se comparer à Colomb découvrant l’Amérique, Armstrong posant le pied sur la Lune ou Brubacker atterrissant sur Mars (cette dernière référence étant un clin d’œil amusant à Capricorn One).

Mais ces voyages éclair dans le temps doivent se soumettre à des règles strictes. Il ne faut rien ramener du passé et ne rien toucher sur place, à part les dinosaures qui, de toutes façons, sont sur le point de mourir. « Quand on change quelque chose dans le passé, les conséquences ne sont pas immédiates, elles arrivent par vague, comme quand on jette un caillou dans l’eau », explique Rand. Or bien sûr, selon le principe de « l’effet papillon », des petits détails qui échappent à la vigilance de tout le monde finissent par créer des bouleversements inattendus. La température grimpe, les plantes se développent de manière alarmante, des insectes énormes prolifèrent… Puis surviennent les « bêtes » : des gorilles-dinosaures, des chauves-souris géantes, un gigantesque serpent de mer.

L'attaque des gorilles-dinosaures

Prenant dès lors de larges libertés avec la nouvelle de Bradbury, Un Coup de tonnerre finit par ressembler à une version « sérieuse » du Evolution d’Ivan Reitman. A l’instar du monde en pleine dégénérescence qu’il décrit, le scénario finit par se perdre lui-même dans ses absurdes circonvolutions. Même les effets visuels peinent à secourir ce film désespérément bancal. Car si les panoramas de la ville du futur sont très réussis, les monstres sont des créations numériques très moyennement convaincantes et les catastrophes à grande échelle (la vague temporelle qui engloutit la cité, la nuée d’insectes) ne sont même pas dignes d’un « direct to video » de bas-étage. La comédienne Catherine McCormack ne garde pas un souvenir impérissable de ce film. « Mon personnage est celui d’une scientifique sexy qui n’a pas froid aux yeux et se bat contre des monstres avec de gros calibres », résume-t-elle laconiquement. « Autant dire que je n’étais pas du tout à l’aise avec ce rôle. J’aurais voulu que le réalisateur me filme uniquement dans des plans larges, afin qu’on ne sente pas mon manque de conviction. J’espérais surtout que le film ne sortirait jamais sur les écrans… Mais hélas, il est sorti ! » (1)

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en avril 2007

 

© Gilles Penso

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LE MONSTRE DES ABÎMES (1958)

Un professeur entre en contact accidentellement avec de l’ADN préhistorique, régresse jusqu’à un stade primitif et terrorise la ville…

MONSTER ON THE CAMPUS

 

1958 –  USA

 

Réalisé par Jack Arnold

 

Avec Arthur Franz, Joanna Moore, Judson Pratt, Nancy Walters, Troy Donahue, Alexander Lockwood, Helen Westcott

 

THEMA YETIS ET CHAÎNONS MANQUANTS I MUTATIONS

Les séries B produites par Universal dans les années 50 constituent un genre à part entière que les réalisations de Jack Arnold définissent presque à elles seules, avec par ordre chronologique Le Météore de la nuit, L’Étrange créature du lac noir, Tarantula et L’Homme qui rétrécit. Malgré ces succès, le budget alloué au Monstre des abîmes, qui sera son dernier film fantastique pour le studio (et dernier film du genre tout court dans sa carrière), ne lui permettra pas d’obtenir un résultat aussi mémorable. Faute de moyens, et ne pouvant donc pas autant se reposer sur ses effets spéciaux que sur ses deux précédents films, Jack Arnold parvient néanmoins à maintenir l’intérêt au cours des 75 minutes du métrage, grâce à une structure classique en trois parties parfaitement équilibrées (mise en place, développement et climax) et un tempo qui va crescendo. Une mécanique bien huilée donc, sur un scénario de David Duncan, qui signera plus tard La Machine à explorer le temps et Le Voyage fantastique. Certes, il faudra se contenter d’un tournage au sein des plateaux Universal, avec leurs décors génériques de bureaux aux murs monotones, des extérieurs dans les collines alentour et un casting à l’avenant, Joanna Moore et Arthur Franz étant des habitués des petites productions maison. Mais ces limitations ne font que mettre en exergue le talent et le savoir-faire de Jack Arnold, qui délaie ici une matière thématique déjà au cœur de ses films précédents.

Le Professeur Donald Blake (Arthur Franz) est biologiste à l’université, avec un intérêt particulier pour l’évolution. On le découvre d’ailleurs effectuant un moulage du (joli) visage de sa fiancée Madeline (Joanna Moore) afin de l’ajouter en tant que représentante de la femme moderne à sa série de moulages représentant les différentess figures de l’homme depuis ses origines. On le voit ensuite réceptionner un rare spécimen aquatique provenant d’Amérique du Sud, un poisson dont les caractéristiques génétiques sont restées inchangées depuis la préhistoire. Mais en manipulant la bête (très caoutchouteuse à l’écran), il s’entaille la main sur ses dents saillantes ; une blessure aux conséquences bien plus graves qu’il ne peut l’imaginer. Son assistante Molly (Helen Westcott) le dépose chez lui mais Donald se sent mal et perd connaissance. A son réveil, il la retrouve sauvagement assassinée dans le jardin. Le seul indice le disculpant aux yeux d’un policier suspicieux (Judson Pratt) est une empreinte de main difforme ne pouvant lui appartenir. Pendant ce temps, au laboratoire, une libellule venue se nourrir sur ce poisson décidément pas frais mute jusqu’à atteindre un bon triple-décimètre de diamètre ! Donald s’interroge sur les propriétés génétiques de son précieux spécimen et commence à craindre qu’en se blessant, il se soit inoculé une substance l’ayant transformé en un monstre primitif responsable du meurtre de Molly. Pour prouver sa théorie, il s’injecte – volontairement cette fois – du sérum issu de l’ADN préhistorique du poisson. Ce qui donnera lieu à une scène de transformation constituée de fondus successifs entre différentes versions du maquillage, une approche déjà employée avec succès dans Le Loup-garou et qui annonçait sans le savoir le morphing. Mais le rudimentaire masque en latex conçu par Bud Westmore ne peut rivaliser avec les prothèses appliquées par Jack Pierce sur le lycanthrope qu’incarnait Lon Chaney Jr.

