THE DOOR, LA PORTE DU PASSÉ (2009)

Un peintre endeuillé par la mort de sa fille découvre un passage qui l’emmène vers un monde parallèle situé cinq ans dans le passé…

DIE TÜR

 

2009 – ALLEMAGNE

 

Réalisé par Anno Saul

 

Avec Mads Mikkelsen, Jessica Schwartz, Heike Makatsch, Nele Trebs, Rüdiger Kühmstedt, Corinna Borchert, Valeria Eisenbart, Thomas Thieme

 

THEMA VOYAGES DANS LE TEMPS

Ancien peintre à succès, David cherche un sens à sa vie après s’être rendu responsable de la mort de sa fille. Cinq ans plus tard, après une soirée noyée dans l’alcool, il se perd dans les bois en suivant un étrange papillon et finit par découvrir un tunnel obscur au bout duquel se trouve une porte. Lorsqu’il en franchit le seuil, sa vie bascule. Car le voici désormais dans un monde parallèle, le même que le sien, mais plus jeune de cinq ans. Dans ce monde, sa fille vit encore et son épouse ne l’a pas quitté. Va-t-il pouvoir profiter de cette seconde chance pour racheter ses fautes ? Tel est le point de départ de The Door, magistral tour de force scénaristique écrit par Jan Berger d’après un roman fascinant d’Akif Pirincci. L’incontestable réussite du film repose en grande partie sur les épaules de Mads Mikkelsen, que le grand public avait découvert trois ans plus tôt sous les traits torturés du maléfique « Le Chiffre » dans Casino Royale de Martin Campbell. Le visage buriné, les traits fatigués, le regard froid, il campe ici un anti-héros d’autant moins avenant que la mort de sa fille est consécutive à l’une de ses amourettes extra-conjugales. Tout le talent du comédien et de son metteur en scène consistent dès lors à solliciter la mansuétude du spectateur et l’acceptation des faiblesses de ce protagoniste guère reluisant.

Peu connaisseur en matière de science-fiction, Anno Saul n’utilise les codes du genre que pour mieux exacerber les réactions humaines et titiller les caprices du destin. « Je dois vous avouer que je n’ai jamais vu d’épisode de La Quatrième dimension », confesse-t-il. « En revanche, je me suis beaucoup laissé inspirer par les films de M. Night Shyamalan, notamment Sixième sens, Incassable et, dans une moindre mesure, Le Village. J’aime beaucoup l’équilibre qu’il a trouvé entre le réalisme et le fantastique » (1). Ainsi, lorsque son héros se retrouve face à des situations et des choix impensables, l’argument fantastique cède le pas au drame humain. Car en effectuant un bond dans le passé, David doit faire face à son propre double, plus jeune de cinq ans. Comment peut-il tenter un nouveau départ dans ces conditions ? Ce monde parallèle ne peut manifestement contenir qu’un seul des deux David, mais lequel ?

David contre David

Une séquence charnière, au cours de laquelle le protagoniste tente d’expliquer en termes simples à sa fille qu’il va devenir son « nouveau papa » tout en s’efforçant de faire mieux que le précédent, soulève subtilement toutes les questions existentialistes du récit. Mais le scénario de The Door ne s’en tient pas à son point de départ insolite et aux dilemmes qu’il implique. Car de nouveaux rebondissements inattendus viennent bientôt perturber le récit, dotant l’étrange phénomène d’une dimension plus ample que prévue. Tous ceux qui ne juraient que par la trilogie Matrix en matière de science-fiction philosophique réviseront probablement leur jugement en découvrant The Door. Évacuant toutes citations « érudites », toutes démonstrations nébuleuses et tout effet spectaculaire, cette modeste production germanique nous questionne en toute simplicité sur la condition humaine et trotte longtemps dans nos esprits après son visionnage.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en janvier 2010

 

© Gilles Penso

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UNDERWATER (2020)

Les employés d’une station de forage sous-marine tentent de survivre après un séisme qui a réveillé de redoutables créatures…

UNDERWATER

 

2020 – USA

 

Réalisé par William Eubank

 

Avec Kirsten Stewart, Vincent Cassel, T.J. Miller, Jessica Henwick, Mamoudou Athie, John Gallagher Jr., Gunner Wright

 

THEMA MONSTRES MARINS I CATASTROPHE I LOVECRAFT

Écrit par Brian Duffield (The Babysitter) et Adam Cozad (La Légende de Tarzan), réalisé par William Eubank (The Signal), Underwater est le dernier film produit par le studio 20th Century Fox avant son rachat par Walt Disney. Tournant le dos aux conventions traditionnelles du cinéma catastrophe, qui consistent généralement à présenter longuement les protagonistes et leur environnement avant que survienne le drame, le scénario fait survenir le cataclysme d’emblée. Charge aux spectateurs de comprendre en cours de route qui sont les personnages principaux et quelle est la nature de la situation. Le premier être humain qui apparaisse à l’écran est l’ingénieur en mécanique Norah Price, incarné par Kirsten Stewart. Cassant son image glamour, la star de Twilight et Blanche-Neige et le chasseur adopte un look inhabituel : cheveux presque rasés et décolorés, grandes lunettes, tenue masculine, expression dure. Mais son regard clair et ses traits gracieux affleurent encore derrière cette apparence austère, qu’on devine être une carapace protectrice. Une photo furtivement aperçue de sa vie passée, sur laquelle elle affirme plus ouvertement sa féminité, semble confirmer cette impression.

