ELIMINATORS (1986)

Un cyborg, un robot volant, un ninja, un savant fou, des hommes préhistoriques et des soldats romains se côtoient dans ce film de SF improbable !

ELIMINATORS

 

1986 – USA

 

Réalisé par Peter Manoogian

 

Avec Patrick Reynolds, Andrew Prine, Denise Crosby, Conan Lee, Roy Dotrice, Peter Schrum, Peggy Mannix, Fausto Bara, Tad Horino, Luis Lorenzo, José Moreno

 

THEMA ROBOTS I SAGA CHARLES BAND

Écrit par Danny Bilson et Paul De Meo (Future Cop, Zone Troopers), Eliminators est le premier long-métrage de Peter Manoogian (qui fit ses premières armes avec l’un des segments du Maître du jeu). Le scénario est avant tout une réponse au succès de Terminator, puisqu’il est ici question de cyborgs et de voyages dans le temps. Rien de surprenant, dans la mesure où le producteur Charles Band, en parfait émule de Roger Corman, s’est spécialisé dans les séries B imitant les blockbusters de son époque. Le récit semble aussi puiser une partie de son inspiration chez L’Homme qui valait trois milliards, puisque le héros est laissé pour mort après un accident d’avion, puis transformé en être biomécanique et ressuscité. Le rôle de l’homme machine est confié à Patrick Reynolds, ex-compagnon de Shelley Duvall et petit-fils du magnat du tabac R.J. Reynolds. Apparu dans une poignée de films et de séries TV depuis le milieu des années 70, il passe l’intégralité du tournage d’Eliminators dans une combinaison robotique conçue par John Carl Buechler et son équipe. « J’étais enfermé dans cette armure moulée en fibre de verre, et il y faisait une chaleur atroce », se souvient-il. « Le tournage a duré trois mois et demi. Peter Manoogian est excellent avec les comédiens, mais il voulait filmer le script tel quel, sans changement. Moi, je voulais lui donner plus de profondeur sociale. Rétrospectivement, c’est mieux qu’ils ne m’aient pas écouté. Ça aurait été une erreur. Le film est fun tel quel, et c’est très bien. » (1)

Ce fameux cyborg, qui porte dans le film le petit nom de « Mandroid », est l’œuvre du professeur Abbott Reeves (Roy Dotrice), un homme au visage ravagé atteint d’une grave maladie et d’une certaine folie des grandeurs. Sa création est équipée de bras-canons interchangeables capables de tirer des rayons lasers, des torpilles ou des charges explosives. Ses jambes sont elles aussi amovibles afin qu’il puisse s’emboîter dans son unité mobile, un véhicule monoplace tout-terrain équipé de chenilles. Voilà donc une bien belle machine. Pourtant, une fois que le Mandroid lui a ramené l’artefact antique qu’il convoitait par le biais d’une machine à voyager dans le temps de son invention, le savant ordonne à son assistant Takada (Tad Horino) de détruire le cyborg. Or celui-ci refuse et aide l’homme-robot à s’échapper de sa base installée au Mexique. L’évasion réussit mais Takada y laisse la vie. Notre homme-machine se met maintenant en quête du colonel Nora Hunter (Denise Crosby), qui créa la technologie robotique dont il est équipé, et qui semble seule capable de l’aider à renverser le diabolique Reeves. Tous deux seront épaulés dans leur mission par le baroudeur Harry Fontana (Andrew Prine), par un petit robot volant capricieux qui se déplace à la vitesse de l’éclair et par Kuji (Conan Lee), le fils de Takada, un ninja qui réclame vengeance…

Decapitron ?

Très prometteuses, les vingt premières minutes d’Eliminators s’agrément d’effets spéciaux réussis, de décors très photogéniques et de scènes d’action généreuses, le tout réhaussé par une belle photographie signée par le vétéran Mac Ahlberg. Mais après cette entrée en matière explosive, le scénario se met à patiner et le film perd de son attrait. Manoogian et Band essaient pourtant d’en donner aux spectateurs pour leur argent, malgré leur budget modeste, enchaînant les bagarres de saloon, les poursuites en bateaux et en motos, les fusillades et les explosions. Mais Eliminators peine à nous passionner, même avec ses sorties de route les plus invraisemblables – notamment le surgissement d’une tribu d’hommes préhistoriques qui attaque nos héros ! Dans un élan de lucidité, le personnage incarné par Andrew Prine s’exclame d’ailleurs : « Qu’est-ce qu’il se passe ici, c’est un comic book ou quoi ? On a des robots, des hommes des cavernes, du kung-fu… J’abandonne ! » Si Eliminators se biberonne à Terminator, le script de Danny Bilson et Paul De Meo s’éloigne pourtant de celui de James Cameron et anticipe même sur certaines thématiques qui seront développées dans Robocop. Roi du recyclage, Charles Band réutilisera la terminologie d’Eliminators pour le film Mandroid. En France, après avoir été distribué une première fois par la Fox sous son titre original, le film sera réexploité par un autre éditeur vidéo – Initial – sous celui de Decapitron. Ce nom est en réalité celui d’un long-métrage prévu par Band mais jamais tourné, dont Initial a effrontément récupéré la jaquette et le titre. Les loueurs de cassettes vidéo qui espéraient voir un robot équipé de cinq têtes interchangeables en furent donc pour leurs frais.

 

(1) Extrait d’une interview de 2007 citée dans Empire of the B’s de Dave Jay, Torsten Dewi et William S. Wilson – 2020.

 

© Gilles Penso

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HERCULE, SAMSON ET ULYSSE (1963)

Ce crossover biblico-mythologique improbable mélange les légendes pour orchestrer un affrontement musclé en plein Moyen-Orient…

ERCOLE SFIDA SANSONE

 

1963 – ITALIE

 

Réalisé par Pietro Francisci

 

Avec Kirk Morris, Enzo Cerusico, Richard Lloyd, Liana Orfei, Diletta D’Andrea, Fulvia Franco, Aldo Giuffrè, Andrea Fantasia, Marco Mariani, Pietro Tordi, Aldo Pini

 