La bête qui sommeille en nous…

Un réalisateur lambda se serait surement contenté de raconter ce que promet le titre original, à savoir l’histoire d’un monstre sévissant sur un campus. Pas Jack Arnold. Comme dans L’Étrange créature du lac noir, Tarantula et L’Homme qui rétrécit, il intègre dans le film des questionnements personnels. Si le « gill man » représentait une pulsion et une libido très bestiales envers Julia Adams, si les araignées géantes illustraient notre peur d’une nature soumise aux effets du nucléaire, si le rétrécissement du héros exprimait une angoisse masculine sourde de voir le beau sexe le mettre à la marge, Le Monstre des abîmes pose la question du futur de l’homme moderne dans une société de consommation alors en plein essor. Alors que son héros se présente comme un individu intelligent, financièrement aisé et faisant partie de la bonne société sans toutefois céder à la suffisance de son statut, il veut comprendre ce vers quoi nous tendons en étudiant nos origines pour mieux anticiper l’avenir. Son hypothèse selon laquelle la prochaine étape de l’évolution serait une forme de régression vers un état plus sauvage ne saurait d’ailleurs être tout à fait démentie en ce début de millénaire. Chez Jack Arnold, les héros sont souvent en décalage avec la société – soit exclus, soit incompris – et c’est ce qui confère aujourd’hui encore à sa filmographie tout son intérêt. Jamais condescendant avec le genre et quels que soient les moyens mis à disposition, il a contribué à en faire un terreau thématiquement riche. Bien que Le Monstre des abîmes se soit vu en partie éclipsé l’année de sa sortie par La Mouche noire, il a néanmoins marqué les esprits de jeunes spectateurs devenus eux-mêmes réalisateurs plus tard et ne manquant pas de le citer. Si Tim Burton semble avoir emprunté le look d’Arthur Franz pour Alec Baldwin dans Beetlejuice, c’est assurément John Landis qui lui rend l’hommage le plus direct en en réalisant un démarquage parodique mais respectueux avec Schlock.

 

© Jérôme Muslewski

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LES SORCIÈRES D’EASTWICK (1987)

Un diable facétieux incarné par Jack Nicholson sème le trouble dans la vie de trois jeunes femmes, sous la direction inspirée de George Miller

THE WITCHES OF EASTWICK

 

1987 – USA

 

Réalisé par George Miller

 

Avec Jack Nicholson, Susan Sarandon, Cher, Michelle Pfeiffer, Veronica Cartwright, Richard Jenkins, Keith Jochim, Carel Struycken

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I DIABLE ET DÉMONS

Après trois Mad Max quasi-consécutifs, momentanément interrompus en 1983 par la réalisation d’un segment de La Quatrième dimension le film, George Miller décide de changer de registre tout en restant attaché au fantastique. Il se lance donc dans la réalisation des Sorcières d’Eastwick, adaptation d’un roman écrit par John Updike en 1984. Sous la plume du scénariste Michael Cristofer (Falling in Love, Le Bûcher des vanités), l’intrigue a été ramenée des années soixante à un cadre plus contemporain (la fin des années 80 donc) et les séquences les plus sombres du roman ont été élaguées pour mieux se conformer à un spectacle grand public. Si Anjelica Houston était pressentie pour incarner l’une des trois sorcières du titre, elle cède sa place à Cher, à l’affiche la même année d’Éclair de Lune et Suspect dangereux, mais conseille à son petit-ami de l’époque de postuler pour le rôle masculin principal. Or le petit-ami en question n’est autre que Jack Nicholson. Même si le personnage qu’il incarne était initialement prévu pour Bill Murray, il est aujourd’hui difficile d’imaginer quelqu’un d’autre que la star de Shining dans la peau de l’outrancier Daryl Van Horne. À la tête de sa première production hollywoodienne (si l’on excepte la parenthèse de La Quatrième dimension), George Miller bénéficie d’un confortable budget de 22 millions de dollars (environ deux fois plus que pour Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre) et installe ses caméras pendant six semaines dans le Massachusetts.