Alors qu’elle arpente les corridors de la station de forage Kepler 822, édifiée à 10 000 mètres de profondeur dans la fosse des Mariannes pour le compte de la compagnie Tian Industries, Norah fait face à un soudain cataclysme. Un séisme titanesque semble avoir désintégré la quasi-totalité des lieux. Réfugiée de justesse dans une zone protégée, la jeune femme donne l’alerte et part en quête d’éventuels rescapés. Elle finit par tomber sur le capitaine W. Lucien (Vincent Cassel), le foreur Paul Abel (T.J. Miller), la biologiste Emily Haversham (Jessica Henwick), l’ingénieur Liam Smith (John Gallagher Jr.) et le responsable système Rodrigo Nagenda (Mamoudou Athie). Prise au piège, cette poignée de survivants va tout tenter pour remonter à la surface. Mais les débris de la station sont un labyrinthe dangereux. Et d’inquiétantes créatures sous-marines d’une espèce totalement inconnue semblent roder autour d’eux…

Les monstres des profondeurs

Underwater emprunte un terrain déjà balisé par des œuvres telles que Abyss, M.A.L., Leviathan, Peur bleue ou même L’Aventure du Poséidon. Mais l’influence majeure du film semble être Alien. Il est d’ailleurs tentant de plaquer une grille de lecture comparative entre les deux films, de la découverte de la première créature (qui ressemble étrangement à un « chestbuster ») jusqu’au climax où l’héroïne quitte son lourd scaphandre pour affronter en sous-vêtements la menace venue d’ailleurs. Mais l’emprunt le plus intéressant au classique de Ridley Scott est la nature même des protagonistes, des « cols bleus » employés par un consortium industriel. Simples techniciens, ingénieurs, femmes et hommes de terrain, ils n’ont rien des héros traditionnels et luttent donc contre les « aliens » avec les moyens à leur disposition : le pragmatisme, l’inventivité, l’opiniâtreté et une solidarité les poussant sans cesse à se protéger les uns les autres au péril de leur propre vie. Attachants parce que résolument humains et réalistes, ces personnages suscitent une empathie naturelle lorsqu’ils font face au danger pour tenter d’échapper à une situation qui semble désespérée. Si les séquences de suspense marchent à plein régime, William Eubank nous offrant la vision subjective des survivants dans les abysses ou installant littéralement sa caméra à l’intérieur de leur casque, c’est parce qu’elles s’appuient sur les peurs primaires les plus élémentaires. Dommage cependant que la disposition des lieux soit souvent incompréhensible, privant les spectateurs d’une appréhension claire des enjeux topographiques. Cerise sur le gâteau, les monstres – habilement dissimulés dans les ténèbres aquatiques – évoquent tour à tour Alien et L’Étrange créature du lac noir, avant que la source d’inspiration manifeste du cinéaste ne frappe les esprits d’une manière particulièrement impressionnante : H.P. Lovecraft et ses Grands Anciens. D’où un climax vertigineux qui monte en puissance aux accents d’une bande originale emphatique signée Marco Beltrami et Brandon Roberts.

 

© Gilles Penso

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AVALANCHE (1978)

Rock Hudson et Mia Farrow font face à une titanesque vague de neige dans ce film catastrophe produit par Roger Corman

AVALANCHE

 

1978 – USA

 

Réalisé par Corey Allen

 

Avec Rock Hudson, Mia Farrow, Robert Forster, Jeannette Nolan, Rick Moses, Barry Primus, Steve Franken, Anthony Carbone

 

THEMA CATASTROPHES

Grand recycleur de succès devant l’éternel, Roger Corman ne pouvait pas décemment passer à côté de la vogue du film catastrophe. Il produit donc en 1978 Avalanche en mettant en vedette David Shelby (Rock Hudson), promoteur et propriétaire d’une luxueuse station de ski dans le Colorado, qui entend bien devenir, comme l’était son père, « le roi de la montagne ». Pour parvenir à ses fins, il n’hésite pas à faire abattre de nombreux arbres et à faire construire des chalets sur des terrains propices aux avalanches. C’est en tout cas le point de vue de Nick Thorne (Robert Forster), photographe célèbre, écologiste convaincu et ami du promoteur qui craint que le pire ne survienne. « Ces montagnes étaient là bien avant que tu n’arrives » dit-il avec un éclair de lucidité incontestable. « Je ne vais pas faire confiance à tes prémonitions, je ne fais confiance qu’à mon jugement ! » lui rétorque avec emportement un Shelby au moins aussi têtu que le maire d’Amity dans Les Dents de la mer. Et c’est effectivement le chef d’œuvre de Steven Spielberg qui semble servir de source d’inspiration principale à Corman et son réalisateur Corey Allen, la neige se substituant ici au monstre marin.

Soucieux de réserver la catastrophe pour son acte final, le film s’attarde sur des intrigues romantiques d’un intérêt tout relatif (le champion de ski qui tombe ces dames avec désinvolture), sur les rivalités insipides entre patineuses (laquelle des deux fera-t-elle la plus belle figure ?), sur des compétitions sportives absurdes (notamment une course de scooters des neiges dans laquelle les participants, qui semblent avoir trop vu Ben-Hur, semblent prêts à s’entretuer pour arriver les premiers). Lorsque s’installe un triangle amoureux entre Thorne, Shelby et Caroline, l’ex-femme de ce dernier (une Mia Farrow reléguée ici au rang de potiche souriante), Avalanche touche le fond. Après cette interminable première partie – qu’on pourrait comparer à une relecture des Bronzés font du ski sans personne pour faire rire le spectateur – survient enfin l’avalanche promise par le titre. Le fléau vient du ciel, sous forme d’un avion de tourisme perdu dans la tempête qui s’écrase dans la montagne.

