LE MANOIR DE LA PEUR (1983)

Christopher Lee, Peter Cushing, Vincent Price et John Carradine se réunissent pour ce film d’épouvante très théâtral…

HOUSE OF THE LONG SHADOWS

 

1983 – GB

 

Réalisé par Pete Walker

 

Avec Desi Arnaz Jr., Julie Peasgood, Christopher Lee, Peter Cushing, Vincent Price, John Carradine, Sheila Keith, Richard Todd, Louise English, Richard Hunter

 

THEMA TUEURS

En 1983, Menahem Golan et Yoram Globus, à la tête de la société de production Cannon, ont l’idée de réunir quatre gloires du cinéma d’épouvante pour un film d’horreur à l’ancienne, House of the Long Shadows, dont ils confient la réalisation à Pete Walker. Les monstres sacrés Christopher Lee, Peter Cushing, Vincent Price et John Carradine sont ainsi sollicités. C’est la première fois que tous les quatre participent au même film, et la dernière fois que Lee et Cushing joueront ensemble. Tourné à l’économie (avec un budget d’un million de livres et un planning de cinq semaines de tournage), le film s’appuie sur un principe scénaristique simple inspiré du best-seller « Seven Keys to Baldpate » d’Earl Derr Biggers. L’écrivain Kenneth Magee (Desi Arnaz) parie 20 000 dollars avec son éditeur Sam Allyson (Richard Todd) qu’il sera capable d’écrire en 48 heures un roman d’épouvante en s’isolant dans un manoir perdu dans l’Angleterre rurale. L’endroit est censé être inhabité depuis 1939, mais en réalité c’est un vrai moulin. D’abord, notre romancier rencontre un étrange vieillard, Elijah Grisbane (Carradine), et sa fille Victoria (Sheila Keith), qui se présentent comme les gardiens des lieux. Puis débarque une jeune blonde déguisée en vieille femme (Julie Peasgood) qui le somme de quitter les lieux car un grand danger le menace.

D’autres personnes mystérieuses entrent en scène : un certain Sebastian en quête d’abri (Peter Cushing, très amaigri, mais encore débordant de charme et de charisme), Lionel qui affirme être l’ancien propriétaire des lieux (Vincent Price, exagérément mais délicieusement théâtral), et enfin Corrigan qui prétend être sur le point d’acheter la propriété (Christopher Lee, dont l’entrée en jeu au bout de presque une heure de métrage est filmée en contre plongée et dans l’ombre pour lui donner les mêmes allures que dans Le Cauchemar de Dracula). Bientôt, les véritables identités et intentions de chacun se révèlent, tandis qu’un dangereux psychopathe semble caché parmi eux, prêt à frapper.

Les quatre rois du macabre

Le film s’efforce de marier l’épouvante à l’ancienne avec les codes du slasher en plein essor à l’époque. Les morts sanglantes et spectaculaires commencent ainsi à se succéder, tandis que l’arsenal des « ghost stories » est largement déployé : l’autochtone qui affirme que le lieu est maudit, les coups de tonnerre dans la nuit, le chat qui fait sursauter  la jeune femme (à deux reprises!), les toiles d’araignée, un cadavre pendu qui surgit du plafond, des vers de terre qui grouillent, des rats qui couinent, des poupées inquiétantes, un rire sépulcral, des cris  féminins terrifiés, des portes qui grincent, des passages secrets, des respirations haletantes… Les personnages étant à peine esquissés, les acteurs en roue libre (notamment Julie Peasgood qui passe le plus clair de son temps à écarquiller les yeux et pousser des cris), le scénario incohérent et les clichés omniprésents (avec en prime un twist final un peu ridicule), Le Manoir de la peur ne mérite le détour que pour la réunion de ces vieilles gloires de l’épouvante, que la presse surnomma à l’époque « Les quatre rois du macabre ».

 

© Gilles Penso


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SECRET PULSION (1974)

Dans son rôle le plus improbable, William Shatner incarne un gigolo doublé d’un tueur psychopathe au comportement totalement délirant…

IMPULSE

 

1974 – USA

 

Réalisé par William Grefé

 

Avec William Shatner, Ruth Roman, Jennifer Bishop, Kim Nicholas, James Dobson, Harold Sakata, Marci Knight, Vivian Lester, William Kervin, Marcy Lafferty

 

THEMA TUEURS

Tourné en quinze jours par le futur réalisateur des Mâchoires infernales, Secret Pulsion est un nanar invraisemblable qui aurait sans doute sombré dans l’oubli si William Shatner n’en tenait pas la vedette. Le prologue en noir et blanc nous donne immédiatement le ton. Une femme fait l’amour avec un gros lourdaud couvert de tatouages qui possède un sabre (ne cherchez pas à savoir pourquoi), sans se douter que son fils Matt vient de se réveiller. En surprenant le couple qui fornique, le charmant bambin empoigne le sabre et les tue. Lorsque nous retrouvons Matt à l’âge adulte, il a les traits de William Shatner, habillé comme s’il faisait un show à Las Vegas. Notre homme se fait visiblement entretenir par des petites amies riches et n’hésite pas à collectionner les conquêtes, ce qui occasionne quelques disputes. Lorsque l’une de ses compagnes s’offusque, le flash-back du meurtre au sabre s’immisce dans son cerveau et il l’étrangle aussitôt. Après s’être tranquillement allumé un cigarillo, Matt réalise son geste, sort de sa voiture et pleure de manière caricaturale. Comme il a visiblement vu Psychose, il décide de se débarrasser du corps et de la voiture en les immergeant dans un lac. La vue du cadavre de la victime blonde sous l’eau semble directement inspirée de La Nuit du chasseur. Voilà pour l’entrée en matière de Secret Pulsion. Prometteur, n’est-ce pas ?