THEMA MYTHOLOGIE I DIEU, LES ANGES, LA BIBLE

Souvent considéré comme l’un des derniers grands représentants du péplum mythologique, Hercule, Samson et Ulysse est la suite directe des Travaux d’Hercule (1958) et de Hercule et la Reine de Lydie (1959), tous deux déjà réalisés par Pietro Francisci et incarnés par Steve Reeves. Ce dernier étant pris par le tournage de Sandokan le Grand, c’est le culturiste italien Kirk Morris qui hérite ici de la peau de bête du héros. Andrea Fantasia assure la continuité, reprenant le rôle du roi Laërte, souverain d’Ithaque où Hercule mène une paisible vie de famille avec Iole, désormais incarnée par Diletta D’Andrea, Sylva Koscina étant indisponible. Le film suggère même que plusieurs années se sont écoulées, puisque le couple a un fils. Le jeune « chien fou » Ulysse est toujours de la partie, bien qu’interprété cette fois par Enzo Cerusico. Cela dit, malgré sa présence dans le titre américain et français, le héros de l’Odyssée n’a qu’un rôle secondaire dans cette nouvelle aventure (dont le titre original, plus honnête, peut se traduire par « Hercule défie Samson »). L’histoire réunit tout ce beau monde au Moyen-Orient, dans un crossover mythologique parfaitement fantaisiste. Adversaire de poids pour Hercule, Samson est incarné par Richard Lloyd, pseudonyme d’Iloosh Khoshabe, un culturiste iranien à la carrure impressionnante, parfait sous la défroque du célèbre géant biblique.

À Ithaque, paisible royaume grec gouverné par le roi Laerte, un monstrueux cétacé sème la terreur parmi les pêcheurs locaux. Alerté par une délégation affolée, le souverain décide d’envoyer son plus valeureux champion, Hercule, pour en finir avec la bête. Accompagné d’un équipage aguerri, le demi-dieu embarque avec à son bord le jeune Ulysse, fils du roi. La confrontation avec le monstre est brutale. Hercule parvient à le transpercer de sa lance, mais la mer se déchaîne dans un ultime sursaut de la créature mourante. Le navire est englouti par la tempête, et seuls six hommes survivent. Après des jours à la dérive sur les restes de l’embarcation, façon Le Radeau de la Méduse, Hercule, Ulysse et leurs compagnons échouent sur une terre inconnue : la Judée. Cherchant à rentrer chez eux, les naufragés marchent jusqu’au village des Danites, un peuple opprimé par les cruels Philistins. Espérant trouver un navire pour regagner la Grèce, ils se rendent à Gaza, la capitale ennemie. Mais leur présence attire vite l’attention. Car en chemin, Hercule affronte et étrangle un lion féroce sous les yeux médusés des locaux. À cause de cet exploit, le colosse grec est pris pour un célèbre fugitif danite, Samson, que les Philistins traquent sans relâche.

Monstres gentils et Philistins nazis

Ce n’est pas tant le gloubi-boulga mythologique du scénario qui gêne – Samson, Dalilah, Hercule, Ulysse, pourquoi pas les Trois Mousquetaires et Billy le Kid ? – que le manque de magie et de fantaisie de ce récit qui évoque pourtant les dieux et les monstres. Mais dès l’entame, en essayant de faire passer un phoque innocent pour un redoutable monstre marin – avec force gros plans et mugissements sourds -, le film provoque plus de rire que d’effroi. Même le dragon godzillesque qui surgissait dans Les Travaux d’Hercule nous paraissait plus impressionnant que ce paisible mammifère. Plus tard, les compagnons d’Hercule hurlent au monstre face à… une vache ! On l’a compris, ce ne sont pas les créatures fantastiques qui seront les mieux mises en valeur dans le film, malgré un combat musclé contre un lion qui semble vouloir s’inspirer du premier des célèbres travaux d’Hercule. Les héros culturistes, eux, ne déméritent pas. Kirk Morris n’a certes pas le charisme de Steve Reeves mais sa présence physique reste impressionnante. Quant à Richard Lloyd, c’est un très convaincant Samson, qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer Victor Mature. La séquence où il mitraille les soldats avec des javelots est un morceau de choix, tout comme le combat de catch entre les deux héros au milieu des ruines qui s’effondrent comme des châteaux de cartes, ou encore une bataille finale riche en suspense. Hercule, Samson et Ulysse assure donc le spectacle, s’émaillant même de pics de violence inattendus (crucifixions, pendaisons, massacres en masse – y compris les femmes et les enfants) pour décrire les méfaits des Philistins qui – nous ne sommes plus à un anachronisme près – sont affublés de casques allemands de la Seconde Guerre mondiale !

 

© Gilles Penso

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DREAM LOVER (1986)

Agressée dans son appartement, une jeune femme revit cette attaque dans ses cauchemars et finit par ne plus pouvoir distinguer la réalité du rêve…

DREAM LOVER

 

1986 – USA

 

Réalisé par Alan J. Pakula

 

Avec Kristy McNichol, Ben Masters, Paul Shenar, Justin Deas, John McMartin, Gayle Hunnicutt, Joseph Culp

 

THEMA RÊVES

Réalisateur d’œuvres aussi marquantes que Klute, À cause d’un assassinat, Les Hommes du président ou Le Choix de Sophie, Alan J. Pakula s’est bâti une solide réputation auprès des cinéphiles. On peut s’étonner de le voir s’attaquer à Dream Lover, un film à priori plus « mineur », empruntant les voies du thriller parapsychologique à mi-chemin entre le polar et le film d’horreur. Cela dit, explorer le monde des rêves est toujours intéressant pour un cinéaste. D’autant que Pakula, en émule de John Frankenheimer, a montré bien souvent sa maestria dans le traitement de sujets liés à la paranoïa et à la machination. Le scénario de Jon Boorstin — un collaborateur de longue date de Pakula, devenu par la suite un scénariste reconnu pour la télévision — tisse un récit inquiétant autour de Kathy Gardner, une jeune femme incapable de faire la différence entre le rêve et la réalité. Pour incarner ce personnage passablement perturbé, Pakula fait appel à Kristy McNichol, ancienne enfant star adulée dans les années 70 pour son rôle dans Family (qui lui valut deux Emmy Awards). Après avoir prouvé ses capacités à passer à des prestations adultes dans Dressé pour tuer, McNichol s’implique fortement dans Dream Lover qui, malgré une intrigue située à New York, aura principalement été tourné à Londres.

