CONQUEST (1983)

Lucio Fulci tente de s’engouffrer dans la brèche du succès de Conan avec une aventure d’heroic-fantasy parfaitement improbable…

LA CONQUISTA DE LA TIERRA PERDITA / CONQUEST

 

1983 – ITALIE / ESPAGNE / MEXIQUE

 

Réalisé par Lucio Fulci

 

Avec Andrea Occhipinti, Jorge Rivero, Conrado San Martin, Sabrina Siani, José Gras Palau, Violeta Cela, Gioia Maria Scola

 

THEMA HEROIC FANTASY

Nous sommes en 1983. Lucio Fulci vient d’enchaîner plusieurs films d’horreur mémorables : Frayeurs, Le Chat noir, L’Au-delà, La Maison près du cimetière, L’Éventreur de New York et La Malédiction du pharaon. Sacré à juste titre maestro du gore poétique et de l’épouvante macabre, le voilà qui change brutalement de registre pour satisfaire aux modes du moment. Conan le barbare et La Guerre du feu ayant fait leur petit effet dans le paysage cinématographique international, Fulci s’engouffre ainsi dans cette brèche et se lance dans sa propre épopée d’heroic-fantasy au sein d’une co-production entre l’Italie, le Mexique et l’Espagne. L’idée était séduisante, mais le réalisateur, de toute évidence hors de son élément, ne sait visiblement pas par quel bout prendre cette histoire abracadabrante co-écrite par Gino Capone (Magnum Cop), José Antonio de la Loma (De l’or dans la vallée) et Carlos Vasallo (Le Jour des assassins). Avec Conquest, Lucio Fulci signe ainsi l’un des films les plus bizarres, les plus maladroits et les plus mal-fichus de sa longue carrière.

L’histoire se situe dans un pays sauvage, au cœur d’une époque ancienne indéterminée. Le jeune et valeureux Ilias (Andrea Occhipinti) décide de quitter sa famille pour partir à l’aventure sur une terre lointaine, armé d’un arc magique que lui a remis son père. Le jeune homme pénètre alors dans une lande aride où une petite tribu primitive est terrorisée par des hommes-loups agissant sous les ordres d’Ocron (Sabrina Siani). Cette femme maléfique est nue pendant la totalité du film mais cache son visage derrière un masque. Ses activités favorites ? Psalmodier des chants étranges, laisser un grand serpent se promener sur son corps, absorber des drogues inconnues, aboyer des ordres à ses serviteurs bestiaux et manger le cerveau de ses victimes avec une paille ! Lorsqu’Ilias pénètre sur ses terres, elle n’a plus qu’une seule idée en tête : l’éliminer. Notre valeureux archer est sauvé par un barbare armé d’une fronde (Jorge Rivero). « Mes ennemis m’appellent Mace », dit-il fièrement. « Et tes amis ? » demande Ilias. « Je n’ai pas d’amis. » Beau sens de la répartie. Misanthrope philosophe, Mace se rit de la mort d’autrui mais aime bien les bêtes. Il soigne ainsi un rapace blessé, communique avec les oiseaux et sera même sauvé de la noyade par des dauphins. Les deux hommes unissent leurs forces pour faire cesser le règne de terreur d’Ocron…

Des monstres, du gore et des fumigènes

Conquest nous offre une généreuse collection de créatures invraisemblables : des loups-garous voltigeurs et anthropophages, un porc-épic invisible qui lance des pointes empoisonnées en dessin animé, des monstres aux allures de fœtus de singes recouverts de toiles d’araignées, des hommes-taupes velus ou encore un chevalier en armure robotique capable de changer d’apparence ou de se téléporter en parlant avec la voix de Dark Vador. Lucio Fulci tente même de se rappeler au bon souvenir de ses fans avec une séquence de zombies momifiés qui surgissent d’un lac putride, la musique électronique de Claudio Simonetti imitant en cet instant précis les compositions de Fabio Frizzi. Le cinéaste ne se réfrène pas non plus sur le gore le plus excessif. Les crânes sont défoncés à la masse, les têtes arrachées, les ventres transpercés, les peaux recouvertes de pustules dégoulinantes. En la matière, la cerise sur le gateau reste cependant l’écartèlement à main nue d’une victime féminine dont le corps se déchire en gros plan face à la caméra. Le maquilleur Franco Rufini (Frayeurs, Crimes au cimetière étrusque) s’en donne à cœur joie. Mais la plus grosse partie du budget du film semble avoir été allouée aux machines à fumées, tant Conquest abuse de nappes de brume et de filtres diffusants. Dans le meilleur des cas, les images se parent d’un esthétisme intéressant, comme cette traversée d’un lac sinistre sur une barque ou cette forêt emplie de cadavres desséchés. Mais la plupart du temps, le résultat est flou et cotonneux comme dans un film érotique de David Hamilton. Du coup, la majorité des séquences sont à peine lisibles, noyées dans cet envahissant brouillard cache-misère. Mal filmé, mal monté, incohérent, souvent drôle au second degré, Conquest compte sans conteste parmi les pires films de Lucio Fulci.