La prochaine victime de « Matt le gigolo » est Ann (Jennifer Bishop), une mère qui vient de perdre son époux et dont la fille Tina (Kim Nicholas) se recueille sur la tombe de son paternel au lieu d’aller à l’école. Ann travaille dans un magasin de vêtements, et lorsque Matt la croise il la séduit aussitôt. Comment résister au regard langoureux du capitaine Kirk et à son look disco ? Alors que Tina regarde cet homme avec beaucoup de suspicion, un ancien « collègue » de Matt, avec qui il faisait de arnaques et des mauvais coups, refait surface. Et c’est l’acteur/catcheur Harold Sakata (le fameux Oddjob de Goldfinger) qui l’incarne. Survient alors la scène la plus abracadabrante du film : Matt tente de pendre par surprise son associé, qui parvient à couper la corde avec un couteau, puis le poursuit avec sa voiture dans un lave-auto, le tout sur une musique funky façon blaxploitation, tandis que Tina assiste à tout assise sur la banquette arrière…

Fous rires (involontaires) garantis

Malgré quelques idées visuelles rarissimes (l’immersion de la voiture en caméra subjective), Grefé se contente d’une facture de téléfilm anonyme : une caméra figée, des champs et contrechamps répétitifs pendant les scènes de dialogues, quelques zooms avant, une photographie sans éclat… Ce qui impressionne le plus, dans Secret Pulsion, c’est à quel point chaque acteur surjoue, comme si le réalisateur les poussait à exagérer la moindre intonation et la moindre expression du visage. En ce domaine, William Shatner est celui qui va le plus loin. À trop vouloir casser l’image proprette à laquelle Star Trek l’a longtemps associé, il fait tout et n’importe quoi sans la moindre retenue. Les dialogues sont globalement catastrophiques (les voix intérieures avec écho valent leur pesant d’or, comme Ann qui se dit à elle-même « il faut que je refasse ma vie ») et pour ceux qui ont le courage de voir le film jusqu’au bout, la version française est une petite merveille. Fous rires garantis ! Les historiens de l’art pusieront quant à eux dans Secret Pulsion la collection des coupes de cheveux, des chemises et des papiers peints les plus hideux de tous les temps.

 

© Gilles Penso


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BLUE & COMPAGNIE (2024)

Que deviennent les amis imaginaires de notre enfance lorsque nous sommes adultes ? Existent-ils encore quelque part, prêts à revenir ?

IF

 

2024 – USA

 

Réalisé par John Krasinski

 

Avec Caitley Fleming, Ryan Reynolds, John Krasinski, Fiona Shaw, Alan Kim et les voix de Steve Carell, Phoebe Waller-Bridge, Louis Gossett Jr., Awkwafina

 

THEMA CONTES I ENFANTS

Si le titre original de ce conte fantastique joue sur le mot « if » (il s’agit à la fois de la traduction de « si », dans le sens « et si ? », et des initiales de « imaginary friends », autrement dit « amis imaginaires »), les distributeurs français ont opté pour une appellation plus traditionnelle qui cligne volontairement de l’œil vers Monstres & Cie. Ce choix n’est pas tout à fait hors-sujet, dans la mesure où John Krasinski définit lui-même son long-métrage comme « un film Pixar avec des prises de vues réelles ». Il est vrai que son concept, bâti sur l’imagination enfantine, n’aurait pas dépareillé aux côtés de Toy Story, Vice-versa ou Élémentaire. C’est pendant la pandémie du Covid 19 que l’auteur/producteur/acteur/réalisateur, confiné avec sa femme et ses deux jeunes enfants, en élabore le scénario. « Tous les jeux imaginaires auxquels mes filles s’adonnaient d’habitude devenaient de moins en moins nombreux », raconte-t-il. « Elles ont commencé à s’inquiéter de l’avenir. Je me suis dit que c’était sans doute ça, grandir : choisir de laisser tomber tout ce qui vient de l’enfance pour entrer dans le monde réel » (1). L’histoire de Blue & compagnie prend alors forme petit à petit, Krasinski se laissant volontairement influencer par quelques œuvres qui lui sont chères, de E.T. l’extra-terrestre aux Goonies en passant par Le Cercle des poètes disparus.

Héroïne récurrente de The Walking Dead (où elle jouait la fille du shérif Rick Grimes), Caitley Fleming incarne Bea, une gamine de 12 ans qui emménage dans l’appartement newyorkais de sa grand-mère (Fiona Shaw, la tante Dursley des Harry Potter) pendant que son père (John Krasinski) attend une opération du cœur dans l’hôpital où sa mère est morte d’un cancer des années plus tôt. Si les pitreries facétieuses de son père continuent à l’amuser, Bea aimerait qu’on la considère comme quelqu’un de responsable et de sérieux. Mais un soir, en traversant la rue, elle aperçoit une énorme créature velue et violette, aux allures de yéti jovial et pataud, puis plus tard une sorte de papillon anthropomorphe qui semble échappé d’un vieux dessin animé des années 30. Ces créatures sont accompagnées par un homme inconnu (Ryan Reynolds) qui adopte avec elles une attitude paternaliste. Bea ne le sait pas encore, mais se vie vient définitivement de basculer…