Dans la petite ville balnéaire d’Eastwick, trois amies célibataires s’ennuient en rêvant de l’homme idéal qui saura égayer la morosité de leur quotidien. Il s’agit d’Alex (Cher), sculptrice et veuve, Sukie (Michelle Pfeiffer), journaliste abandonnée par son mari avec six enfants sur les bras, et Jane (Susan Sarandon), violoncelliste qui vient de divorcer. L’arrivée inopinée du mystérieux Daryl Van Horne, fraichement débarqué de New York, bouleverse la petite communauté. Accompagné d’un serviteur géant et muet qui répond au nom de Fidel (Carel Struycken), il vit dans le luxe, déborde d’excentricité, ne mâche pas ses mots, bref brise la monotonie gentiment harmonieuse de la petite bourgade. Une à une, il entreprend de séduire les trois amies en laissant deviner sa nature diabolique. À Alex qui lui demande qui il est réellement, il répond : « Juste un petit diable en rut ». À Jane qui s’interroge sur sa personnalité, il déclare : « J’ai une constitution surnaturelle ». Fauteur de trouble, Daryl finit par semer la discorde au sein du trio inséparable, ce conflit éclatant au cours d’une partie de tennis mémorable où la balle finit par n’en faire qu’à sa tête (grâce aux effets visuels impeccables d’ILM qui la remplacent dans quasiment tous les plans). Puis ce sont carrément Alex, Susan et Sukie qui se soustraient aux lois de la pesanteur en prenant leur envol au-dessus d’une piscine. Irrésistible en dépit – ou à cause – de ses exubérances, Daryl redonne aux trois femmes de la confiance, de l’autonomie et du pouvoir. À ce titre, le changement physique de Susan Sarandon s’avère spectaculaire. Curieusement, aucune d’elles ne se met en quête d’une quelconque explication rationnelle pour justifier tous ces phénomènes paranormaux. « Il se passe des choses singulières parce que le monde est singulier » se contente de constater Sukie sous le charme.

Le diable au corps

La seule habitante d’Eastwick à comprendre que le Mal avec un grand M est en train de s’insinuer parmi les habitants est Felicia, une femme bigote et autoritaire campée par Veronica Cartwright (Les Oiseaux, Alien). Possédée par une sorte de folie zélée depuis une mauvaise chute, elle compare Van Horne au serpent venu perturber le jardin d’Eden, hurle des insanités puis vomit des kilos de noyaux de cerise au cours d’une scène effrayante qui n’aurait pas dépareillé dans L’Exorciste. D’autres passages du film font virer la rêverie au cauchemar lorsque notre diable d’homme retourne contre les trois héroïnes leurs phobies (la vieillesse, les serpents et la douleur). En très grande forme, Nicholson livre là l’une de ses performances les plus mémorables (ses scènes de colère sont des morceaux d’anthologie) qu’il prolongera en quelque sorte pour camper le Joker de Batman. La mise en scène élégante de George Miller a du style et du caractère, exprimant bien des fois une virtuosité discrète, comme par exemple lorsque la caméra suit en plan-séquence nos héroïnes après un concert. Chaque habitant, au moment précis où il entre dans le champ, lâche une phrase interrogative liée à Van Horne, construisant une rumeur composite dont chaque pièce du puzzle devient complémentaire. La finesse des dialogues, la précision des comédiens et la méticulosité du travail de Miller se mêlent en une alchimie miraculeuse. Cerise sur le gâteau, la très belle musique de John Williams se met au diapason, traduisant tour à tour la légèreté, le mystère, le suspense et l’inquiétude. Plusieurs de ces motifs ressurgiront dans les bandes originales de Hook et Harry Potter. Sans doute le final des Sorcières d’Eastwick est-il trop grandiloquent, s’appuyant plus que de raison sur les effets spectaculaires (avec en prime un « monstre-Nicholson » animatronique conçu par Rob Bottin), sans pour autant rompre le charme de cette œuvre unique qui se bonifie au fil des ans.

 

© Gilles Penso

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THE VELOCIPASTOR (2017)

Depuis qu’il a ramené de Chine un vieil artefact aux pouvoirs étranges, un prêtre se transforme en dinosaure et affronte des ninjas !

THE VELOCIPASTOR

 

2017 – USA

 

Réalisé par Brendan Steere

 

Avec Gregory James Cohan, Alyssa Kempinski, Daniel Steere, Aurelio Voltaire, Yang Jiechang, Jesse Turits

 

THEMA DINOSAURES

Tout est parti du correcteur orthographique d’un téléphone. En 2010, alors qu’il fréquente l’école d’arts visuels de Manhattan, l’apprenti-réalisateur Brendan Steere écrit un message avec le mot « Velociraptor », qui est automatiquement corrigé en « VelociPastor ». « L’incident » lui donne l’idée d’un projet d’études constitué de fausses bandes annonces de films façon Grindhouse (dans l’esprit de ce qui avait été fait par Quentin Tarantino, Robert Rodriguez et leur « bande » dans la foulée de Boulevard de la mort et Planète terreur). Parmi ces faux teasers se trouve celui d’un film baptisé VelociPastor dans lequel un prêtre se métamorphose en dinosaure. Le film d’études se mue en petit phénomène sur YouTube, poussant Brendan Steere à transformer VelociPastor en long-métrage. Après avoir tenté en vain de faire financer ce projet fou par une campagne participative, le réalisateur parvient à récupérer 35 000 dollars grâce à un investisseur privé et se lance dans l’aventure. Une poignée d’acteurs amateurs, un matériel de tournage sommaire, une équipe réduite à sa plus simple expression, deux ou trois décors naturels… Les moyens sont rachitiques, et ça se voit à l’écran !