Jeune flûtiste talentueuse, Kathy Gardner (Kristy McNichol) tente de se libérer de l’emprise étouffante de son père (Paul Shenar), un avocat influent et autoritaire. Bravant ses interdits, elle quitte Washington pour s’installer seule à New York, intégrant une prestigieuse académie de musique et entamant une idylle avec son professeur de jazz (Justin Deas). Mais sa soif d’indépendance est brutalement brisée : un soir, un intrus (Joseph Culp) pénètre dans son nouvel appartement et l’agresse sauvagement. Traumatisée, Kathy tue son agresseur en état de légitime défense. Dès lors, la jeune femme est en proie à des cauchemars terrifiants, revivant nuit après nuit l’attaque. Épuisée, incapable de retrouver un sommeil réparateur, elle cherche désespérément de l’aide. C’est dans une clinique du sommeil qu’elle rencontre le Dr Michael Hansen (Ben Masters), un chercheur marginal obsédé par l’étude des rêves. Bien que ses expériences aient été jusqu’alors réservées aux animaux, il propose à Kathy un traitement expérimental baptisé « DREAM », censé éradiquer ses terreurs nocturnes. Si la thérapie semble apaiser ses nuits, elle révèle une part beaucoup plus sombre : Kathy, désormais incapable de distinguer rêve et réalité, commence à agir sous l’influence de ses pulsions les plus enfouies…

Erreur de parcours ?

Le rêve a toujours offert au cinéma un terrain d’exploration fascinant : psychanalyse symbolique avec La Maison du docteur Edwards, science-fiction et suspense avec Dreamscape, terreur pure avec Les Griffes de la nuit… En s’attaquant au sujet sous un angle à la fois pathologique et scientifique, Dream Lover s’annonçait prometteur. Il faut reconnaître que le scénario ne manque pas d’idées intriguantes, comme les variantes sur le même rêve avec des dénouements différents, les modifications d’un scénario onirique au cours du sommeil, ou cette injection qui fait faire au dormeur les gestes de son rêve. Malheureusement, malgré ces trouvailles, le film de Pakula hésite sans jamais vraiment choisir sa voie, tiraillé entre fantastique, drame psychologique et thriller. Erratique, piétinant, répétitif, le film se prive de l’élan de fantaisie qu’un tel sujet appelait. Reste un atout majeur : la somptueuse photographie de Sven Nykvist (Chaplin, Nuits blanches à Seattle). C’est évidemment insuffisant pour faire de Dream Lover un film mémorable. Présenté au Festival du film fantastique d’Avoriaz en janvier 1986, il y remporte pourtant le Grand Prix, face à un public déçu n’hésitant pas à l’époque à faire savoir bruyamment son mécontentement. Aujourd’hui, presque tout le monde a oublié Dream Lover, Pakula ayant poursuivi sa carrière avec panache grâce à d’autres morceaux de choix tels que Présumé innocent, L’Affaire Pélican ou Ennemis rapprochés. Sans parler d’erreur de parcours, disons plutôt que ce voyage au pays des rêves était sans doute une fausse bonne idée.

 

© Gilles Penso

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TARZAN (2016)

Le réalisateur des derniers volets de la saga Harry Potter lance le célèbre homme-singe d’Edgar Rice Burroughs dans une aventure musclée et épique…

THE LEGEND OF TARZAN

 

2016 – USA

 

Réalisé par David Yates

 

Avec Alexander Skarsgård, Margot Robbie, Samuel L. Jackson, Christoph Waltz, Djimon Hounsou, Jim Broadbent, Sidney Ralitsoele, Osy Ikhile

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I THEMA TARZAN

Tous ceux qui rêvaient de voir un jour se prolonger les aventures du film Greystoke subirent une douche froide en découvrant sa pseudo-suite, le nanardesque Tarzan et la cité perdue qui, malgré toute la sympathie que nous pouvons éprouver pour Casper Van Dien et Jane March, se révélait franchement embarrassant. Le Tarzan de David Yates tente de rectifier le tir en reprenant lui aussi les personnages là où le long-métrage d’Hugh Hudson les laissait. Téléaste efficace promu réalisateur superstar grâce à sa mainmise sur les quatre derniers volets de la saga Harry Potter, Yates figure désormais sur la liste de ceux à qui on peut confier des blockbusters riches en effets spéciaux. Le voilà donc à la tête de ce nouveau Tarzan, à l’occasion duquel le producteur Jerry Weintraub aimerait bien donner la vedette au nageur Michael Phelps. Mais le réalisateur lui préfère Alexander Skarsgård et a gain de cause. « Mon père est un immense fan de Tarzan », confesse l’acteur. « Quand j’étais petit, nous avions les cassettes VHS des films de Johnny Weissmuller, et c’est ainsi que j’ai découvert le personnage. Mais ces films ont soixante-dix ans, et tellement de temps s’est écoulé que j’ai pensé pouvoir proposer une interprétation rafraîchissante. Je ne rivaliserai jamais avec Johnny Weissmuller, je voulais juste impressionner mon père. Il se trouve qu’il était plus excité encore que moi. » (1)

Ce Tarzan s’ancre d’emblée dans un cadre historique et géopolitique authentique. Nous y apprenons qu’au cours de la conférence de Berlin de 1884-1885, le roi Léopold II de Belgique s’arrogea le contrôle du bassin du fleuve Congo. Cinq ans plus tard, criblé de dettes après avoir exploité sans relâche les ressources de l’État indépendant qu’il y a instauré, il envoie son émissaire Léon Rom (Christoph Waltz) en mission pour récupérer les mythiques diamants d’Opar. Mais l’expédition est décimée par les guerriers du chef Mbonga (Djimon Hounsou), qui propose alors un étrange marché : les pierres précieuses contre Tarzan. Celui qu’on appelait jadis ainsi vit désormais sous son vrai nom, John Clayton, comte de Greystoke. Installé à Londres avec son épouse Jane (Margot Robbie), il a laissé derrière lui la jungle où il fut élevé par les grands singes Mangani, après la mort de ses parents naufragés. Convié à Boma par le roi Léopold, il apprend que le souverain belge est incapable de rembourser ses emprunts, et que sa venue dans la région renforcerait le poids diplomatique de l’Empire britannique. L’envoyé américain George Washington Williams, qui soupçonne Léopold d’entretenir un système esclavagiste à grande échelle, convainc John de faire le voyage pour révéler au monde ce qui se trame réellement au cœur de l’Afrique…