Une capsule temporelle

Il peut paraître étrange que John Krasinski ait enchaîné Blue & Compagnie après Sans un bruit et sa suite, deux films d’horreur et de science-fiction qui semblent parfaitement aux antipodes de cette fable colorée pétrie de bons sentiments. Mais le cinéaste – que l’on sait par ailleurs éclectique – considère ces œuvres comme les facettes d’une même pièce avec une thématique commune : la préservation de la cellule familiale malgré l’adversité. Pour donner une voix à la multitude de créatures fantasmagoriques qui peuplent le film, Krasinski convoque un impressionnant parterre de stars. Au-delà de sa propre épouse Emily Blunt et de son comparse de The Office Steve Carrell, il sollicite pêle-mêle Louis Gossett Jr. (ce sera son dernier rôle), Phoebe Waller-Bridge (héroïne du cinquième Indiana Jones), Bradley Cooper, Matt Damon, George Clooney, Sam Rockwell… Même Brad Pitt est crédité au générique, mais c’est une blague puisqu’il est censé incarner un personnage invisible et muet ! La morale de cette petite histoire est simple : les adultes n’ont pas besoin de chasser les créations imaginaires qu’ils bâtirent pendant leur enfance. « Ce monde magique que vous avez créé est une capsule temporelle dans laquelle vous pouvez toujours retourner » (2), nous dit Krasinski en guise de conclusion. Pas foncièrement inoubliable, Blue & Compagnie ne pousse pas aussi loin le grain de folie, l’audace et la démesure que les films Pixar dont il s’inspire, mais il sait toucher habilement la corde sensible et prouve une nouvelle fois le talent précoce de la très prometteuse Caitley Fleming.

 

(1) et (2) Extraits d’un entretien paru dans « USA Today Entertainment » en mai 2024

 

© Gilles Penso

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TAKE SHELTER (2011)

Obsédé par l’arrivée hypothétique d’une tempête apocalyptique qui menace de tout détruire, un homme sombre dans la paranoïa…

TAKE SHELTER

 

2011 – USA

 

Réalisé par Jeff Nichols

 

Avec Michael Shannon, Jessica Chastain, Tova Stewart, Shea Whigham, Katy Mixon Greer, Natasha Randall, Ron Kennard, Scott Knisley, Robert Longstreet

 

THEMA RÊVES I CATASTROPHES

Take Shelter est le second long-métrage de Jeff Nichols après Shotgun Stories, un thriller familial intense et poétique dans lequel il mettait déjà en scène Michael Shannon, appelé à devenir son acteur fétiche. Shannon réapparaîtra en effet dans Midnight Special et dans le clip Long Way Back Home pour le groupe Lucero. Si elle a su conquérir la critique et le public, remportant le Grand Prix du Festival du cinéma américain lors de son passage à Deauville en septembre 2011, cette œuvre étrange à mi-chemin entre le drame intimiste, le film d’horreur et le cinéma catastrophe, ne révèle pas tous ses mystères et demeure inclassable. C’est l’histoire d’une obsession. Celle d’un homme persuadé qu’une terrible tempête approche en menaçant de tout détruire et qui sacrifie tout – son temps, son argent, sa santé mentale et physique, son travail, ses amis, sa famille – pour pouvoir construire un abri souterrain dans son jardin (avec une frénésie qui rappelle celle de Kevin Bacon creusant la terre dans Hypnose). Rien de rationnel ne dicte cette conduite monomaniaque à la lisière de l’hystérie, à l’exception d’une série de cauchemars de plus en plus effrayants au cours desquels s’abat une pluie épaisse tandis que gronde le tonnerre…

Curtis (Shannon) est pourtant un homme simple qui réside dans une zone rurale de l’Ohio avec sa femme Samantha (Jessica Chastain) et leur fille Hannah (Tova Stewart) et qui gagne sa vie comme un conducteur de travaux, apprécié par ses collègues et ses employeurs. Mais dès l’entame, quelque chose semble vouloir enrayer cette tranquille routine. Car notre homme commence à se focaliser de manière insistante sur le ciel dont le comportement lui semble anormal. Les nuages se forment bizarrement, les oiseaux dessinent des figures inhabituelles, la pluie ressemble à de l’huile de moteur. Puis viennent les hallucinations, dans lesquelles son chien devient une bête sauvage, les meubles du salon entrent en lévitation, des inconnus l’agressent… Alors qu’il commence à s’inquiéter pour sa santé mentale, Curtis parvient de plus en plus difficilement à distinguer la réalité de l’illusion. « Ce n’est pas seulement un rêve, c’est une sensation », finira-t-il par avouer à son épouse…

Avis de tempête

Au cœur de cette fable qu’on pourrait qualifier de « pré-apocalyptique », Shannon et Jessica Chastain livrent d’intenses prestations à fleur de peau, le couple très réaliste qu’ils campent en début de film s’effritant progressivement avec à la clé une question lancinante : vont-ils tenir le choc ? Organique, la mise en scène de Jeff Nichols alterne au montage la pluie qui tombe et l’eau d’une douche, les saccades d’un marteau piqueur et celles d’une machine à coudre, bref entremêle la normalité et l’étrangeté pour mieux entretenir le trouble. A l’avenant, un décalage se crée entre la musique au glockenspiel qui ponctue le film, évoquant une certaine innocence enfantine, et la tension croissante qui s’installe. Ouvert à toutes les interprétations, l’épilogue est pourtant limpide pour le cinéaste. « J’avais une idée très précise de la fin de Take Shelter », explique-t-il. « Je sais exactement ce qui se passe, et il est fascinant de voir les gens y réagir à leur manière. Ce qu’il y a de bien dans ce type de narration, c’est que vous ne vous contentez pas de raconter une histoire aux gens. Ils vous disent aussi quelque chose sur eux-mêmes à travers leurs réactions. Vous êtes en conversation avec votre public. C’est actif, cinétique, et c’est une véritable leçon d’humilité » (1). Jeff Nichols poursuivra ses déclinaisons des codes du genre fantastique avec Midnight Special en 2016.