La colère de la montagne

La catastrophe qui s’ensuit est visualisée par des effets simples mais dynamiques et raisonnablement efficaces : maquettes convaincantes, kilos de neige projetés sur les comédiens, coulées blanches incrustées dans les prises de vues… Supervisées par Lewis Teague (futur réalisateur de L’Incroyable alligator et Cujo), ces séquences relancent quelque peu l’intérêt. Les bâtiments sont soufflés, les cuisines d’un hôtel explosent, les gens se piétinent, bref le désastre prend l’ampleur nécessaire malgré la petitesse manifeste du budget. La dernière demi-heure du film se concentre sur la recherche des survivants sous la neige et la libération de ceux qui sont coincés dans un hôtel dévasté, notamment la propre mère de Shelby. Les sauvetages sont plus ou moins spectaculaires (certains rescapés sont accrochés au câble d’un télésiège, une ambulance tombe dans un ravin et explose), mais ne sont pas d’un fol intérêt dramatique. Avalanche s’achemine donc tranquillement vers un épilogue fastidieux affublé de dialogues d’une rare platitude. L’année suivante, plusieurs extraits du film seront réutilisés pour Meteor de Ronald Neame.

 

© Gilles Penso

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L’HOMME SANS OMBRE (2000)

Paul Verhoeven se réapproprie le thème de l’homme invisible et transforme Kevin Bacon en psychopathe transparent

HOLLOW MAN

 

2000 – USA

 

Réalisé par Paul Verhoeven

 

Avec Kevin Bacon, Elizabeth Shue, Josh Brolin, Kim Dickens, Greg Grunberg, Joey Slotnick, Mary Randle, William Devane

 

THEMA HOMMES INVISIBLES

Le projet d’une version violente et sulfureuse des aventures de l’homme invisible sous la direction de Paul Verhoeven était extrêmement alléchant. Jusqu’alors, la science-fiction avait été un terrain d’expression idéal pour le cinéaste, s’appuyant esthétiquement sur les codes du genre pour mieux les torpiller de l’intérieur et en livrer une vision toute personnelle. Personne d’autre que lui n’aurait réalisé Robocop, Total Recall ou Starship Troopers de la même manière. Mais L’Homme sans ombre n’est clairement pas de la même étoffe. En guise de subversion, le scénario faussement provocateur d’Andrew Marlowe (Air Force One, La Fin des temps) n’ose jamais aller plus loin que celui du chef d’œuvre de 1933, face auquel il fait bien pâle figure. Car chez James Whale, Jack Griffin était déjà un assassin psychopathe gagné peu à peu par la folie et rêvant de profiter de ses pouvoirs pour commettre les pires crimes, y compris le viol. 70 ans plus tard, l’auteur des vénéneux La Chair et le sang et Basic Instinct ne parvient guère à transcender les ambitions de son illustre modèle. Certes, le sang y coule avec plus de panache et l’érotisme y est nettement plus suggestif, mais dans les normes raisonnables de l’inflation du sexe et de la violence à l’écran en sept décennies de films de genre. Même la scène du viol de la belle voisine par le lubrique savant transparent est pudiquement éludée. C’était pourtant l’un des points forts de la promotion de cet Homme sans ombre vendu comme une version radicale et définitive du mythe popularisé par H.G. Wells. Elles sont bien loin, les éprouvantes agressions de Barbara Hershey par l’entité translucide de L’Emprise

Visiblement parvenu au bout d’un cycle de films hollywoodiens, le réalisateur semble moins concerné que d’habitude et surtout moins spontané. En désespoir de cause, il se rabat sur les effets spéciaux qui, pour le coup, osent toutes les audaces et les surprises. Dès la scène d’introduction, le ton est donné avec ce malheureux rongeur mis en pièce par une bête invisible dont on devine peu à peu les traits simiesques grâce au sang qui recouvre progressivement ses crocs et ses griffes. La suite est à l’avenant, notamment la métamorphose douloureuse du docteur Sebastian Caine (Kevin Bacon), cobaye humain volontaire dont la peau disparaît peu à peu pour révéler les muscles, puis les organes, et enfin le squelette… Ces effets impressionnants, conçus par le Tippett Studio, poursuivent à grande échelle les expérimentations visuelles de John P. Fulton sur Le Retour de l’homme invisible. « J’ai eu beaucoup de plaisir à collaborer une fois de plus avec Phil Tippett, après Robocop et Starship Troopers », raconte Verhoeven. « Mais sur L’Homme sans ombre, les effets visuels étaient moins révolutionnaires. Ils s’appuyaient sur des procédés plus classiques. » (1) Le scénario lui-même ne se permet aucune digression véritable sur les implications éthiques et psychologiques d’une telle expérience humaine. 

La peur de l'invisible

Quant au final, il sacrifie aux normes ultra balisées du slasher traditionnel, l’homme sans ombre se comportant comme n’importe quel tueur psychopathe aux pouvoirs soudain démesurés, voire comme un extra-terrestre échappé d’Alien ou un des raptors de Jurassic Park ! Certes, on attendait bien un film de monstre, mais sous un éclairage tout de même plus subtil. C’est d’autant plus dommage que le potentiel horrifique d’un tel sujet était bel et bien là, comme en témoigne cette déclaration d’E.T.A. Hoffmann datant de 1820 : « Alors que je me sens capable de bien supporter la soudaine frayeur que m’inspirerait quelque terrifiante apparition, les manifestations inquiétantes d’un être qui demeurerait invisible me rendraient immanquablement fou. » Même le compositeur Jerry Goldsmith, dont le talent n’a jamais été à prouver, se met au diapason de l’œuvre et signe une partition tonitruante dénuée de la moindre finesse. Le réalisateur de Robocop est donc clairement passé à côté de son sujet, car au lieu de raconter l’histoire d’un homme névrosé transformé en monstre indestructible grâce à son invisibilité, il eut été mille fois plus audacieux de démontrer que n’importe qui, si équilibré fut-il, est promis à la tentation criminelle et à la déviance dominatrice s’il parvient à se soustraire au regard d’autrui. Une séquelle destinée au marché vidéo sera réalisée six ans plus tard par Claudio Fah, avec Christian Slater dans le rôle-titre. Quant à Verhoeven, il regagnera sa Hollande natale pour réaliser une œuvre bien plus personnelle, le remarquable Black Book.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en novembre 2017