Entre réalisme et fantasmagorie

Le scénario prend le parti de ne pas nous raconter les origines du personnage dans l’ordre chronologique, pour éviter les redites avec les nombreuses adaptations précédentes, mais plutôt de construire sa narration sur deux temporalités parallèles : le retour de Jack et Jane Clayton dans la jungle africaine, et une série de flash-backs revenant sur les épisodes clés de la naissance du mythe de l’homme-singe et sur sa première rencontre avec sa promise. À contrecourant de l’imagerie classique véhiculée par les Tarzan des années 30 et 40, David Yates tient à traiter cette aventure comme un film d’action moderne. Les attaques des primates tirent parti des progrès technologiques déployés dans la saga La Planète des singes, les séquences de voltige à bout de liane sont gorgées d’adrénaline, les assauts des hippopotames et des crocodiles paient leur tribut à Jurassic Park… En s’appuyant sur les mêmes choix techniques que Le Livre de la jungle de Jon Favreau, sorti sur les écrans quelques mois plus tôt, ce Tarzan opte pour une faune numérique, gagnant en spectaculaire ce qu’elle perd en réalisme. Car tout fait un peu faux dans cette jungle africaine reconstituée en grande partie en Angleterre, malgré le soin manifeste apporté aux décors et à la photographie. Le film oscille ainsi entre une volonté de réalisme – en prenant son sujet très au sérieux, à l’exception de quelques furtives digressions au second degré assurées par Samuel L. Jackson – et une approche presque fantasmagorique – motivée par son titre original, qui met en avant le caractère légendaire du récit. Tarzan est d’ailleurs traité comme un être surnaturel, une sorte de super-héros aussi agile que Spider-Man, doté d’une ouïe digne de Super Jamie et de la capacité communiquer avec tous les animaux de la forêt. D’où un climax dantesque qui n’hésite pas à en faire trop, soutenu par une bande originale éléphantesque de Rupert Gregson-Williams. C’est la seule véritable fausse note de ce Tarzan finalement très fréquentable.

 

(1) Extrait d’une interview publiée sur le site The Fan Carpet en juin 2016.

 

© Gilles Penso

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SOURCE CODE (2011)

Un homme se réveille dans un train, désorienté, et réalise que lui seul est capable d’empêcher un attentat imminent. Mais comment ?

SOURCE CODE

 

2011 – USA

 

Réalisé par Duncan Jones

 

Avec Jake Gyllenhaal, Michelle Monaghan, Vera Farmiga, Jeffrey Wright, Michael Arden, Cas Anvar, Russell Peters, Brent Skagford, Craig Thomas, Gordon Masten

 

THEMA VOYAGES DANS LE TEMPS I MORT I MÉDECINE EN FOLIE

Installé depuis plusieurs années à Hollywood où il s’adonne principalement à la réécriture de films d’horreur pour les studios, quand il ne les signe pas lui-même officiellement (La Mutante 3, La Mutante 4), Ben Ripley développe dans son coin l’idée de Source Code, persuadé qu’elle saura séduire les compagnies de production à qui il les pitchera. Mais les choses ne s’engagent pas aussi facilement qu’il l’espère. « J’ai rencontré quelques producteurs, et les premiers m’ont regardé comme si j’étais fou », avoue-t-il. « En fin de compte, j’ai dû mettre mon projet sur papier pour faire valoir mon point de vue. » (1) Une fois rédigé, le script plait beaucoup, mais personne n’ose encore se lancer. Le voilà alors intégré dans la fameuse « blacklist » de 2007, la liste des scénarios non réalisés les plus appréciés de l’année. Ce sont les producteurs Mark Gordon et Philippe Rousselet qui mettent finalement le film en chantier. Choisi pour en tenir le rôle principal, Jake Gyllenhaal (Donnie Darko, Le Jour d’après, Le Secret de Brokeback Mountain) propose que Duncan Jones en soit le réalisateur, après avoir découvert son premier long-métrage Moon. Aussitôt embauché, le metteur en scène ne cache pas son enthousiasme : « Il y avait toutes sortes de challenges et d’énigmes, et j’aime bien résoudre des énigmes, alors c’était assez amusant pour moi de trouver comment relever tous les défis complexes qui étaient prévus dans le scénario. » (2)

Après que la production ait envisagé de donner le premier rôle féminin du film à Lindsay Lohan, Duncan Jones jette son dévolu sur Michelle Monaghan, dont il a beaucoup apprécié la prestation dans Kiss Kiss Bang Bang (et qu’on reverra dans la saga Mission impossible). Face à elle, Gyllenhaal incarne Colter Stevens, un pilote d’hélicoptère de l’armée américaine dont le dernier souvenir est un vol en Afghanistan. Soudain, il se réveille dans un train de banlieue et découvre qu’il a pris l’identité d’un autre homme. Huit minutes plus tard, le train explose et pulvérise ses passagers… Stevens revient à lui dans une sorte de capsule depuis laquelle il parle à une militaire qu’il n’a jamais vue, Goodwin (Vera Farmiga). Celle-ci l’informe qu’une technologie de pointe lui permet de retourner en arrière pour découvrir qui est le poseur de bombe… Ce scénario intriguant pourrait n’être une énième variante sur le motif de la boucle temporelle, popularisée par Un jour sans fin et déclinée depuis à toutes les sauces. Mais le récit de Source Code prend un chemin différent. Certes, notre héros est un nouvel émule de Sisyphe, condamné à revivre sans cesse les mêmes événements dans l’espoir d’influer sur leur déroulement. Mais le fin mot de l’histoire nous emmène sur un terrain de science-fiction pure qui finit par donner le vertige.

8 minutes pour vivre

La pleine implication de Jake Gyllenhaal et les astuces de mise en scène de Duncan Jones – discrètes mais redoutablement efficaces –contribuent à accroitre deux phénomènes indispensables pour qu’un tel film puisse fonctionner : l’identification du spectateur au protagoniste et sa suspension d’incrédulité. Il faut certes accepter un certain lâcher prise pour adhérer au concept fou du scénario. Mais la capacité qu’a Source Code à communiquer au public la désorientation permanente de son héros y contribue pleinement. De fait, le suspense fonctionne à plein régime et les innombrables tentatives de Colter pour modifier le cours inexorable du destin empêchent de deviner comment le récit va pouvoir évoluer. S’il est résolument original, le scénario de Source Code n’est pas sans évoquer celui de l’épisode « Black Box » de la série Au-delà du réel – l’aventure continue, avec Ron Perlman dans le rôle principal. Mais c’est à une autre série que le film de Duncan Jones semble vouloir se référer frontalement : Code Quantum. Dans les deux cas, en effet, nous sommes en présence d’un héros qui prend possession du corps d’un autre personnage dans le but d’empêcher un drame et de sauver des vies, tout en développant une attache émotionnelle avec son nouvel entourage. Pour officialiser la référence, le père de notre protagoniste se prénomme Donald – comme Donald P. Bellisario, créateur de Code Quantum – et c’est Scott Bakula lui-même qui lui prête sa voix (en se fendant même de la fameuse réplique « Oh boy ! »). Sam Beckett devient ainsi le père spirituel officiel de cette nouvelle itération du « voyageur quantique ».