 

(1) Extrait d’une interview parue dans « Creative Screenwriting » en 2016.

 

© Gilles Penso

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STING (2024)

Non, rien à voir avec le chanteur de Police… Ce « sting » là est le dard d’une araignée géante d’origine extra-terrestre !

STING

 

2024 – USA

 

Réalisé par Kiah Roache-Turner

 

Avec Jermaine Fowler, Ryan Corr, Alyla Browne, Noni Hazlehurst, Robyn Nevin, Penelope Mitchell, Danny Kim, Silvia Colloca, Tony J Black, Rowland Holmes

 

THEMA ARAIGNÉES

Il est intéressant de constater à quel point Vermines et Sting, qui partent pourtant du même postulat – un jeune protagoniste recueille en secret une araignée qui échappe à tout contrôle et sème la mort à tous les étages dans son immeuble -, puissent être aussi dissemblables. Sortis sur les écrans à quelques mois d’écart, les films de Sébastien Vaniček et Kiah Roache-Turner sont en effet aux antipodes malgré leur point de départ quasiment identique. Signant là son premier film américain, l’Australien Roache-Turner assume totalement ses influences. « Parmi mes sources d’inspiration, il y a “Le Hobbit“ qui était mon livre préféré quand j’étais enfant, avec toute cette séquence dans laquelle ils combattent les araignées », raconte-t-il. « Bilbo a une petite épée qui s’appelle Sting et avec laquelle il les tue. C’est de là que vient le nom du film. J’ai aussi été très influencé par “Ça“ de Stephen King, qui est mon auteur favori. Attention spoiler : à la fin ce n’est pas un clown tueur mais une araignée géante venue de l’espace ! » (1). Voilà qui permet de mieux comprendre la nature du monstre de son long-métrage. Écrit pendant la pandémie du Covid, le scénario de Sting porte aussi les stigmates de cette période inédite, confinant ses personnages dans un lieu clos, obligeant les familles et les voisins à cohabiter 24 heures sur 24, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Les deux personnages centraux de Sting sont une fille de 12 ans prénommée Charlotte (sans doute en hommage au roman pour enfants « La Toile de Charlotte » qui met en scène une araignée amicale) et son beau-père Ethan. Le film ne cesse d’alterner leurs points de vue, offrant ainsi aux spectateurs deux pôles d’identification complémentaires – et parfois opposés selon les péripéties. L’intégralité du récit se déroule dans un petit immeuble décrépit de New York. Les différents étages abritent une grand-mère sénile, une grand-tante acariâtre, une mère obnubilée par son travail, une voisine dépressive, un biologiste réservé et un bébé objet de toutes les attentions. Au sein de ce microcosme, Ethan rêve de devenir un dessinateur de bandes-dessinées à succès mais doit jouer les hommes à tout faire dans l’immeuble pour gagner sa vie, tandis que Charlotte se faufile dans les conduits du bâtiment pour tromper son ennui. C’est au fil d’une de ses escapades qu’elle trouve une petite araignée qu’elle surnomme « sting » et qu’elle cache dans un bocal. Ce qu’elle ne sait pas – contrairement aux spectateurs qui ont une longueur d’avance sur elle -, c’est que cette petite bête vient d’arriver de l’espace à bord d’une sorte d’astéroïde lumineux. L’arachnide se met bientôt à grossir à la vitesse grand V et à révéler un appétit insatiable…

« Il ne faut pas se lier d’amitié avec un truc qui a plus de quatre pattes ! »

Cultivant un humour qui semble hérité des films d’horreur des années 80 destinés au public adolescent, Sting offre au personnage de Frank, un exterminateur de nuisibles sous influence manifeste d’Arachnophobie, les répliques les plus absurdes, notamment : « Il ne faut pas se lier d’amitié avec un truc qui a plus de quatre pattes. » Au-delà de ses traits d’humour, le film joue efficacement sur la peur viscérale des araignées, troquant à mi-parcours l’image de synthèse (employée pour montrer la vilaine bête lorsque sa taille est encore raisonnable) contre des marionnettes animatroniques redoutablement efficaces conçues par les petits génies de Weta Workshop, sous la supervision du vétéran Richard Taylor (Le Seigneur des anneaux et Le Hobbit, justement). Pour faire bonne mesure, les effets gore et les excès sanglants sont aussi de la partie. Si l’intrigue elle-même reste très basique, Kiah Roache-Turner s’efforce de creuser certains de ses personnages en décrivant notamment les relations complexes qui peuvent se nouer entre une petite fille rebelle en mal d’affection et un beau-père frustré qui cherche à bien faire malgré ses maladresses. Très soigné dans sa mise en forme, Sting bénéficie aussi d’une jolie photographie signée Brad Shield (directeur photo de seconde équipe sur Avengers, Spider-Man Homecoming, Godzilla vs. Kong et un paquet d’autres blockbusters). Sting n’a rien de bien transcendant, certes, mais s’offre au public comme une série B très honorable et pétrie de bonnes intentions.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans « Film Festival Today » en avril 2024

 

© Gilles Penso

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ATARAGON (1963)

Pour contrer les plans diaboliques de la cité sous-marine de Mu, le gouvernement japonais décide de réactiver un sous-marin volant futuriste…

KAITEI GUNKAN

 

1963 – JAPON

 

Réalisé par Ishiro Honda

 

Avec Tadao Takashima, Yoko Fujiyama, Yu Fujiki, Hiroshi Koisumi, Kenji Sahara, Ken Uehara, Jun Tazaki, Yoshifumi Tajima, Akihiko Hirata, Hideyo Amamoto

 