 

© Gilles Penso

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LE PORTRAIT DE JENNIE (1948)

Un peintre new-yorkais rencontre une mystérieuse jeune fille, vieillissant de plusieurs années à chacune de leurs rencontres…

THE PORTRAIT OF JENNIE

 

1948 – USA

 

Réalisé par William Dieterle

 

Avec Joseph Cotten, Jennifer Jones, Ethel Barrymore, Lilian Gish, Cecil Kellaway, David Wayne, Albert Shape

 

THEMA FANTÔMES

David O’Selznick, célèbre producteur d’Autant en emporte le vent ou Duel au soleil, incarnait à lui seul une certaine idée du cinéma hollywoodien, flamboyant et grandiose. Pas étonnant dès lors que Le Portrait de Jennie ait dérouté le public à sa sortie. Tiré du roman éponyme de Rober Nathan, le film se pose comme une œuvre intimiste et philosophique dont l’aspect romantique dépasse le cadre du mélodrame des deux succès sus-cités pour reposer entièrement sur un argument fantastique. Mystique même. Eben Adams (Joseph Cotten) peint des paysages mais peine à vivre de ses pinceaux. Miss Spinney (Ethel Barrymore), la co-directrice d’une galerie d’art d’un âge certain, perçoit pourtant le potentiel de son travail, convaincue que s’il trouvait l’inspiration véritable, il pourrait accoucher d’un chef-d’œuvre. Eben rencontre ensuite par hasard la jeune Jennie (Jennifer Jones) dans Central Park. La fillette semble le connaitre et lui explique qu’elle aimerait grandir plus vite pour pouvoir être avec lui, puis disparait comme elle est apparue, laissant derrière elle un foulard emballé dans un journal daté d’il y a 30 ans. Lorsqu’il la retrouve quelques jours plus tard, elle est âgée de plusieurs années supplémentaires. Jennie et Eben réalisent que leurs destinées sont liées, bien qu’ils soient nés dans des époques différentes. Dès lors, il ne vit plus que dans l’attente de leur prochaine rencontre et tente d’en apprendre plus sur elle. Ses investigations le mènent dans un couvent où elle a séjourné, mais une sœur lui apprend que Jennie est morte il y a quelques années, emportée par une lame de fond près du phare voisin. Eben est convaincu que s’il se rend au phare à la date anniversaire de l’accident, il pourra la revoir et peut-être empêcher le drame…

Difficile de résumer ce film décidément atypique tant scénario et mise en scène disséminent abondamment mystères cosmiques et pistes de réflexion philosophique. De prime abord, il s’agit d’une histoire d’amour entre deux âmes sœurs séparées par le temps, un obstacle bien plus difficile encore à surmonter que l’espace comme le montrera plus tard Quelque part dans le temps. L’autre complication tient à la nature fantomatique de Jennie, un ressort dramatique déjà au cœur de L’Aventure de Madame Muir l’année précédente. Mais Le Portrait de Jennie se veut avant tout une évocation et une représentation poétique et métaphysique de thèmes tels que la postérité, la mémoire et le destin. Après avoir rencontré Jennie, Eben ne cherche plus à vendre ses tableaux simplement pour payer son loyer ; son art devient une obsession, sa raison de vivre. Comme l’explique le collègue de Miss Spinney, un portrait réussi doit avoir une dimension intemporelle et universelle, ce à quoi parviendra Eben avec le portrait de sa spectrale muse, tous deux accédant à la postérité à travers ce chef d’œuvre : elle par sa fascinante beauté mélancolique, lui par son travail enfin reconnu. D’un point de vue méta-textuel, le film pourra aussi être vu comme une déclaration d’amour de Selznick à Jennifer Jones, qu’il allait épouser l’année suivante.

Une brève histoire (de l’amour et) du temps

Le réalisateur William Dieterle, un des nombreux émigrés allemands à Hollywood depuis les années 20, apporte une sensibilité toute expressionniste au Portrait de Jennie, dans un noir et blanc tour à tour hyper-contrasté et stylisé, mais aussi étonnamment désaturé lors de scènes en extérieurs dans la Grosse Pomme – une excursion hors du studio remarquable dans une production Selznick. Les rues de la ville apparaissent désertes, les amoureux transis errant dans les rues entre chien et loup comme deux fantômes, ce qui renfore encore l’intemporalité de l’histoire. La dernière séquence du film, lorsqu’Eben se rend au phare au beau milieu de la tempête, est teintée en vert, faisant basculer l’ambiance de l’onirisme vers le cauchemar. L’ultime plan du film nous offre une ultime évolution chromatique, concluant de façon douce-amère l’histoire de Jennie et Eben qui tend passionnément vers la notion d’absolu : accomplissement artistique, amour indéfectible et affirmation de soi. Bien que la magie de la mise en scène repose sur un traitement pictural très à-propos, le scénario fait lui aussi preuve d’une impressionnante densité – chaque scène, chaque réplique enrichissant le propos – et soigne ses personnages secondaires, comme l’émouvante Miss Spinney qui parvient à faire ressentir son amour et son admiration pour Eben, bien que les convenances sociales de l’époque lui interdisent d’avouer son attirance pour cet homme bien plus jeune qu’elle. Le Portrait de Jennie est un véritable petit bijou de cinéma, onirique et mélancolique, qui semble nous dire que l’âge et le temps ne sont que des notions terrestres, et que seul l’Amour a le pouvoir de nous extirper de leur fatale emprise.