Dès les premières minutes du métrage, l’amateurisme de l’entreprise saute aux yeux : jeu d’acteur très approximatif, montage à la serpe, prises de vues accidentées… Le prétexte scénaristique laisse rêveur. Après un sermon, le prêtre Doug Jones (Gregory James Cohan) voit avec horreur la voiture de ses parents exploser et les réduire en cendres. Dévasté, il remet soudain en cause sa propre foi. Sous les conseils du père Stewart (Daniel Steere), notre homme d’église part se changer les idées à l’autre bout du monde. Le voilà donc en Chine (autrement dit dans une petite forêt broussailleuse avec deux figurants coiffés de chapeaux pointus). Il y croise une jeune femme en fuite qui s’écroule, frappée par une flèche. Avant de trépasser, elle a tout juste le temps de lui remettre un artefact en forme de corne. Doug se blesse la main en le récupérant. De retour chez lui, le prêtre découvre qu’il est désormais victime d’une malédiction : comme un loup-garou version préhistorique, il se transforme en vélociraptor et massacre ceux qui l’offensent. Le concept est délirant en soi, mais le passage du scénario à l’écran bascule carrément dans le surréalisme. Car en guise de dinosaure carnassier, nous avons droit à un costume de carnaval bossu qui se dandine pitoyablement et claque des mâchoires face à l’objectif d’une caméra zoomant frénétiquement pour tenter de cacher la misère.

Jurassic prêtre

Quelque part à mi-chemin entre le lycanthrope et le super-héros, notre « VelociPasteur » occis donc régulièrement les malfrats de tous poils, avec la complicité de Carole (Alyssa Kempinski), une prostituée dont il a sauvé la vie et qui va se transformer sans aucune raison en experte des arts martiaux. Comme si ça ne suffisait pas, voilà que des ninjas entrent dans la danse. Fâchés que ce « guerrier dragon » contrecarrent leur trafic de drogue, ils passent à l’attaque et nous offrent quelques séquences de batailles absurdes. Des effets gore grotesques ponctuent le métrage, le plus saugrenu d’entre eux étant une tête en plastique de mannequin de supermarché utilisée pour simuler une décapitation ! Or le générique affiche très sérieusement une responsable des effets spéciaux de maquillage (Jennifer Suarez), un designer du costume de dinosaure (Jason Milan) et un coordinateur des combats et des cascades (Ryan Wagner). Quand on voit le résultat à l’écran, il est permis d’émettre quelques doutes sur leurs compétences respectives. De crainte que son scénario filiforme ne suffise pas à remplir la durée d’un long-métrage, Brendan Steere ajoute des flash-backs inutiles qui traînent en longueur (notamment une scène située pendant la guerre du Vietnam). Bizarrement, VelociPastor conserve imperturbablement une tonalité très sérieuse, sans jamais chercher à ressembler à une parodie, et s’offre même un dénouement ouvert au cas où une séquelle voie le jour. Si c’est le cas, nous l’attendrons avec beaucoup de patience.

 

© Gilles Penso

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SHEENA, REINE DE LA JUNGLE (1984)

La sculpturale Tanya Roberts incarne une version féminine de Tarzan, luttant contre de vils mercenaires qui menacent la jungle africaine…

SHEENA, QUEEN OF THE JUNGLE

 

1984 – USA

 

Réalisé par John Guillermin

 

Avec Tanya Roberts, Donovan Scott, Trevor Thomas, Ted Wass, Elizabeth de Toro, France Zobda, Clifton Jones, John Forgeham

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE

Pendant féminin de Tarzan, héroïne de nombreuses bandes dessinées et de plusieurs serials depuis la fin des années trente, Sheena ne pouvait rêver plus belle interprète que Tanya Roberts. Du haut de son mètre soixante-treize, la sculpturale comédienne au regard azur entre à merveille dans les peaux de bête, s’érigeant en digne héritière de Raquel Welch dans Un million d’années avant JC. Il faut bien avouer que le film vaut principalement pour ses charmes et ceux de la jungle kenyane où furent captés les décors naturels, car l’intrigue pataude n’est pas à la hauteur d’un concept pourtant alléchant. A la tête de cette ambitieuse production exotique se trouve le trio signataire d’un King Kong déjà modérément convaincant : le producteur Dino de Laurentiis, le scénariste Lorenzo Semple Jr. et le réalisateur John Guillermin. Dommage que le compositeur John Barry ne se soit pas joint à l’équation comme pour les aventures du gorille géant. Car si Richard Hartley (The Rocky Horror Picture Show) tente bien d’insuffler une certaine dimension épique à sa partition, il abuse aussi de langoureux synthétiseurs qui imitent visiblement le style de Vangelis mais font surtout ressembler cette bande originale à une musique de bluette érotico-romantique.

Le film raconte les origines de la sauvageonne, une petite fille aux cheveux d’or dont les parents géologues, Philip et Betsy Ames (Michael Shannon et Nancy Paul), sont en quête d’une supposée « terre guérisseuse » au cœur de la savane imaginaire de Tigora. Mais le couple de scientifiques meurt dans un éboulement. Orpheline, la petite Janet est recueillie par Shaman (Elizabeth de Toro) qui appartient à la tribu fictive Zimbali, persuadée que la fillette a été envoyée par les dieux pour protéger son peuple. La voilà donc rebaptisée Sheena et presque érigée au statut de déesse. En grandissant, elle apprend à communiquer par télépathie avec les animaux (une aptitude que possédait Marc Singer dans Dar l’invincible aux côtés duquel combattait déjà la belle Tanya Roberts). Devenue adulte, la « reine de la jungle » voit son existence paisible menacée par des gens cupides désireux d’envahir Tigora pour en extraire le précieux minerai qu’il renferme. Le pays étant gangréné par la corruption et des luttes intestines couvant au sein-même des Zimbali, rien ne va plus. Heureusement, Sheena veille au grain. Épaulée par l’éléphant Chango, le zèbre Marika et le chimpanzé Tiki, notre sculpturale Tarzane s’érige contre les vils mercenaires sans scrupules prêts à sacrifier toutes les vies qui barreront leur route. Au cœur du combat, elle s’éprendra du beau et ténébreux reporter Vic Casey (Ted Wass).