THEMA REPTILES ET VOLATILES I EXOTISME FANTASTIQUE I MONSTRES MARINS

Cette très ambitieuse production Toho conçue par les créateurs de Godzilla s’inspire de la série de livres pour enfants « Kaitei Gunkan » écrits en 1899 par Shunro Oshikawa. Si les Japonais conservent le titre original des romans, les distributeurs américains préfèrent le terme Atragon (contraction de « Atomic Dragon ») que les Français modifient légèrement pour un Ataragon qui sonne mieux chez nous. Le scénario de Shin’ichi Sekizawa réadapte très librement le matériau littéraire original, auquel il adjoint des éléments empruntés à la bande dessinée « Undersea Kingdom » de Shigeru Komatsuzaki. Si le réalisateur Inoshiro Honda et l’expert des effets spéciaux Eiji Tsuburaya sont rompus à tous les défis techniques, Ataragon va tout de même leur donner du fil à retordre dans la mesure où ils ont moins de quatre mois pour concevoir cette superproduction bourrée d’effets spéciaux. La Toho tient en effet à faire sortir le film pendant les fêtes de Noël. Ataragon est le nom d’un véhicule terrestre, aquatique et aérien futuriste digne des Thunderbirds (qui débouleront trois ans plus tard sur les petits écrans). Cet engin à mi-chemin entre le Nautilus de Jules Verne et la « taupe de fer » d’Edgar Rice Burroughs, construit à la fin de la guerre du Pacifique par le gouvernement japonais, est équipé d’un armement ultrasophistiqué, notamment un redoutable rayon réfrigérant, mais n’a jamais été utilisé suite à la victoire des Alliés.

Soudain, une nouvelle menace frappe la population. Les habitants du royaume sous-marin de Mu, disparu dans le Pacifique il y a 12 000 ans, ont décidé à l’initiative de leur impératrice de conquérir la surface de la Terre et d’en exploiter toute l’énergie. Pour prouver leur puissance de destruction, ils provoquent des catastrophes en série et sèment une panique généralisée. Il est donc temps de faire sortir l’Ataragon de sa retraite. Mais son concepteur, le capitaine Shinguji, n’est pas tout à fait d’accord. Sous ses apparats de spectacle récréatif et tout public, Ataragon développe ainsi une intéressante réflexion sur l’armement et sur l’état d’esprit militaire nippon vingt ans après la guerre. « J’ai construit l’Ataragon pour que le Japon puisse reprendre sa place parmi les nations », clame le capitaine. « Il est pour le Japon uniquement ! » Nostalgiques des batailles et de la puissance impériale japonaise, les soldats qui lui sont restés fidèles ont refusé la capitulation. Seul « l’intérêt supérieur de la patrie » prime à leurs yeux, en dehors de tout contexte géopolitique. « Vous êtes un fantôme qui porte une armure rouillée et qui se gargarise de patriotisme » lance alors sévèrement à la face du capitaine le prétendant de sa fille.

L’année du dragon

Cette couche narrative supplémentaire donne au film une dimension inattendue. On n’en apprécie que d’avantage l’incroyable déploiement des trucages de Tsuburaya. Redoublant d’inventivité, le futur créateur d’Ultraman fait construire de superbes décors miniatures pour visualiser la cité de Mu, avec ses hautes murailles, ses obélisques couvertes de hiéroglyphes, ses statues antiques, ses jets de vapeur et ses véhicules volants. Les maquettes permettent par ailleurs de donner corps à plusieurs séquences dantesques : la destruction d’un navire par des bombes incandescentes en pleine mer, l’implosion d’un sous-marin au fin fond des abysses, le surgissement de l’Ataragon au-dessus des flots, des explosions multiples de bâtiments ou de véhicules, des séismes colossaux, l’impressionnante salle des machines de Mu et – clou du spectacle – l’éveil du gigantesque serpent marin Manda. Présent sur une grande partie du matériel publicitaire du film, ce monstre n’intervient hélas que furtivement, son apparence ayant été déterminée par Inoshiro Honda pour s’adapter au calendrier chinois (qui s’apprête alors à célébrer l’année du dragon). Ne reculant devant aucun excès (des centaines de figurants qui dansent dans les décors de péplum de l’empire Mu, les marches militaires emphatiques composées par Akira Ifukube pour accompagner les séquences où l’engin vedette passe à l’action), Ataragon est un régal pour tous les amateurs de SF nippone à l’ancienne.

 

© Gilles Penso


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ABIGAIL (2024)

Les réalisateurs de Scream 5 et 6 revisitent le mythe du vampirisme en racontant un kidnapping qui tourne très mal…

ABIGAIL

 

2024 – USA

 

Réalisé par Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett

 

Avec Melissa Barrera, Dan Stevens, Alisha Weir, Kathryn Newton, Will Catlett, Kevin Durand, Angus Cloud, Giancarlo Esposito

 

THEMA VAMPIRES

Abigail s’inscrit dans la volonté du studio Universal de « dépoussiérer » les monstres de son répertoire en leur offrant un écrin moderne. Après la tentative ratée de La Momie d’Alex Kurtzman, première pierre d’un édifice qui ne verra jamais le jour, les créatures du patrimoine classique se réinventent autrement, comme l’homme invisible pervers narcissique d’Invisible Man (2020) ou le Dracula semi-parodique de Renfield (2023). L’idée première d’Abigail consiste à revisiter La Fille de Dracula de Lambert Hillyer, même si en réalité pas grand-chose n’a été conservé de cette variante méconnue de 1936, à part quelques idées éparses. Les duettistes Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett viennent alors de réaliser le cinquième et le sixième volet de la saga Scream et préparent leur tournage dans le manoir Guinness de Dublin, qui leur offre un cadre très photogénique sans la nécessité de construire un décor entier en studio. Mais la grève du syndicat des acteurs qui éclate en été 2023 oblige la production à interrompre ses prises de vues au milieu du mois de juillet pour ne reprendre que quatre mois plus tard. Abigail ne sort donc sur les écrans américains qu’en avril 2024.