 

© Jérôme Muslewski

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FRIGHT NIGHT 2 (2013)

Fausse suite du remake de Vampire, vous avez dit vampire ?, ce second Fright Night met en scène une version moderne de la comtesse Bathory

FRIGHT NIGHT 2: NEW BLOOD

 

2013 – USA

 

Réalisé par Eduardo Rodriguez

 

Avec Will Payne, Jaime Murray, Sean Power, Sacha Parkinson, Chris Waller, John-Christian Bateman, Liana Margineanu, Alina Minzu, Adi Hostiuc, Joelle Coutinho

 

THEMA VAMPIRES I SAGA VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ?

C’est en un temps record que le studio Fox a lancé la production de ce second Fright Night, dont le scénario fut écrit en une semaine à peine par Matt Venne (auteur de La Voix des morts de Patrick Lussier et La Maison sur le lac de Mick Garris), avant de subir un certain nombre de révisions pendant deux mois. À la tête de cette fausse séquelle conçue directement pour une exploitation vidéo, Eduardo Rodriguez entend rendre hommage au premier Vampire, vous avez dit vampire ? de Tom Holland sans tenir compte du précédent Fright Night de Craig Gillespie. Et de fait, Fright Night 2 usurpe son titre dans la mesure où il ne s’agit nullement d’une suite mais plutôt d’une variante sur le film original, qui emprunte également quelques éléments à Vampire, vous avez dit vampire 2 de Tommy Lee Wallace. Du coup, aucun des comédiens du Fright Night de 2011 n’a été conservé même si les personnages principaux sont les mêmes, incarnés par des acteurs hélas beaucoup moins charismatiques que leurs prédécesseurs (nous avons clairement affaire ici à des seconds couteaux). Il nous faut donc accepter le concept étrange d’un reboot qui met une fois de plus en scène Charley Brewster (Will Payne), sa petite amie Amy Peterson (Sacha Parkinson) et son copain lourdaud « Evil » Ed Bates (Chris Waller). Tous les trois se retrouvent dans un voyage étudiant en Roumanie, ce qui permet un contexte différent de ceux des opus précédents. Mais pour le reste, le refrain reste le même et un sentiment de déjà vu permanent flotte sur le film.

Charley Brewster est perturbé par le comportement de sa voisine, Gerri Dandridge, qui semble attirer les jeunes femmes chez elles pour les saigner puis jeter leurs corps dans des sacs poubelle. Après avoir fouillé chez elle et découvert qu’il s’agissait d’un vampire, il tente en vain de convaincre son entourage et les autorités. Tous les moments clés du film de Tom Holland sont donc là, de la transformation d’Evil Ed en vampire au kidnapping d’Amy en passant par le recours désespéré aux services de Peter Vincent, incarné ici par Sean Power. On le voit, rien de bien neuf à l’horizon, à part la modernisation du personnage de Peter Vincent (l’élégant comédien « old school » que campait Roddy McDowall est devenu une star bidon de YouTube qui ne croit pas aux monstres et traîne dans les bars à striptease) et le changement de sexe du vampire (Jerry est devenu Gerri). Cette dernière entorse au film original est sans doute un clin d’œil au second Vampire, vous avez dit vampire ?, dont la sensuelle buveuse de sang s’avérait être la sœur du sanglant Jerry. Le scénario profite de la féminisation du monstre et de la relocalisation européenne de l’intrigue pour convoquer le mythe de la comtesse Bathory. Car au naturel, la belle Gerri (Jaime Murray) est en réalité une vieille femme encapuchonnée qui ensorcelle ses jeunes victimes féminines, les égorge à distance (!), remplit sa baignoire de leur sang puis s’y plonge. Elle en ressort dès lors fraîche et pimpante, prête à commettre de nouveaux forfaits…

Vampire en pire

Tourné en 23 jours dans des températures glaciales avoisinant parfois les -30° (au grand dam des comédiens frigorifiés et des techniciens dont l’équipement manque souvent de défaillir), Fright Night 2 n’est pas dénué de qualités. Le chef opérateur Yaron Levy signe une photographie très soignée aux couleurs saturées, le compositeur Luis Ascanio mêle avec bonheur les cuivres, les synthétiseurs et les chœurs lugubres, et le cinéaste parvient à concocter quelques scènes d’épouvante assez efficaces, comme ce pré-générique choc dans une station-service ou ce chassé-croisé dans le métro. Il conçoit également un flash-back original qui raconte les origines de la comtesse sanglante sous forme d’une bande-dessinée en 3D. Inattendue, cette scène permet à la production d’économiser les coûts importants qu’aurait nécessité un tournage en prises de vues réelles, mais il faut reconnaître qu’elle est justifiée de manière très artificielle dans le film. Et c’est là tout le problème de Fright Night 2 : une absence de finesse et des raccourcis scénaristiques permanents. Visiblement peu confiant dans le potentiel de son scénario, Rodriguez ménage un « jump-scare » toutes les cinq minutes, se réfugie derrière un érotisme prudent et des effets sanglants convenus, puis achève son film sur un climax ridicule n’en finissant plus d’enchaîner les rebondissements improbables dans la grande piscine de la comtesse Bathory.