 

(1) Extrait d’une interview parue dans le magazine de la Writers Guild of America en juin 2011

(2) Extrait d’une interview parue dans The Hollywood Reporter en mai 2011

 

© Gilles Penso

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SUBSTITUTION : BRING HER BACK (2025)

Une jeune fille visuellement déficiente et son demi-frère adolescent, orphelins, sont recueillis par une ancienne assistante sociale au comportement bizarre…

BRING HER BACK

 

2025 – AUSTRALIE / USA

 

Réalisé par Danny et Michael Philippou

 

Avec Billy Barratt, Sally Hawkins, Sora Wong, Jonah Wren Philips, Sally-Anne Upton, Mischa Heywood, Kathryn Adams, Brian Godfrey, Brendan Bacon

 

THEMA SORCELLERIE ET MAGIE I DIABLE ET DÉMONS

Même s’il ne nous avait qu’à moitié convaincus, La Main avait démontré la volonté de ses coréalisateurs, Danny et Michael Philippou, de détourner les figures classiques du cinéma d’horreur pour proposer un récit singulier reposant principalement sur son atmosphère et la prestation de ses comédiens. Ce premier long-métrage fut un succès surprise, rapportant 100 millions de dollars au box-office mondial (pour un budget très modeste de 4,5 millions de dollars) et plaça immédiatement les deux frères sous le feu des projecteurs. La mise en production d’une suite de La Main s’amorça donc logiquement, mais avant de s’y atteler, les duettistes décidèrent de s’embarquer sur un autre projet, plus personnel. Ce projet, c’est Substitution, qu’ils commencent à développer en même temps que La Main, et qui s’inspire partiellement d’une expérience personnelle : la perte d’un enfant par une de leur cousine. Substitution aborde donc le sujet du deuil, scrutant la manière dont la douleur peut virer à l’obsession et à l’horreur. Pour les besoins du film, une maison d’Adelaide, en Australie, est spécialement aménagée pour l’occasion. Ce sera le théâtre principal du drame, jouxtant une piscine triangulaire entièrement rénovée pour correspondre à la vision des réalisateurs ainsi qu’un cabanon construit sur place pour les besoins du scénario.

Pour incarner Piper, la gamine presqu’aveugle qui jouera le rôle central du film, les Philippou lancent un appel à casting sur Facebook et jettent leur dévolu sur Sora Wong, une actrice débutante malvoyante qui effectue là ses premiers pas sur grand écran. Avec son demi-frère Andy (Billy Barratt), 17 ans, Piper découvre avec horreur que leur père malade est mort dans sa douche. Inséparables, très complices, les deux orphelins veulent rester ensemble et se retrouvent placés chez Laura (Sally Hawkins), une ancienne assistante sociale devenue elle-même famille d’accueil. Sous son toit vit également un jeune garçon muet et bizarre prénommé Oliver. Un brin excentrique, Laura a elle-même vécu un drame douloureux, puisque sa propre fille Cathy est morte par noyade accidentelle dans la piscine du jardin. Andy est troublé par le comportement de Laura, son favoritisme à l’égard de Piper et l’attitude étrange d’Oliver. Mais rien ne le prépare aux secrets inavouables qui se cachent dans cette maison…

Terreur aveugle

Suivant un schéma hérité de Rosemary’s Baby, la paranoïa s’installe progressivement à travers le regard d’Andy, seul personnage à pressentir qu’un mal insidieux se dissimule derrière les façades affables, et qui peine désespérément à en convaincre son entourage. Discrète mais d’une précision redoutable, la mise en scène des frères Philippou joue habilement sur les perceptions de la jeune héroïne, exploitant sa cécité pour nous la faire ressentir de l’intérieur, notamment à travers des reports de mise au point et des gros plans tactiles. Substitution s’approprie ainsi le motif classique de l’héroïne aveugle livrée à elle-même face à un danger invisible, à l’instar de Terreur aveugle ou Seule dans la nuit. L’horreur psychologique s’installe en douceur, pour mieux virer au cauchemar physique, les Philippou ne se privant pas d’images graphiques ni de séquences gore. Déclinant plusieurs thèmes clés du cinéma d’épouvante sans les exposer trop frontalement – la sorcellerie, la possession diabolique -, Substitution est un film d’autant plus inconfortable qu’il traite des sujets difficiles tels que la perte de l’être cher et la maltraitance infantile. Le film se révèle donc plus mature et plus exigeant que La Main, les deux œuvres étant liées par une série d’indices discrets laissant imaginer qu’elles se déroulent dans le même univers et abordent des phénomènes surnaturels voisins.

 

© Gilles Penso

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ALLAN QUATERMAIN ET LES MINES DU ROI SALOMON (1985)

Richard Chamberlain et Sharon Stone marchent sur les traces d’Indiana Jones dans cette aventure fantastico-exotique…

KING SOLOMON’S MINES

 

1985 – USA

 

Réalisé par Jack Lee Thompson

 

Avec Richard Chamberlain, Sharon Stone, Herbert Lom, John Rhys-Davies, Ken Gampu, June Buthelezi, Sam Williams

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE

Au milieu des années 80, la Cannon Group cherche à s’imposer dans le cinéma d’aventure. Fascinés par le succès planétaire des Aventuriers de l’arche perdue et d’Indiana Jones et le temple maudit, Menahem Golan et Yoram Globus décident donc de ressusciter l’un des pionniers du genre : Allan Quatermain, personnage né sous la plume de H. Rider Haggard en 1885. Le projet, ambitieux pour les standards de la Cannon, est lancé à grande vitesse, conçu comme un cocktail d’exotisme, d’action débridée et d’humour familial. Richard Chamberlain, alors auréolé du triomphe télévisuel de Shogun, est choisi pour camper Quatermain. Sharon Stone, encore relativement inconnue, décroche le rôle féminin principal après une série d’auditions éprouvantes. Initialement confiée à Gary Nelson (L’Île sur le toit du monde, Le Trou noir), la mise en scène échoit finalement à Jack Lee Thompson, vétéran solide d’Hollywood (Les Canons de Navarone, Les Nerfs à vif), connu pour son efficacité et sa capacité à mener à bien des tournages difficiles. La production s’installe en Afrique australe, un choix qui garantit des décors naturels grandioses, mais expose l’équipe à d’innombrables défis logistiques. Chaleur accablante, infrastructures précaires, risques sanitaires : chaque jour est un combat contre les éléments. À ces difficultés s’ajoutent des contraintes budgétaires permanentes. Car la Cannon impose des délais serrés et pousse à l’économie, ce qui oblige Thompson à travailler vite, parfois au détriment de la rigueur narrative.