La belle et les bêtes

Sheena la reine de la jungle est un projet qui mit dix ans à se concrétiser et dont le scénario passa entre de nombreuses mains. Le résultat final trahit cette longue passation. Chaque auteur sollicité (notamment Robert et Laurie Dillon, Michael Scheff, David Spector, Leslie Stevens, David Newman, Lorenzo Semple Jr.) a ajouté son grain de sel, tiraillant l’histoire dans des directions radicalement opposées. Certains traitements privilégiaient l’aspect exotique, d’autres le caractère romantique, d’autres encore les éléments fantastiques. Fruit de tous ces revirements et changements de ton, le script final ressemble à un patchwork sans âme qui ne sait visiblement pas sur quel pied danser et se barde d’incohérences. L’équipe technique du film n’est pas dupe. « Nous étions tous très fiers de participer à ce film, parce qu’il était tourné en plein Kenya et surtout parce que le réalisateur était le légendaire John Guillermin », nous confiait Jean-Claude Lagniez, qui était à l’époque membre de l’équipe des cascadeurs de Remy Julienne. « Sauf qu’en réalité nous avons déchanté en comprenant que nous étions en train de travailler sur l’un des plus gros navets de l’histoire du cinéma ! » (1) Sans être aussi catégorique, avouons que cette aventure surannée a sérieusement loupé le coche. Le public ne s’y trompera pas, réservant un accueil glacial au film qui ne parviendra que tardivement à rembourser son budget de 25 millions de dollars.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en février 2004

 

© Gilles Penso

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TOURIST TRAP – LE PIÈGE (1979)

Quatre jeunes gens tombent entre les griffes d’un psychopathe qui transforme ses victimes en statues de cire…

TOURIST TRAP

 

1979 – USA

 

Réalisé par David Schmoeller

 

Avec Chuck Connors, Jocelyn Jones, Jon Van Ness, Robin Sherwood, Tanya Roberts, Dawn Jeffory, Keith McDermott

 

THEMA TUEURS I POUVOIRS PARANORMAUX I SAGA CHARLES BAND

En 1978, La Nuit des masques de John Carpenter provoque un véritable raz de marée qui remet au goût du jour le thème du tueur psychopathe et donne officiellement ses lettres de noblesse au « slasher ». Au lieu de suivre cette voie toute tracée comme nombre de leurs confrères, le producteur Charles Band et son réalisateur David Schmoeller se lancent avec Tourist Trap dans une sorte d’univers alternatif, quelque part à mi-chemin entre L’Homme au masque de cire, Massacre à la tronçonneuse et Psychose. De fait, même si les composantes habituelles du film d’horreur post-Halloween semblent bien présentes, c’est pour mieux voler en éclat quelques minutes plus tard. Halloween et Tourist Trap furent d’ailleurs tournés simultanément. Charles Band et John Carpenter étant amis depuis leur travail commun sur Last Foxtrot in Burbank, ils visitèrent leurs plateaux de tournage respectifs, mais il semble qu’aucun n’ait influencé l’autre et que chacun des deux films ait suivi sa propre voie. Un climat d’étrangeté perturbant s’installe dès la musique du générique de Tourist Trap composée par Pino Donaggio, dont les motifs enfantins déséquilibrés annoncent les futurs travaux de Richard Band sur la saga Puppet Master. Saisissante, la scène d’introduction met en scène un automobiliste à la recherche d’une aide secourable dans une vieille station-service apparemment abandonnée. Soudain, le voilà enfermé dans une pièce où tous les objets, meubles et éléments de décoration se mettent à bouger seuls, comme mus par une vie propre. Raisonnablement paniqué, le malheureux finit transpercé par un tuyau. De toute évidence, nous ne sommes pas ici en présence d’un simple émule de Michael Myers…

Les protagonistes qui prennent le relais obéissent certes aux archétypes de rigueur. Ils sont jeunes, beaux, insouciants. Parmi les membres de ce quatuor, on reconnaît Tanya Roberts, alors en tout début de carrière. Dans un minishort exagérément serré et une chemise nouée qui dissimulent très peu sa sculpturale anatomie, la future star de Dar l’invincible, Sheena reine de la jungle et Dangereusement vôtre crève déjà l’écran. Tandis que le garçon du groupe essaie de réparer la voiture capricieuse qui vient de tomber en panne, ses trois compagnes partent se baigner nues dans la cascade voisine. Bientôt, Monsieur Slausen (Chuck Connors), un autochtone aux allures de cowboy, vient à leur rencontre et leur propose de les héberger pour la nuit, dans sa maison qui fut jadis un musée de cire. Mais il leur déconseille de sortir, et notamment d’aller dans la maison d’en face. Celle-ci est habitée par son frère Davy, un sculpteur spécialisé dans les figures de cire. Cette interdiction nous ramène aux codes du conte de fées, notamment « Barbe-Bleue ». Bien sûr, l’une des filles brave la mise en garde et part dans la maison voisine, en quête d’un téléphone. Elle y est attaquée par des mannequins qui semblent vivants et meurt étranglée par un foulard. Lorsqu’une de ses amies part à sa recherche, c’est pour tomber entre les griffes d’un tueur caché derrière des masques dont le mode opératoire est pour le moins atypique : il capture ses victimes et les transforme en mannequins de cire…