Le générique d’Abigail montre une ballerine de douze ans qui s’exerce sur « Le Lac des cygnes » de Tchaïkovski. Ce morceau n’a bien sûr pas été choisi au hasard puisqu’il accompagnait le prologue du Dracula de Tod Browning. Encore en tutu, la gamine est soudain enlevée par six criminels qui l’emmènent dans un manoir isolé où ils espèrent bien récupérer la coquette rançon de 50 millions de dollars que son père versera en échange de sa vie sauve. C’est du moins ce que leur a promis leur chef, l’énigmatique Lambert (Giancarlo Esposito, transfuge de Breaking Bad et du Mandalorian). Dès l’entame, on sent bien que rien ne va se passer comme prévu et que ce petit groupe de gangsters menace à tout moment d’imploser. Il faut dire que les kidnappeurs sont gratinés : une junkie en désintoxication, un ex-policier nerveux et autoritaire, une pirate informatique en mal de sensations fortes, un tireur d’élite échappé des Marines, un homme de main simple d’esprit et un chauffeur sociopathe ! Mais la fillette elle-même cache bien son jeu. Et comme dans Une nuit en enfer, le thriller policier mâtiné d’humour noir va soudain basculer dans l’horreur la plus exubérante. L’hémoglobine s’apprête en effet à gicler abondamment autour de la petite danseuse…

Dirty Dancing

Au détour du casting, l’amateur du cinéma de genre reconnaîtra quelques visages familiers comme Dan Stevens (l’androïde de I’m your man), Melissa Barrera (l’héroïne de Scream 5 et Scream 6), Kathryn Newton (l’adolescente gothique de Lisa Frankenstein) ou encore Kevin Durand (Proximus Cesar dans La Planète des singes : le nouveau royaume). Mais l’actrice qui crève l’écran – dans un rôle complexe et délicat – est la toute jeune Alisha Weir, révélée dans Matilda, la comédie musicale. Tout ce beau monde se met en place au sein d’une mécanique narrative connue, celle du huis-clos dans lequel les personnages sont guettés et décimés l’un après l’autre par un monstre. Si l’humour reste omniprésent tout au long du métrage – Kevin Durand campe à ce propos un délectable gros bras écervelé -, l’horreur éclabousse bientôt l’écran avec une belle générosité. « Tous nos films sont sanglants », avoue Tyler Gillett. « Mais je dirais que celui-ci est certainement celui qui va le plus loin. Nous avons passé beaucoup de temps à nous excuser auprès de nos acteurs sur ce film à cause de la quantité de sang que nous répandions sur eux. Certes, le sang est dans l’ADN d’un film de vampire, mais ici c’est assez extrême ! » (1) La dentition des suceurs de sang elle-même s’éloigne du design classique pour se rapprocher des mâchoires des requins, dans un esprit voisin de celui des créatures de 30 jours de nuit. Abigail joue donc la carte de l’équilibre entre le thriller, la comédie et le gore, démontrant que Bettinelli-Olpin et Gillett semblent bien plus à l’aise avec un concept neuf plutôt qu’avec une franchise telle que Scream. Le film est certes loin d’être parfait et finit par multiplier les rebondissements artificiels au cours de son dernier acte, mais le spectacle qu’il offre reste très recommandable.

 

(1) Extrait d’une interview publiée dans « Total Film » en avril 2024

 

© Gilles Penso

 

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MOTHER ! (2017)

Le réalisateur de The Fountain et Requiem for a Dream nous plonge dans un huis-clos cauchemardesque aux confins de l’horreur…

MOTHER !

 

2017 – USA

 

Réalisé par Darren Aronofsky

 

Avec Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris, Michelle Pfeiffer, Brian Gleeson, Domhnall Gleeson, Jovan Adepo, Amanda Chiu, Patricia Summersett, Eric Davis

 

THEMA DIEU, LA BIBLE ET LES ANGES

C’est face au constat d’une planète agonisante qui lui semble courir à sa propre perte que Darren Aronofsky accouche un beau jour de l’idée de Mother ! Pour justifier sa démarche, il se fend d’une sorte de « note d’intention » qu’il met à disposition des journalistes quelques jours avant l’avant-première du film. « C’est une époque folle pour être en vie », écrit-il. « Alors que la population mondiale approche les 8 milliards d’habitants, nous sommes confrontés à des problèmes d’une gravité insoupçonnée. De cette soupe primordiale d’angoisse et d’impuissance, je me suis réveillé un matin et ce film a jailli de moi comme un rêve fiévreux. Tous mes films précédents sont restés en gestation pendant de nombreuses années, mais j’ai écrit la première version de Mother ! en cinq jours » (1). Le contexte dans lequel s’élabore le film permet de mieux comprendre le climat anxiogène étouffant qui le baigne de la première à la dernière minute. Jennifer Lawrence elle-même, actrice principale que la caméra ne lâche pas d’une semelle pendant les deux heures du métrage, aura besoin d’une année sabbatique pour se remettre de ce tournage éprouvant. Mother ! ne laisse donc personne de marbre, ni ses spectateurs, ni ceux qui y ont participé.