Le scénario ne cherche pas à réinventer la roue. Explorateur aguerri, Allan Quatermain accepte d’aider Jesse Huston, une jeune Américaine déterminée, à retrouver son père archéologue, disparu lors d’une expédition secrète au cœur de l’Afrique. Selon la rumeur, il poursuivait un but insensé : localiser les mythiques Mines du roi Salomon, un lieu dont nul n’est jamais revenu. Très vite, Quatermain et Jesse se retrouvent pris dans une course-poursuite à haut risque contre des soldats allemands et un chef de guerre africain, tous prêts à tout pour mettre la main sur le trésor. La jungle hostile et les terres sauvages qu’ils traversent réservent une infinité de pièges et de dangers, naturels ou non. Partout, les vestiges d’une civilisation disparue laissent planer un mystère. Ces gravures énigmatiques, ces statues menaçantes et ces rites oubliés semblent vouloir suggérer que les lieux sont protégés par une force ancestrale…

Les aventuriers du plagiat perdu

À trop vouloir marcher dans les pas d’Indiana Jones, Allan Quatermain et les mines du roi Salomon finit par trébucher dans ses propres ficelles. Sur le papier, tout semblait réuni pour un divertissement musclé (un héros charismatique, une quête mythique, des paysages grandioses), mais à l’écran, le film peine à dépasser le stade de la photocopie mal calibrée. Dès les premières scènes, le ton est donné. L’action est certes omniprésente mais rarement palpitante, les dialogues tombent le plus souvent à plat. Richard Chamberlain, pourtant armé d’un solide capital sympathie, force tellement le trait qu’il transforme Quatermain en caricature ambulante. Quant à Sharon Stone, encore loin des succès de Total Recall et Basic Instinct, elle peine à donner de l’épaisseur à son personnage, réduite à la fonction de jolie potiche. Certes, quelques séquences d’action parviennent à maintenir un minimum de rythme – notamment lors de l’arrivée dans Tongola ou durant les affrontements dans les mines – mais elles manquent cruellement de l’inventivité et de l’élégance visuelle qui faisaient le sel des aventures signées Spielberg/Lucas. Le film préfère accumuler les situations rocambolesques sans les lier entre elles, sacrifiant toute montée de tension au profit d’un humour gras et répétitif qui finit par lasser. Dommage, car les magnifiques décors naturels africains dotent le film d’une jolie patine, et la bande originale de Jerry Goldsmith, bien que très imitative (on sent bien les indications de la production le poussant à s’inspirer du travail de John Williams), ne manque pas d’emphase et de lyrisme. Malgré des critiques mitigées et un accueil public tiède, le film remplira suffisamment ses objectifs financiers pour justifier une suite, tournée dans la foulée avec la même équipe.

 

© Gilles Penso

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SOLARIS (1972)

Dans cette œuvre phare du cinéma de SF russe, les fantasmes, les souvenirs et les hallucinations prennent corps aux confins de l’univers…

SOLARIS

 

1972 – RUSSIE

 

Réalisé par Andreï Tarkovsky

 

Avec Donatas Banionis, Natalya Bondarchuk, Jüri Järvet, Vladislav Dvorzhetskiy, Nikolay Grinko, Anatoliy Soloitsyn, Olga Barnet, Vitalij Kerdimun, Olga Kizilova

 

THEMA SPACE OPERA

Parfois considéré comme la réponse soviétique à 2001, l’Odyssée de l’espace, Solaris est un space opera d’un genre singulier aux atours métaphysiques, psychanalytiques, presque mystiques. Adapté du roman de Stanislas Lem publié en 1961, le film d’Andreï Tarkovsky nous offre une plongée vertigineuse dans les abysses de la conscience humaine. Nous y apprenons que depuis de longues années, les scientifiques tentent en vain de comprendre la nature de la planète Solaris, plus précisément de percer le secret de son étrange océan dont les mouvements défient toute logique physique. Avant son départ en mission, Kris Kelvin, psychologue de formation, visionne le témoignage troublant de Berton, un ancien pilote de reconnaissance. Fort de onze missions spatiales, Berton n’a rien d’un novice. Pourtant, son survol de Solaris l’a bouleversé à jamais. Ce qu’il décrit dépasse l’entendement : des bouillonnements visqueux, un jardin pétrifié, un enfant géant de quatre mètres… Autant de visions que sa caméra de bord n’a pas su enregistrer. Sur la pellicule, seuls apparaissent des nuages. La commission d’enquête tranche alors en ces termes : « Le contenu du témoignage de Berton constitue en lui-même un complexe hallucinatoire, dû à l’influence de l’atmosphère de la planète, qui a aussi provoqué l’excitation des zones associées du cortex cervical. » Mais cette explication ne convainc pas tout le monde. Une théorie persiste, dérangeante mais fascinante : et si cet océan n’était autre qu’un gigantesque cerveau doté d’une conscience propre ?

Tarkovsky construit une atmosphère étrange à partir des choses les plus banales. Pendant près de cinq minutes, il nous fait suivre le trajet en voiture de Berton et de son fils à travers la ville. Rien ici ne semble futuriste. Les véhicules sont typiques des années 70, et pourtant, la bande-son électronique, saturée de bourdonnements et de sons inquiétants, installe un climat quasi irréel, comme si l’on dérivait à bord d’un vaisseau spatial. Le temps s’étire, déraille, prolongeant peut-être l’écho psychique du voyage interstellaire vécu par le cosmonaute. Kelvin, de son côté, embarque pour la station orbitale en orbite autour de Solaris, avec pour mission d’évaluer la situation et, s’il le faut, de mettre fin aux recherches. Mais à son arrivée, il découvre un environnement déserté et oppressant. Le docteur Snaut semble au bord de la crise de nerfs, Guibarian s’est suicidé, et Sartorius tient des propos incohérents. Très vite, Kelvin est lui aussi en proie à d’étranges apparitions : un nain rôde dans le laboratoire de Sartorius, une jeune fille surgit dans les couloirs… Puis Khari, une femme qu’il a aimée et qui s’est suicidée dix ans auparavant, réapparaît dans sa cabine, bien vivante. On pense alors à Journey to the 7th Planet de Sidney Pink, qui traitait au sujet similaire – des souvenirs matérialisés par une entité extraterrestre – mais sur un mode nettement plus « pulp ».