Triste cire

Cette mécanique meurtrière inédite nous donne droit à une scène très éprouvante au cours de laquelle ce croquemitaine masqué recouvre progressivement de plâtre le visage d’une de ses captives, laquelle suffoque puis hurle jusqu’à rendre son dernier souffle. Non content de se positionner en émule du Vincent Price de L’Homme au masque de cire, notre tueur est également doté de pouvoirs télékinétiques qui lui permettent de donner vie à son macabre cabinet de victimes pétrifiées. Sous la direction très inspirée du futur réalisateur de Puppet Master, Tourist Trap joue sans cesse avec les faux semblants, les illusions et l’imperceptibilité de la frontière entre le réel et l’irréel. Les mannequins suivent les héros du regard, des voix humaines accompagnent leurs mouvements, bref le vrai et le faux ne cessent de s’interpénétrer. David Schmoeller mélange d’ailleurs des mimes maquillés et de vrais mannequins en plastique pour mieux brouiller les cartes. Cauchemardesque, le climax du film nous fait entrer de plain-pied dans la folie, seule échappatoire à ce voyage au bout de l’horreur. Grand succès en vidéo au début des années 80, Tourist Trap inspirera largement le scénario de La Maison de cire que Jaume Collet-Serra réalisera vingt-six ans plus tard.

 

© Gilles Penso

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ERIK LE VIKING (1989)

Un Viking qui n’aime ni piller ni tuer part à la recherche du Valhalla pour demander aux dieux de changer l’ordre des choses

ERIK THE VIKING

 

1989 – GB

 

Réalisé par Terry Jones

 

Avec Tim Robbins, John Cleese, Mickey Rooney, Samantha Bond, Eartha Kitt, Terry Jones, Imogen Stubbs, Charles McKeown 

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I MONSTRES MARINS HEROIC FANTASY I DRAGONS

La fantaisie, héroïque ou pas, fut un genre plutôt bien servi dans les années 80, relancé en partie grâce à La Guerre des étoiles qui transposait les histoires de chevaliers, de forteresse et de magie dans l’espace. Erik le Viking se place en queue de comète et, pour tout dire, n’a pas généré un enthousiasme délirant à sa sortie. Pourtant, bien que le ton très iconoclaste du scénario et de la mise en scène de l’ex-Monty Python Terry Jones ait rendu le film difficile à catégoriser et donc à promouvoir, les amateurs de « films anguilles » apprécieront surement de se laisser emmener dans cette délirante aventure bon enfant. Car c’est bien d’un divertissement familial dont il s’agit, tiré du livre éponyme écrit par Jones lui-même pour son fils vers la fin des années 70. Une parution qui lui donna l’envie de réitérer l’expérience du récit pour enfants, au cinéma cette fois, et le mènera à rencontrer Jim Henson, pour qui il écrira Labyrinthe. Mais c’est en solo que Terry Jones montera Erik le Viking. Il s’agit d’ailleurs de son véritable premier film, car bien qu’il ait co-signé avec Terry Gilliam la réalisation des longs-métrages des Monty Python (Sacré Graal, La Vie de Brian ou Le Sens de la vie), la personnalité de chaque individu contribuait avant tout à l’identité du groupe. Terry Jones se retrouve ici le seul maitre à bord et, à l’inverse de son compère Terry Gilliam qui utilise le fantastique pour illustrer les versants sombres de l’humanité, il souhaite transposer à l’écran le caractère innocent de ses livres.

Bien qu’amusant de bout en bout, Erik le Viking n’est pas à proprement parler une comédie, encore moins une parodie. La trame de l’histoire peut tout à fait être vue au premier degré : le héros questionne le mode de vie barbare de son époque et emmène son équipage en quête du Valhalla pour implorer les dieux de mettre fin à la violence qui règne dans le monde. C’est plutôt d’une certaine forme de mise en abîme des personnages que nait un humour au second ou troisième degré, comme si Terry Jones demandait à chacun de ses comédiens d’interpréter un acteur jouant lui-même un archétype. Les vikings passent ainsi leur temps à se disputer sur l’honneur d’un ancien qui serait honteusement mort de manière naturelle plutôt qu’à la guerre. Le chef de la tribu ennemie (John Cleese), de son côté, apparait blasé de devoir trouver des châtiments aussi cruels qu’injustes pour ses sujets incapables de payer leurs impôts, l’un d’eux le remerciant même de ne lui couper qu’une main. Erik (Tim Robbins) apparait donc comme un personnage revendiquant le libre-arbitre et souhaitant s’extraire de la dictature de l’histoire. Dans la scène d’introduction qui le voit tenter de se plier à l’exercice du pillage et du viol, sa victime (Samantha Bond, la future Miss Moneypenny de Pierce Brosnan) voit qu’il est mal à l’aise et prend alors les choses en main, arguant en filigrane que les us et coutumes exigent un viol en bonne et due forme. Ce à quoi Erik rétorque qu’il n’en voit pas l’intérêt et que la vie ne peut se limiter à ça. Elle offre alors de pousser au moins quelques cris de détresse afin qu’il puisse garder la face vis-à-vis de ses camarades. Le ton est ainsi donné. Erik traversera tout le film en étant celui par qui le changement arrive.