 

© Gilles Penso

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M.A.L. MUTANT AQUATIQUE EN LIBERTÉ (1989)

L’équipe d’une station nucléaire sous-marine est attaquée par un redoutable monstre aquatique…

DEEP STAR SIX

 

1989 – USA

 

Réalisé par Sean S. Cunningham

 

Avec Taurean Blacque, Nancy Everhard, Greg Evignan, Miguel Ferrer, Matt McCoy, Nia Peeples, Cindy Pickett, Marius Weyers

 

THEMA MONSTRES MARINS

Réalisé par l’initiateur de la franchise Vendredi 13, Deep Star Six s’évertue à recopier tranquillement le scénario d’Abyss pendant une bonne partie de métrage. Cela dit, étant donné la simultanéité des deux films, il est difficile d’estimer la véritable nature du plagiat. D’autant que Lewis Abernathy, auteur de l’histoire « originale » de M.A.L., est un ami de James Cameron, et que tous deux développaient leurs projets respectifs en même temps. Cameron aurait même instamment prié Abernathy d’attendre qu’Abyss sorte sur les écrans afin que les deux films ne se concurrencent pas. Les points communs sont en effet légion. Ici, nous suivons les mésaventures de l’équipe d’une station nucléaire sous-marine qui se retrouve en difficulté, isolée de tous, privée d’oxygène et menacée de noyade et de dépressurisation. La première heure du film n’est pas follement palpitante, dans la mesure où l’action principale consiste à montrer des acteurs s’agiter dans le décor de la station, lequel est agrémenté de quelques effets pyrotechnique et autres jets d’eau pour bien montrer qu’il y a danger. De temps en temps, quelques mignonnes maquettes évoluent dans un décor miniature pour nous montrer la situation vue de l’extérieur, et c’est à peu près tout.

Au bout d’une heure, la menace montre enfin le bout de son museau : il s’agit d’un monstre marin bizarre, que le titre français qualifie de mutant pour bâtir un acronyme astucieux avec le mot « mal », mais que le scénario semble plutôt rattacher à une espèce préhistorique indéterminée, réveillée par l’homme comme son ancêtre Godzilla. Encore que le slogan du film, pour sa part, laisse carrément imaginer une origine extra-terrestre, clamant que « tous les aliens ne viennent pas de l’espace ». Quoiqu’il en soit, nous avons affaire à une sorte de reptile géant aux membres antérieurs griffus et à la mâchoire triangulaire démesurée, façon Tremors. Le script abandonne alors ses similarités avec Abyss pour virer à l’Alien aquatique, comme le Leviathan de George Pan Cosmatos sorti quasiment en même temps sur les écrans.

L’alien des abysses

On le voit, Sean S. Cunningham semble avoir veillé à éviter à tout prix l’originalité, de peur de dérouter un public aux goûts parfaitement formatés. Il avait fait de même dix ans plus tôt en photocopiant presque La Nuit des masques pour lancer la franchise Vendredi 13, mais cette fois-ci son monstre aquatique n’a guère généré de séquelle, et l’on comprend aisément pourquoi. Étant donné que la bestiole en question n’est pas des plus convaincantes et qu’elle se contente de remuer timidement devant des comédiens pas vraiment concernés, autant dire que le public baille plus que de raison tout au long du film. Le casting est d’ailleurs d’une fadeur qui confine à la transparence, à l’exception du charismatique Miguel Ferrer, ex-golden boy adepte de poudre blanche dans Robocop et futur agent du FBI hargneux de Twin Peaks, qui cabotine ici à outrance mais tire au moins son épingle du jeu. Quelque peu brouillé avec Lewis Abernathy après la sortie de M.A.L., James Cameron finit par passer l’éponge et l’embarqua sur les tournages de Titanic et Les Fantômes du Titanic.

 

© Gilles Penso

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LE PROFESSEUR FOLDINGUE (1996)

Eddie Murphy nous offre un remake excessif du classique Docteur Jerry et Mister Love de Jerry Lewis

THE NUTTY PROFESSOR

 

1996 – USA

 

Réalisé par Tom Shadyac

 

Avec Eddie Murphy, Jada Pinkett, James Coburn, Larry Miller, David Chappelle, John Ales, Patricia Wilson, Jamal Mixon

 

THEMA JEKYLL & HYDE

L’idée de faire le remake d’une parodie, en l’occurrence le Docteur Jerry et Mister Love de Jerry Lewis, peut à priori surprendre. C’est pourtant ce qu’ont entrepris trente-trois ans plus tard le producteur Brian Grazer, le réalisateur Tom Shadyac et le comédien Eddie Murphy, frais émoulu d’un Vampire à Brooklyn oscillant maladroitement entre la comédie et l’épouvante. Pour éviter de réitérer cette maladresse, point d’ambiguïté ici : The Nutty Professor version 1996 (lourdement traduit par Le Professeur Foldingue en France, ce qui nous rappelle les grandes heures télévisées de Stéphane Collaro et son équipe d’humoristes !) est une comédie pure, même si la thématique reste profondément fantastique. L’idée maîtresse de cette nouvelle version est née dans l’esprit d’Eddie Murphy : pourquoi le docteur en question ne serait-il pas un obèse cherchant à lutter contre sa corpulence envahissante ?

L’idée est séduisante, certes, et susceptible de toucher un large public dans une Amérique frappée de calories envahissantes. Mais elle n’est guère réalisable sans effets spéciaux omniprésents, dans la mesure où c’est Eddie Murphy qui interprète le docteur obèse, son alter ego athlétique, ainsi que toute la famille du docteur et un professeur d’aérobic blanc… Sept personnages distincts en tout ! Maquilleur familier du comédien et superstar des effets spéciaux cosmétiques, le grand Rick Baker s’est attelé à cette lourde tâche avec le talent qu’on lui connaît. Grâce au savoir-faire de Baker et à sa mousse de latex, Murphy se transforme tour à tour en bibendum de deux cents kilos, en mère joviale, en grands-parents fatigués, en frère hargneux ou en blanc gesticulant. Le frêle Julius Kelp de Jerry Lewis se mue ainsi en ventripotent Sherman Klump, professeur de génétique à l’Université Wellman. Sérieusement complexé par son poids considérable, il essaie bien les régimes et les séances de sport, mais rien n’y fait. Lorsqu’un comique de cabaret se moque ouvertement de sa corpulence devant Carla (Jada Pinkett), jolie professeur de chimie dont il est en train de s’éprendre, Klump décide de tenter le tout pour le tout : créer la formule qui le transformera en séducteur svelte, agressif et sûr de lui.