L’océan de l’espace

Au bout d’une heure et quart, un carton annonce le basculement vers la deuxième partie du film. Kelvin décide de renvoyer Khari dans l’espace à bord d’une capsule. Peu après, Snaut lui révèle l’origine probable des apparitions : tout aurait commencé lorsque les scientifiques ont bombardé l’océan de Solaris avec des radiations. « L’océan semble avoir réagi en sondant nos cerveaux pour en extraire des souvenirs », explique-t-il. Sauf que ces souvenirs ne sont pas de simples hallucinations, puisqu’iils se matérialisent et deviennent tangibles. Non seulement tout le monde peut les voir, mais ils saignent, souffrent et se régénèrent d’eux-mêmes. Les décors du film, somptueux, évoquent ceux de 2001, l’Odyssée de l’espace, tandis que la bande-son électronique, expérimentale et souvent dissonante, ponctuée de variations du Prélude en fa mineur de Bach, enveloppe le film d’un voile mystique. Si les effets visuels sont impressionnants, ils restent volontairement discrets. La station spatiale n’apparaît que par bribes, la scène en apesanteur est brève. Seules les visions de l’océan de Solaris s’étirent longuement, frôlant l’abstraction pure. L’épilogue, saisissant, achève de brouiller les repères. Kelvin semble revenir à la réalité, sur Terre, parmi les siens, mais cette réalité est elle-même enchâssée dans l’océan de Solaris, comme une île perdue au milieu du tourbillon. En 2002, Steven Soderbergh signera un remake américain de Solaris, produit par James Cameron.


© Gilles Penso

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SUPERMAN (2025)

Le réalisateur des Gardiens de la galaxie s’empare du plus célèbre super-héros de tous les temps pour le muer en clown kitsch et caricatural…

SUPERMAN

 

2025 – USA

 

Réalisé par James Gunn

 

Avec David Corenswet, Rachel Brosnahan, Nicholas Hoult, Edi Gathegi, Nathan Fillion, Isabela Merced, Skyler Gisondo, Wendell Pierce, Maria Garbriela de Faria

 

THEMA SUPER-HÉROS I SAGA SUPERMAN I DC COMICS

Souvenez-vous de Superman 3, l’épisode burlesque concocté en 1983 par Richard Lester, avec au menu un faire-valoir comique incarné par Richard Pryor, un super-ordinateur très méchant, Robert Vaughn en vilain caricatural flanqué d’une petite-amie écervelée, un double maléfique de Superman, de la kryptonite reconstituée… À l’époque, ce troisième opus avait consterné les fans de l’homme d’acier, déçus de le voir ainsi basculer dans l’auto-parodie, au sein d’une intrigue de science-fiction parfaitement abracadabrante. Si le Superman de James Gunn doit avoir un mérite, c’est bien de nous permettre de réévaluer largement à la hausse ce Superman 3, dont il semble vouloir retrouver la formule en poussant les curseurs dix fois plus loin. Car à côté du Superman de 2025, celui de Lester passerait presque pour un modèle de finesse et de sobriété ! Et pourtant, James Gunn est un cinéaste habituellement très recommandable. Comment ne pas apprécier cet ex-trublion de chez Troma (il fut scénariste de Tromeo & Juliet) passé sous le giron des grands studio (nous lui devons les scripts de Scooby-Doo et L’Armée des morts) avant de réaliser ses propres folies (Horribilis, Super) et de dynamiter de l’intérieur quelques franchises super-héroïques (Les Gardiens de la Galaxie, The Suicide Squad) ? Mais il faut croire que la « recette Gunn » ne marche pas toujours. Son Superman en est la preuve édifiante.

On ne peut certes pas reprocher au scénariste/réalisateur de céder à la facilité de la redite. Refusant de rendre un hommage trop frontal au film séminal de Richard Donner – comme le fit Bryan Singer dans Superman Returns – ou de s’engouffrer dans la noirceur tragico-grandiloquente de Zack Snyder, il prend tout le monde à revers en puisant le plus gros de son inspiration dans les comics DC des années 50. À l’époque, le surhomme de Krypton vivait des aventures légères et colorées, pensées pour rassurer les parents et désamorcer les appels à la censure d’une époque marquée par le Comics Code Authority. D’où la convocation d’une imagerie de science-fiction exubérante : mondes parallèles, vaisseaux rétrofuturistes, robots rigolos, dragon godzillesque joufflu… et bien sûr, l’apparition du super-chien Krypto, ici promu au rang de sidekick omniprésent. Ces partis-pris sont surprenants, même s’ils semblent en accord avec le grain de folie de James Gunn. Le problème majeur, c’est que le film ne sait pas trop quoi en faire, à part jouer le jeu de l’accumulation au sein d’un scénario sans queue ni tête.

Super mal

Non content d’être entravé par un récit confus qui semble principalement conçu pour ridiculiser son héros – jamais l’homme d’acier ne nous a semblé si faible et si pathétique, perdant quasiment toutes ses batailles et mordant régulièrement la poussière -, Superman cru 2025 ne nous convainc pas non plus par sa mise en forme : un format 1.85 bien peu propice à l’action épique, une photographie terne, des choix de focale aberrants (les fameux grands angles déformants pendant les scènes de vol), des effets visuels souvent grotesques, des scènes de combat génériques conçues visiblement par les équipes des animatiques… Et que dire de cette horrible bande originale, remixant les sublimes envolées symphoniques de John Williams pour nous les resservir sous forme de variantes assourdissantes ? Le casting du film était pourtant judicieux. David Corenswet (qui jouait le projectionniste de Pearl) est un Kal-El/Clark Kent impeccable, Rachel Brosnahan (héroïne de la série La Fabuleuse Madame Maisel) campe une Lois Lane pétillante et Nicholas Hoult (le Fauve des X-Men) nous offre une variante intéressante de Lex Luthor. Mais ces trois-là n’ont pas grand-chose à défendre au milieu de ce chaos bruyant et frénétique. Difficile d’imaginer comment l’univers DC au cinéma va pouvoir se remettre d’une telle dégringolade.