Une parenthèse enchantée

Tom Hulce avait déjà signé pour le rôle principal, mais lorsque la production put enfin démarrer, il prit congé des plateaux de cinéma pour se focaliser sur le théâtre. Alors que Terry Jones avait toujours envisagé Erik comme un petit personnage au milieu de vikings plus costauds que lui, il engagea néanmoins le jeune Tim Robbins, frais émoulu de Howard : une nouvelle race de héros et Top Gun, qui, du haut de ses presque deux mètres, donne au personnage une allure dégingandée encore plus inadaptée. Le concept de mise en scène initial de Terry Jones consistait à filmer le début de l’histoire en décors naturels en Norvège, puis à évoluer graduellement vers des décors en studio à mesure que les vikings s’aventuraient loin de chez eux, pour conférer à leur quête une dimension plus fantasmagorique. Malheureusement, le village Viking dut finalement être érigé en studio. L’évolution tonale, moins marquée, se ressent néanmoins grâce à une direction artistique soignée que signent notamment Gavin Bocquet, futur directeur artistique des préquelles de La Guerre des étoiles, et Alan Lee, l’incontournable illustrateur du Seigneur des Anneaux. Les effets spéciaux possèdent une facture volontairement rudimentaire et artisanale, l’idée primant sur le réalisme. On retiendra quelques jolies scènes comme l’arrivée du drakkar au bout du monde (puisque la terre est plate évidemment), la découverte du Valhalla où les dieux sont incarnés par des enfants, un combat contre un dragon marin savamment caché dans la brume et la submersion d’une ville entière dont le décor use adroitement de la perspective forcée. Chaque séquence peut être vue comme un chapitre des histoires illustrées dont s’inspire le film, mais certains critiques reprochèrent plutôt à Erik le Viking de ressembler à une succession de sketches, un écueil attribuable aux années passées à travailler dans ce format avec les Monty Python. A vrai dire, Terry Jones semble avoir eu du mal à trouver le bon rythme au montage. En guise d’aveu déguisé, il écourta son film de 17 minutes pour sa sortie en VHS en 1990 (le ramenant à une durée de 89 minutes), puis laissa son fils l’élimer encore un peu en 2006 pour une version « Director’s son’s cut » de 75 minutes en DVD. Mais quelle que soit la version, Terry Jones a atteint son objectif : son film respire l’innocence en évitant toute mièvrerie et offre au spectateur complice une parenthèse enchantée digne du Princess Bride de Rob Reiner.

 

© Jérôme Muslewski

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LE FANTÔME DE L’OPÉRA (1998)

Dario Argento revisite à sa manière le célèbre roman de Gaston Leroux en donnant une fois de plus la vedette à sa fille Asia

IL FANTASMA DELL’OPERA

 

1998 – ITALIE

 

Réalisé par Dario Argento

 

Avec Julian Sands, Asia Argento, Andrea di Stefano, Coralina Castaldi Tassoni, Nadia Rinaldi, Istvan Bubik, Lucia Guzzardi, Aldo Massasso, Zoltan barabas

 

THEMA SUPER-VILAINS I SAGA DARIO ARGENTO

Dario Argento et l’opéra semblent faire bon ménage depuis bon nombre d’années, comme en témoignent les séquences les plus baroques de Suspiria, Inferno, Phenomena ou bien sûr Terreur à l’opéra. Que le réalisateur italien se penche à son tour sur le mythe créé par Gaston Leroux n’était donc pas surprenant outre mesure, et l’on s’attendait à une relecture flamboyante d’un sujet maintes fois adapté à l’écran. Or le parti pris narratif de Dario Argento et de son co-scénariste Gérard Brach semble à priori prôner le réalisme. « Je voulais m’appuyer sur la culture du mélodrame français, alors je me suis installé à Paris, je suis allé voir plusieurs opéras, j’ai collectionné de nombreux morceaux classiques liés à la période dans laquelle se situait le récit », raconte Argento. « J’ai ainsi pu effectuer un magnifique voyage culturel qui a nourri l’écriture du scénario du film ». (1)

L’intrigue prend place dans un cadre historique précis, l’Opéra Garnier de Paris en 1877, et quelques personnages bien réels s’y côtoient, notamment le compositeur Charles Gounot, dirigeant l’orchestre de « Romeo et Juliette », et le peintre Édouard Degas, dessinant les élèves de l’école de danse. Les choix artistiques de ce Fantôme de l’opéra sont à l’avenant, Argento troquant ses lumières bleu rouge criardes contre une quasi-monochromie ocre du plus bel effet, et préférant aux outrances du groupe Goblin une partition classique et planante signée Ennio Morricone. Si l’on ajoute au cocktail une reconstitution historique soignée et une Asia Argento resplendissante dans le rôle de Christine, filmée avec un amour manifeste par son esthète de père, le film semble partir sous les meilleurs augures. Hélas, tout dégringole dès que le scénario s’intéresse au fameux fantôme. Ses origines, quasi-jumelles de celles du Pingouin dans Batman le défi, laissent perplexe. Abandonné dans son berceau au beau milieu d’une rivière souterraine, il est recueilli et élevé comme l’un des leurs par une horde de rats !