Docteur obèse et Mister svelte

Empruntant un terrain déjà balisé tout en distillant quelques séquences de pure folie (le cauchemar où Klump s’imagine aussi grand que King Kong), Le Professeur Foldingue s’achemine vers un climax excessif au cours duquel, par le biais d’effets visuels hérités de The Mask, notre héros grossit et maigrit à tour de rôle devant une assistance médusée. Il faut bien avouer que la mise en scène de Tom Shadyac est anonyme et que l’humour y végète très en dessous de la ceinture. Malgré tout, le divertissement fonctionne plutôt bien, en grande partie grâce à l’énergie et à la bonhomie communicative de son comédien omniprésent. Mais qu’il est loin, le chef d’œuvre de Jerry Lewis ! Le succès du Professeur Foldingue, qui coûta tout de même la coquette somme de 54 millions de dollars, remit en selle Eddie Murphy, qui venait d’enchaîner une inquiétante série de bides, et entraîna la mise en chantier d’une séquelle centrée sur les membres de la famille Klump.

 

© Gilles Penso

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POPCORN (1991)

Alors qu’ils organisent une soirée consacrée aux films d’horreur, les membres d’un ciné-club sont attaqués par un tueur défiguré…

POPCORN

 

1991 – USA

 

Réalisé par Mark Herrier

 

Avec Jill Schoelen, Tom Villard, Dee Wallace Stone, Derek Rydall, Malcolm Danare, Elliott Hurst, Ivette Soler

 

THEMA CINÉMA ET TÉLÉVISION I TUEURS

Alan Ormsby est un cas un peu à part dans l’industrie du cinéma. Cumulant les postes de réalisateur, scénariste et maquilleur spécial, il a notamment écrit Le Mort-vivant, Deranged et La Féline de Paul Schrader. Auteur de Popcorn, il en attaqua la mise en scène mais fut remplacé au bout de trois semaines de tournage par le méconnu Mark Herrier (l’un des acteurs principaux de la comédie Porky’s), tout comme la comédienne Amy O’Neill qui céda finalement sa place à Jill Schoelen dans le rôle de la jeune héroïne Maggie, une étudiante passionnée par le cinéma. Toutes les nuits, celle-ci fait des cauchemars qui l’inspirent pour l’écriture d’un scénario de film. Dans le ciné-club de son lycée, auquel elle participe activement, les considérations cinéphiliques vont bon train. Ainsi peut-on y entendre des répliques aussi improbables que : « il y a plus de contexte social et d’étude de mœurs dans Police Adacamy 5 que dans toute l’œuvre d’Ingmar Bergman » ! Le ton est donné : Popcorn sera un film postmoderne gorgé de clins d’œil à l’attention des fans de cinéma de genre.

Pour relancer le ciné-club, ses membres décident d’organiser une nuit de l’horreur dans un vénérable cinéma qui s’apprête à fermer définitivement ses portes. En fouillant les lieux, la petite équipe découvre « Le Possesseur », un court-métrage psychédélique des années 70 dont l’auteur, Lenyard Gates, aurait perpétré un massacre avant de se donner la mort. Or les images du film rappellent étrangement à Maggie ses cauchemars. Le mystère s’épaissit lorsque la mère de la jeune femme (Dee Wallace Stone, échappée de Hurlements, E.T. et Cujo) est agressée en pleine nuit dans le cinéma qui semble soudain hanté. Lorsque « la nuit de l’horreur » démarre le lendemain, les spectateurs déguisés investissent les lieux avec une bonne humeur communicative.

Insectes géants, hommes électriques et odorama

Les trois films projetés cette nuit-là sont conçus comme de réjouissants hommages parodiques au cinéma fantastique des années 50 et 60, et ce sont sans conteste les meilleurs moments de Popcorn. Le premier, baptisé « Mosquito », est un film de moustique géant en relief, façon Jack Arnold. Alors qu’à l’écran l’insecte colossal (soutenu par un fil bien visible) attaque les personnages, aspirant leur sang en plantant son dard dans leur tête, un moustique géant mécanique suspendu à un harnais se promène dans la salle de cinéma pour effrayer les spectateurs (hommage direct au réalisateur William Castle qui utilisait un gimmick similaire dans La Nuit de tous les mystères). Difficile de ne pas penser à Panic sur Florida Beach, que Joe Dante réalisera deux ans plus tard. Le film suivant est « Attack of the Amazing Electrified Man », une sorte de parodie de L’Indestructible dans laquelle un condamné à la chaise électrique ressuscite et électrocute ceux qui lui barrent la route, tandis que des décharges électriques se déclenchent sur le fauteuil des spectateurs (référence à The Tingler, un autre film de Castle). Le troisième film est « The Stench », un film japonais façon Inoshiro Honda qui est projeté dans la salle en « aroma-rama ». Mais pendant la projection, les membres du club sont tués un à un par un mystérieux assassin au visage brûlé qui se confectionne des masques à l’effigie de ses victimes (grâce à des maquillages spéciaux très inventifs) et semble mener une croisade personnelle contre Maggie. « Le Fantôme de l’Opéra » et L’Homme au masque de cire figurent donc également parmi les références de ce savoureux film patchwork qui ne connut pas le succès qu’il méritait et sombra dans un oubli duquel il faudrait sans doute l’exhumer.