D’emblée, Aronofsky convoque une imagerie fantastique : un visage qui crie au milieu des flammes, un décor décrépit qui se rénove comme par magie, une atmosphère de maison hantée et de film de fantômes. Jennifer Lawrence campe une jeune femme obsédée par l’ordre et la propreté. Particulièrement fière de la maison qu’elle a entièrement retapée, elle s’y love comme dans un cocon avec son époux (Javier Bardem), un écrivain à succès en quête de nouvelles sources d’inspiration. Leur couple mène une vie tranquille et passionnée. Pourtant, un malaise imperceptible s’immisce partout, un sentiment bizarre de flottement inconfortable au-dessus de la réalité. Prise parfois de crises incontrôlables, notre héroïne imagine des cœurs qui battent derrière les murs, entend les sols grincer et les escaliers craquer, voit le parquet se couvrir d’ombres rampantes. Nous ne sommes pas loin de l’aliénation de Catherine Deneuve dans Répulsion. Lorsque des invités imprévus débarquent dans la maison, la situation bascule progressivement, le chaos finit par prendre des proportions délirantes et dantesques, tandis que les dernières bribes de réalisme s’étiolent. Aronofsky nous semble en roue libre, comme s’il improvisait ce cauchemar éveillé au fur et à mesure, comme si son scénario avançait de manière erratique et absurde. À moins que…

Le point de non-retour

À moins que toute cette histoire n’ait un sens caché emprunté directement à la Bible, dans le prolongement du Noé que le cinéaste mettait en scène trois ans plus tôt. Avec cette nouvelle grille de lecture, tout s’éclaire et tous les éléments du puzzle trouvent miraculeusement leur place. Rien ne manque alors au tableau : Adam et Ève sont là, Caïn et Abel aussi, tout comme le péché originel qui précipite la chute hors du jardin d’Eden, le déluge, la naissance du Messie, l’Apocalypse, et bien sûr Dieu lui-même et la Mère nature, celle qui donne son nom au titre du film. Le titre premier du film était d’ailleurs Day 6, allusion au sixième jour de la création du monde selon l’Ancien Testament. En se laissant volontairement influencer par Roman Polanski (celui de Répulsion mais aussi du Locataire et de Rosemary’s Baby) et par Luis Buñuel (celui de L’Ange exterminateur), Arnofsky nous décrit ainsi une vision très pessimiste du monde, gangréné par une humanité qui le détruit à petit feu jusqu’au point de non-retour.

 

(1) Extrait d’une déclaration de Daren Aronofsky publiée en août 2017.

 

© Gilles Penso


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DEMENTIA 13 (1963)

Le premier long-métrage de Francis Ford Coppola est un récit d’horreur influencé par Alfred Hitchcock qui préfigure les slashers des années 70…

DEMENTIA 13

 

1963 – USA

 

Réalisé par Francis Ford Coppola

 

Avec William Campbell, Luana Anders, Bart Patton, Mary Mitchel, Patrick Magee, Eithne Dunne, Peter Read, Karl Schanzer

 

THEMA TUEURS

Avant de devenir le réalisateur culte du Parrain et d’Apocalypse Now, Francis Ford Coppola était l’un des nombreux « hommes à tout faire » de Roger Corman, se formant à de nombreux postes auprès du prolifique producteur. Il fut ainsi assistant réalisateur de L’Enterré vivant, réalisateur de deuxième équipe de L’Halluciné ou encore superviseur des dialogues de La Malédiction d’Arkham. Alors qu’il prêtait main-forte à Corman sur le tournage de The Young Racers en Irlande, son mentor lui proposa une offre difficile à refuser : profiter de la disponibilité du décor, de l’équipe technique et d’une partie des comédiens (William Campbell, Luana Landers et Patrick Magee) pour emballer en quelques semaines un autre film. C’est ainsi qu’est né Dementia 13 (initialement titré Dementia), premier long-métrage officiel de Francis Coppola (qui s’était déjà essayé à la mise en scène quelques mois plus tôt en dirigeant des séquences de L’Halluciné avec Jack Nicholson et Boris Karloff).

Lorsque le film commence, Louise Haloran et son mari John effectuent une traversée nocturne en barque qui n’a rien de romantique (« Si je meurs, tu n’obtiendras aucun héritage » lui susurre-t-il amèrement). Or l’époux succombe subitement à une attaque cardiaque. Peu encline à laisser filer le pactole que devait lui léguer sa belle-mère du vivant de John, Louise laisse croire à son entourage que le défunt est en réalité parti pour un voyage d’affaire le retenant à New York. Lorsqu’elle se rend dans le château des Haloran, en Irlande, elle découvre une famille marquée par la mort accidentelle de la sœur cadette de John, sept ans plus tôt, dans un étang jouxtant la vaste demeure. L’influence de Psychose est prégnante d’emblée dans Dementia 13, ne serait-ce que par la structure narrative de son premier acte. Car au bout d’un quart d’heure, la blonde héroïne appâtée par le gain est sauvagement assassinée alors qu’elle se dévêtait pour aller sous l’eau (ici, un plongeon dans l’étang remplace donc la douche dans le motel). Le personnage de la mère autoritaire et austère est également très hitchcockien, tout comme cette atmosphère d’hypocrisie latente qui règne dans la demeure familiale, et qui n’est pas sans évoquer Rebecca.

Décapitation en gros plan !

Parmi les autres influences de ce premier essai plutôt prometteur, on note Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot (à travers ces machinations macabres destinées à faire basculer les esprits fragiles dans la folie) ainsi – et c’est tout naturel – que les œuvres d’épouvante que concoctait à l’époque Roger Corman. Coppola mixe ainsi plusieurs imageries empruntées au genre, notamment celles liées à l’enfance (les poupées anciennes, les vieilles poussettes) et celles qui se rattachent au thème récurrent de la maison hantée. Mais Dementia 13 possède sa propre personnalité et fit même office de référence, ces meurtres à la hache dans les bois nocturnes préfigurant à leur manière les slashers des années 70 et 80. Coppola se paie même le luxe d’une décapitation en gros plan ! Après être devenu un cinéaste « respectable », il ne touchera plus au fantastique que sporadiquement et de manière plus « noble », comme en témoignent son élégant Dracula, le Frankenstein qu’il produisit dans la foulée ou le plus intimiste Twixt.