Tarzan au pays des rongeurs

Ce fantôme serait donc une sorte de Tarzan au pays des rongeurs, laissant ses amis velus ramper sur son corps dénudé avec une lascivité ridicule, et perpétrant certains de ses meurtres à coups de dents, notamment la langue arrachée d’une curieuse ou le corps déchiqueté d’un vieux pédophile. Sans masque, le cheveu gras et le regard vague, Julian Sands n’impressionne guère, et chacune de ses apparitions laisse indifférent. Comme en outre le scénario le dote de pouvoirs paranormaux inexpliqués (télépathie, télékinésie, capacité de créer des vagues de froid) et que sa relation amour-haine avec la chanteuse Christine est construite sans la moindre cohérence, le classique de l’épouvante espéré se mue vite en nanar regrettable. D’autant que le film ne recule devant aucune absurdité, que ce soient les hallucinations kitsch du fantôme, cette machine à exterminer les rats qu’on croirait issue d’un épisode des Fous du volant ou encore ce dénouement improbable. Restent quelques meurtres sanglants, orchestrés par l’as maquilleur Sergio Stivaletti, mais c’est un bien maigre lot de consolation.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en février 2011

 

© Gilles Penso

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SPY KIDS (2001)

Robert Rodriguez s’intéresse au jeune public pour qui il concocte un délirant James Bond en culottes courtes

SPY KIDS

 

2001 – USA

 

Réalisé par Robert Rodriguez

 

Avec Antonio Banderas, Carla Gugino, Alexa Vega, Daryl Sabara, Alan Cumming, Tony Shalhoub, Teri Hatcher, Cheech Marin

 

THEMA ESPIONNAGE ET SCIENCE-FICTION I SAGA SPY KIDS

Après le western urbain (El Mariachi, Desperado), le film d’horreur mixé au film de gangsters (Une Nuit en enfer) et la science-fiction pour ados (The Faculty), Robert Rodriguez change de registre et rajeunit considérablement son public avec ce luxueux Spy Kids budgétisé à 35 millions de dollars. « C’est une comédie familiale », nous annonçait-il avec un regard brillant deux ans avant l’entrée en production du film. « J’ai pensé à mes enfants en l’écrivant. C’est différent de tout ce que j’ai fait auparavant, mais il y a aussi des points communs : l’imagination, le rythme, le divertissement… C’est le genre de film que j’ai toujours voulu faire. » (1) Exit donc la violence, le sexe et le rock’n roll, ici ce sont les têtes blondes qui sont visées. Mais comme Rodriguez est un féru d’action, il truffe son film d’effets spéciaux, de castagnes et d’explosions habituellement réservés aux adultes. On pourrait donc qualifier Spy Kids de film pour enfants new age, soucieux de ne rien envier, côté spectaculaire, à ses modèles James Bond et Mission Impossible.

Le scénario du film, filiforme, n’est qu’un prétexte visiblement assumé comme tel. Carmen et Juni Cortez (Alexa Vega et Daryl Sabara) sont des enfants comme les autres, qui n’aiment pas spécialement l’école et trouvent leurs parents sympas mais un peu ennuyeux. Sauf qu’en réalité, ces derniers (incarnés par les très glamour Antonio Banderas et Carla Gugino) sont des agents secrets qui ont abandonné l’espionnage il y a dix ans pour élever leurs enfants. Mais lorsque plusieurs de leurs anciens collègues disparaissent mystérieusement, ils décident de reprendre du service et tombent dans un piège tendu par l’excentrique Fegan Floop (Alan Cumming), vedette d’émissions pour enfants et inventeur fou. Pour les sauver, il n’y a qu’une seule solution : Carmen et Juni vont devoir prendre la relève.

Les inventions folles de Fegan Floop

L’aspect science-fictionnel de l’intrigue est constamment mis en avant, avec des gadgets inspirés de ceux de 007, notamment une voiture amphibie façon L’Espion qui m’aimait, un mini-submersible à la On ne vit que deux fois, des réacteurs dorsaux comme dans Opération tonnerre et un petit avion à réaction qui rappelle celui d’Octopussy. Le film se pare également de créatures diverses, fruit des expériences de Floop : des centaines d’enfants robots aux pouvoirs surhumains, des androïdes dont les membres et la tête sont d’énormes pouces ou encore des mutants clownesques. A l’influence bondienne, il faut ajouter celle de Charlie et la chocolaterie chez qui Rodriguez semble avoir emprunté le décor coloré et enfantin de Fegan Floop, sorte de Pee Wee Herman survolté. Au détour d’un casting hétéroclite, on retrouve Teri Hatcher (ex-James Bond Girl dans Demain ne meurt jamais), Robert Patrick (ex-T-1000 de Terminator 2) et même George Clooney le temps d’une apparition express sur un moniteur vidéo. Une fois de plus, Robert Rodriguez cumule ici les casquettes de réalisateur, scénariste, producteur, monteur et compositeur. Comme l’action ne faiblit pas et que les effets spéciaux sont des plus inventifs, Spy Kids remplit son objectif purement distractif, même si le public adulte a de fortes chances de trouver tout ça terriblement creux. Qu’importe, ce n’est pas lui qui est visé.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en avril 1999

 

© Gilles Penso

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