 

© Gilles Penso

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LE MONDE FANTASTIQUE D’OZ (2013)

Un prestidigitateur menteur et roublard, emporté par une tornade dans le monde imaginaire d’Oz, se retrouve mêlé aux rivalités entre trois sorcières

OZ, THE GREAT AND POWERFUL

 

2013 – USA

 

Réalisé par Sam Raimi

 

Avec James Franco, Mila Kunis, Michelle Williams, Rachel Weisz, Zach Braff, Joey King, Bruce Campbell

 

THEMA CONTES

Après les acquisitions de Pixar, Marvel et Lucasfilm, Disney débutait la seconde décennie du nouveau millénaire avec déjà plus d’un projet dans son sac. Comme si ça ne suffisait pas, le producteur Joe Roth, ex-patron de la filiale « live » de la firme et déjà à l’origine du très profitable remake d’Alice aux pays des merveilles par Tim Burton, veut créer une franchise potentielle basée sur la série de livres de Frank L. Baum consacrés au monde du magicien d’Oz. Après avoir dilué l’esprit « burtonien » dans sa fantaisie bariolée, Roth jette cette fois son dévolu sur Sam Raimi, le réalisateur de la trilogie culte Evil Dead, de Darkman, Mort ou vif, mais surtout bien sûr de la poule aux œufs d’or que représentait sa trilogie Spider-Man. Après tout, n’en déplaise à ses fans les plus évangélistes, Raimi avait déjà depuis longtemps déposé machette et tronçonneuse, avec plusieurs films plus sages et plus mainstream. Mais Le Monde fantastique d’Oz profite néanmoins de quelques sursauts de personnalité hérités de son précédent film, le jubilatoire Jusqu’en enfer, lui-même voulu comme une récréation après avoir trop trainé ses lycras dans le giron de Sony Pictures avec ses Spider-Man. Le film s’ouvre de façon audacieuse en utilisant un format d’image « académique » (soit le 1,33 : 1 des téléviseurs 4/3) en noir & blanc (sépia plus exactement) pendant 20 minutes ! Le générique est déjà magnifique en soi, avec ses effets optiques façon lanterne magique et zootrope. La version 3D du film renforce encore la sensation d’assister à un tour de magie et la musique de Danny Elfman laisse espérer que ce Monde fantastique d’Oz vengera la déroute de Tim Burton sur Alice au pays des Merveilles. La promesse est d’autant plus belle que le personnage d’Oscar Diggs (James Franco) est d’entrée présenté comme un prestidigitateur volage et roublard, plutôt embarrassé que touché lorsqu’une jeune infirme (Joey King) le supplie d’essayer de lui rendre l’usage de ses jambes, car « elle croit en lui ». Survient alors une tornade qui va, comme dans le classique de Victor Fleming, propulser notre anti-héros dans le monde d’Oz.

Force est de reconnaitre que les promesses d’un divertissement « autre » ne sont pas tenues après ce point, la faute en partie à une direction artistique qui semble interchangeable avec celles d’Alice aux pays des merveilles, des deux Maléfique et du futur Casse-Noisette. Noyé dans ses images de synthèse criardes, Sam Raimi parvient néanmoins à nous faire oublier que Dorothy n’est pas de l’aventure. Alors que la tendance actuelle est à la relecture féministe de certains classiques, Le Monde fantastique d’Oz fait l’exact inverse ! Ce sont toutefois les femmes qui mènent la danse autour d’Oscar : entre Glinda (Michelle Williams), Theodora (Mila Kunis) et Evanora (Rachel Weisz), le pauvre homme est aussi malmené qu’une boule de flipper. Impossible de ne pas penser au pauvre Ash (Bruce Campbell) qui subissait le sadisme de son réalisateur dans la trilogie Evil Dead et qui, comme de coutume, se fend d’une courte apparition dans le rôle d’un garde zélé. Fidèle à ses habitudes donc, Raimi recours à l’autocitation et replace quelques-uns de ses mouvements de caméra « cartoonesques » fétiches, comme ces objets contondants au premier plan pointant vers leur victime, ces plans cassés dès qu’une bagarre s’amorce et ces images distordues face à l’horreur. Et s’il doit par contrat mettre la pédale douce sur les effets horrifiques, sa méchante sorcière de l’Ouest est aussi monstrueuse que possible (il s’agit pourtant de Mila Kunis) grâce aux maquillages de ses fidèles compagnons d’arme du studio KNB, notamment quand il la filme à la manière des zombies d’antan. Néanmoins, malgré un mariage réussi entre décors partiels « en dur » et extensions numériques, l’aspect général du film est trop lisse pour laisser s’exprimer le Sam Raimi excentrique et incisif que nous aimons.

Sam Raimi, le magicien qui ose

Sam Raimi s’est donc acquitté du cahier des charges imposé, probablement avec plus de panache que le Tim Burton démissionnaire d’Alice aux pays des merveilles car, malgré les apparences, lui ne se renie pas : non content de recycler les grandes lignes de L’Armée des ténèbres (un héros-malgré-lui tombé du ciel dans un royaume où il est pris pour le messie et mène une armée de fortune à la victoire face à l’oppresseur) Le Monde fantastique d’Oz, prône également la supériorité de l’inventivité, du bricolage et de la magie (soit la définition du cinéma de Raimi époque pré-Mort ou vif) sur la technologie et l’uniformisation. Après une séquence-montage où Ash – pardon, Oz – commande ses troupes à l’ouvrage pour préparer leur contre-attaque, nous découvrons lors de la bataille que son intention était toute autre, et qu’il compte venir à bout des deux méchantes sorcières comploteuses en usant de malice et d’imagination : voilà les vrais talents de ce faux magicien, en qui on peut voir une analogie avec un réalisateur. La réussite de Raimi se situe donc moins dans le résultat à l’écran que dans son sous-texte et ses articulations. La victoire reste toutefois amère, car le film peut alors se voir au mieux comme une fable cynique, au pire comme un produit parfaitement calibré mais sans aspérité, selon que l’on soit sensible ou pas aux messages codés que Sam Raimi nous adresse.

 

© Jérôme Muslewski

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