 

© Gilles Penso


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THE PRIMEVALS (2023)

Il aura fallu près de 60 ans pour que ce film fou, hommage anachronique aux mondes fantastiques de Ray Harryhausen, soit enfin achevé…

THE PRIMEVALS

 

2023 – USA

 

Réalisé par David Allen

 

Avec Juliet Mills, Richard Joseph Paul, Leon Russom, Walker Brandt, Tai Thai, Eric Steinberg, Robert Cornthwaite, Dolph Scott, Kevin Mangold, Jeffrey S. Farley

 

THEMA EXOTISME FANTASTIQUE I YETIS ET CHAÎNONS MANQUANTS I EXTRA-TERRESTRES I SAGA CHARLES BAND

The Primevals est un projet auquel le créateur d’effets spéciaux David Allen aura consacré toute sa vie. Dès la fin des années 60, il en imagine les premiers concepts, sous le titre de Raiders of the Stone Ring, puis l’abandonne pour le reprendre dix ans plus tard en le proposant au producteur Charles Band. « Charlie m’a demandé dans un premier temps de participer aux effets spéciaux de plusieurs films qu’il produisait », raconte David Allen. « The Primevals a été interrompu une nouvelle fois à cause des problèmes financiers de la compagnie Empire qui a finalement fait faillite pendant le tournage de Robot Jox. The Primevals a ensuite été repris en main par Charles Band sous l’égide de sa compagnie Full Moon, et j’ai enfin pu démarrer le tournage en 1994, avec des moyens assez luxueux en regard des autres productions Full Moon » (1). Le film bénéficie en effet d’un budget de plus de six millions de dollars. Une bobine d’essai avait déjà été tournée en 1978, mais en l’espace de 20 ans le récit a connu maintes modifications et les techniques employées par David Allen se sont perfectionnées. Le scénario définitif, réminiscence du Monde perdu, de King Kong et surtout de la saga « John Carter » d’Edgar Rice Burroughs, tourne autour d’un Yéti découvert dans un village Sherpa. La créature, abattue, tombe entre les mains de plusieurs scientifiques. Pour découvrir d’où vient ce chaînon manquant, une expédition s’apprête à braver plusieurs dangers dans les montagnes de l’Himalaya. Ils découvrent un site non humain qui pourrait bien être d’origine extra-terrestre…

Après le tournage principal en Roumanie, achevé en 1996, David Allen, Chris Endicott et Wes Ceafer s’attellent au long et difficile travail des effets spéciaux visuels, étalé sur plus de trois ans. Les 200 plans d’animation du film concernent notamment ce fameux abominable homme des neiges très expressif dont la morphologie et le comportement s’inspirent à la fois de King Kong et de Monsieur Joe. Outre le Yéti, toute une tribu d’hommes-lézards agressifs s’anime dans The Primevals. Cette somme colossale de travail est d’autant plus ralentie qu’elle n’est prise en charge à temps plein que par trois hommes et qu’elle est régulièrement interrompue par les films publicitaires commandités au studio de David Allen. Sans compter les plans extrêmement complexes du film, notamment ceux dans lesquels des centaines d’hommes-lézards s’agitent en même temps dans les gradins d’une arène. « Avec tous les avantages que comporte l’image de synthèse et toutes les propositions que l’on me fait dans ce domaine, je serais fou de refuser de l’utiliser », explique David Allen. « Mais je souhaite terminer ce film avec une technologie que je connais parfaitement et que je comprends » (2) Hélas, il s’éteint le 6 août 1999 avant d’avoir pu achever l’œuvre de sa vie. The Primevals aurait pu être le tout dernier long-métrage réalisé dans l’esprit et avec les techniques de Ray Harryhausen. Un film en voie de disparition, en quelque sorte.

Les aventuriers du film perdu

Fort heureusement, l’histoire de The Primevals ne s’arrête pas là. En 2019, à l’initiative de Full Moon et de Chris Endicott, ami et partenaire de longue date de David Allen, le projet redémarre. Financée partiellement par une campagne participative, la finalisation de cette fantaisie inachevée sollicite plusieurs spécialistes de la stop-motion, notamment l’animateur Kent Burton, collaborateur de longue date des frères Chiodo. Les ambitieuses séquences d’effets spéciaux imaginées par David Allen et restées au stade du storyboard ou de l’animatique reprennent donc vie progressivement, image par image. Aucun long-métrage n’aura mis autant de temps à se concrétiser, et le résultat, forcément hybride et atemporel, le positionne indubitablement comme un objet filmique étrange, à cheval entre plusieurs époques. Le scénario semble avoir été écrit dans les années 30, les effets spéciaux utilisent des techniques issues des années 60/70, le look des personnages évoque les années 90… En l’état, The Primevals est une curiosité anachronique entravée par un jeu d’acteurs faiblards, des péripéties primaires et une mise en scène un peu statique. Mais dès que la magie des effets de David Allen – et de ses successeurs – jaillit à l’écran, nous revoilà plongés dans les univers fantastiques dont surent nous bercer Willis O’Brien, Ray Harryhausen et Jim Danforth. Finalement, l’envers du décor est ici plus passionnant que le film lui-même. Et quelle que soit la qualité du résultat final, la concrétisation si tardive d’un tel rêve d’enfant ne peut que susciter l’émerveillement et l’admiration.

 

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en avril 1998

 

© Gilles Penso

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