 

© Gilles Penso

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28 ANS PLUS TARD (2025)

Une suite tardive de 28 jours plus tard, dans laquelle un village de survivants s’organise pour vivre au milieu des infectés…

28 YEARS LATER

 

2025 –  GB

 

Réalisé par Danny Boyle

 

Avec Aaron Taylor-Johnson, Jodie Comer, Alfie Williams, Ralph Fiennes, Chris Fulford, Emma Laird, Edvin Ryding, Jack O’Connell, Erin Kellyman, Chi Lewis-Parry

 

THEMA ZOMBIES I SAGA 28 JOURS PLUS TARD

Après 28 jours plus tard en 2002 et 28 semaines plus tard en 2007, 28 ans plus tard débarque enfin en 2025, le temps de l’action du film prenant cette fois de l’avance sur le calendrier réel. Et pourquoi ne pas avoir intitulé ce troisième volet « 28 mois plus tard » ? Il faut savoir que l’excellente suite façon Aliens réalisée par Juan Carlos Fresndillo était une production Fox Atomic, une filiale morte-née de la Fox qui a emmené les droits de la franchise avec elle dans son naufrage, ce qui explique que ce nouvel opus ait mis autant de temps à se monter, après que Sony Pictures ne les récupère. Danny Boyle et Alex Garland, respectivement réalisateur et scénariste de l’original, n’avaient d’ailleurs pas été directement impliqués dans ce projet. En effectuant un bond de 28 ans en avant dans l’histoire, ils évitent ainsi de devoir coller à 28 semaines plus tard, dont la fin ouverte aurait imposé de situer l’action en France après un laps de temps finalement peu déterminant pour la situation socio-politique de l’intrigue. Ce nouvel opus se présente à la fois comme une excroissance de 28 jours plus tard et un film indépendant, pour ne pas laisser les potentiels nouveaux spectateurs sur le carreau. Boyle revient à ses « zombies » avec le même élan rétro-créatif qui l’avait amené à réaliser la suite tardive de Trainspotting en 2017. Mais entretemps, Alex Garland est devenu lui-même un cinéaste accompli. Il affirme ne pas avoir mis un pied sur le tournage ou dans la salle de montage, ne voulant pas souffler de directives à l’oreille de Danny Boyle. Pourtant, si la réalisation porte bien la patte de ce dernier, les thématiques et la structure de 28 ans plus tard en font une œuvre à part entière de la filmographie de Garland.

28 ans plus tard : le virus ne s’est pas répandu dans le monde entier et a pu être circonscrit en Grande-Bretagne. Le territoire se retrouvant dès lors confiné, les survivants abandonnés à leur sort doivent s’organiser pour survivre en cohabitant avec les infectés. Alex Garland ne cherche pas à souligner la métaphore du Brexit, tout juste évoque-t-il le fait que la situation a forcément influencé son écriture avec ce qu’il décrit comme un « Brexit inversé » : « L’Angleterre a décidé de se couper de l’Europe mais dans mon scénario, c’est l’Europe qui isole le pays pour empêcher la propagation du virus. Le reste du monde peut se passer de nous. » (1) Il est intéressant de voir que la société décrite dans le film n’a ainsi rien à voir par exemple avec celle de Doomsday : les survivants vivent dans un petit village construit sur un îlot accessible uniquement à marée basse (une configuration qui donnera lieu à une très efficace course-poursuite), leur quotidien ressemblant à la vie rurale de la première moitié du 20ème siècle, jusqu’à l’absence d’armes à feu, remplacées par des arcs et des flèches. La réalisation de Danny Boyle conserve une certaine énergie « punk » dans sa façon d’établir parfois ses propres règles, à coup de mouvements de caméra et décadrages nerveux. Et puisqu’il avait choisi de tourner 28 jours plus tard avec de simples caméscopes numériques pour conférer un aspect plus cru et réaliste à l’image, il choisit de tourner cette suite avec le dernier iPhone en date (Steven Soderberg l’ayant devancé sur ce point avec Paranoïa en 2018) et nous immerge dans la campagne verdoyante du Royaume-Uni. Un parti-pris figurant bien sûr dans le scénario d’Alex Garland, qui s’inscrit dans la continuité thématique de ses réalisations précédentes.

Bienvenue à Zombie-Garland

Dans Ex Machina, Annihilation, Men et Civil War, les espaces forestiers omniprésents représentaient parfois un refuge, un havre de paix ou au contraire un territoire hostile. Dans tous les cas, la forêt/campagne figurait toujours une zone de non-droit pour les humains, la Nature n’étant pas « méchante », simplement sans pitié. Garland envoie ses protagonistes explorer une zone hostile (cf. Annihilation et Civil War) dans laquelle la Nature a repris ses droits : pas de villes délabrées à l’horizon, juste des forêts et des prairies à perte de vue. L’être humain y est insignifiant et Boyle explique avoir voulu montrer la nature « au naturel », telle que nous l’avions nous-mêmes laissée pendant le confinement de 2020. Il introduit également les alphas dans les hordes d’infectés, leur conférant ainsi un semblant d’organisation sociale et donc d’humanité, ce qu’illustrera la scène de l’accouchement d’une infectée dont l’instinct maternel occasionnera une trêve forcée avec le personnage interprété par Jody Comer. Mais si les mères savent faire la paix, les pères eux, ne savent faire que la guerre. D’ailleurs, l’alpha infecté n’est-il pas le reflet du personnage d’Aaron Taylor-Johnson ? Le double est un autre thème récurrent du cinéma de Garland : dans Ex Machina, l’humain se confondait avec la machine ; dans Annihilation, l’effet miroir était encore plus prononcé avec la « zone » qui clonait littéralement les lieux et les personnes. Ici, il se confond avec son double primitif. Le film est d’ailleurs lui-même découpé en deux parties thématiquement opposées (le père apprenant au fils à donner la mort et ce dernier cherchant ensuite à préserver la vie de sa mère malade) auxquelles le personnage de Ralph Fiennes apportera une alternative, un équilibre dans ce parcours initiatique : en honorant les morts, il célèbre avant tout la vie

 

(1) Extrait d’un entretien publié sur le site Film Stories en juin 2025

 

© Jérôme Muslewski

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