 

© Gilles Penso


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TWIN PEAKS (1992)

David Lynch prolonge sa série culte en racontant les événements étranges survenus juste avant la mort de la lycéenne Laura Palmer…

TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME

 

1992 – USA

 

Réalisé par David Lynch

 

Avec Sheryl Lee, Ray Wise, Mädchen Amick, Dana Ashbrook, David Bowie, Heather Graham, Kyle MacLachlan

 

THEMA TUEURS I SAGA DAVID LYNCH TWIN PEAKS

Lorsqu’elle commence sa diffusion en avril 1990, la série TV Twin Peaks (rebaptisée Mystères à Twin Peaks en nos contrées) fait l’effet d’une bombe. Mixage improbable entre l’intrigue policière, le soap opéra et l’horreur surréaliste, ce programme ne ressemble à rien de connu. Créateurs de ce show hors du commun, David Lynch et Mark Frost y content l’enquête de l’agent du FBI Dale Cooper (Kyle MacLachlan) pour élucider la mort inexpliquée d’une lycéenne apparemment sans histoire, Laura Palmer (Sheryl Lee), dans la petite ville imaginaire de Twin Peaks située à la frontière entre le Canada et les États-Unis. La série s’arrête en juin 1991, laissant ses nombreux fans sur le carreau. Pour prolonger le plaisir et offrir aux amateurs de nouvelles pièces de ce puzzle devenu culte, Lynch décide d’en tirer un long-métrage pour le cinéma qui raconte les événements survenus avant le premier épisode. Twin Peaks version cinéma s’attarde donc sur les derniers jours de l’énigmatique et tourmentée Laura Palmer. Cette « prequel » n’est pas du goût de certains comédiens originaux qui refusent de s’y impliquer. Sherilyn Fenn, par exemple, formidable interprète de l’étudiante Audrey Horne, juge que le scénario s’égare et passe son tour, tout comme Richard Beymer (qui jouait son père Benjamin Horne). Leurs personnages disparaissent donc du film. Lara Flynn Boyle (Donna Hayward) ne participe pas non plus au film (officiellement pour des raisons de planning), son rôle étant donc repris par Moira Kelly. Quant à Kyle MacLachlan, il hésite longtemps et n’accepte qu’à condition de réduire comme peau de chagrin les interventions de l’agent Dale Cooper.

Ce boycottage du film par plusieurs de ses acteurs majeurs était-il justifié ? De prime abord, le projet était pourtant alléchant. Tout commence par la découverte du corps de Teresa Banks, une sans-abri de dix-sept ans retrouvée enveloppée dans du plastique. L’agent du FBI Chester Desmond (Chris Isaak) et l’expert médico-légal Sam Stanley (Kiefer Sutherland) mènent l’enquête dans la petite bourgade de Deer Meadow. Un an plus tard, nous revoilà plongés dans la ville de Twin Peaks. Le portrait qui nous est dressé de Laura Palmer est loin d’être celui d’une adolescente tranquille. Fragile, blessée, accro à la cocaïne, menacée par son père Leland (Ray Wise), elle prépare lentement mais sûrement sa chute, tandis que de sinistres forces surnaturelles semblent sur le point de se déchaîner… La noirceur est donc omniprésente dans Twin Peaks – Fire Walk With Me, loin des touches d’humour décalé qui ponctuaient régulièrement la série. « On dit que tous les arts, quels qu’ils soient, sont les reflets de notre monde », nous disait à ce propos David Lynch. « Or nous savons tous que nous vivons dans un monde habité par la peur, la négativité, les batailles, les tourments. Alors les histoires portent la même chose. » (1)

Tableaux surréalistes

Hélas, ce qui faisait le charme de la version petit écran de Twin Peaks, c’est-à-dire la dissémination d’éléments insolites, surnaturels ou angoissants dans une intrigue sentimentalo-policière traditionnelle, s’évapore complètement dans l’adaptation cinématographique. Partant du principe que le spectateur connaît les personnages, Lynch s’amuse donc à accumuler les tableaux surréalistes sans se soucier de les rattacher à des situations réelles et tangibles. Or le Fantastique, lorsqu’il ne côtoie pas le réel, perd de sa force et risque de sombrer dans la totale incohérence. C’est bien le cas ici. En ne proposant aucune réalité palpable au public, Lynch se dissocie de lui et le laisse perplexe, comme aux temps expérimentaux d’Eraserhead. Si certaines scènes du film sont indiscutablement éprouvantes, en particulier la mort de Laura Palmer, elles n’ont pas le même impact que leurs équivalentes télévisées, pourtant moins intenses du point de vue de la mise en scène. Bob, en particulier, le Mal personnifié, n’est jamais aussi terrifiant que dans la série. La déception est grande, et les guest-stars qui agrémentent le film (David Bowie, Chris Isaak, Kiefer Sutherland, Harry Dean Stanton) n’y changent rien. D’autres films tournant autour des mêmes personnages trottaient dans la tête de David Lynch et du scénariste Robert Engels, mais l’échec commercial de Twin Peaks – Fire Walk With Me annula ces projets. Twin Peaks se prolongera sur les petits écrans sous forme d’une troisième saison en 2017.

 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en février 2007

 

© Gilles Penso

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COURS, LOLA, COURS (1998)

Lola a vingt minutes pour trouver 100 000 marks, délai au-delà duquel son petit ami mourra. Mais le destin réserve bien des surprises…

LOLA RENNT / RUN LOLA RUN

 

1998 – ALLEMAGNE

 

Réalisé par Tom Tykwer

 

Avec Franka Potente, Moritz Bleibtreu, Herbert Knaup, Nina Petri, Armin Rohde, Joachim Krol, Ludger Pistor, Sebastian Schipper

 

THEMA MONDES VIRTUELS ET MONDES PARALLÈLES

Sous ses apparats de thriller expérimental récréatif et ludique, Cours, Lola, cours fut un véritable électrochoc à la fin des années 90, secouant le cinéma international par son audace, son impertinence, sa folle énergie et surtout son exploration surprenante des caprices du destin. Tout est né d’une image simple : une femme aux cheveux rouge courant à perdre haleine dans les rues de Berlin. Obsédante, cette vision trotte dans la tête du cinéaste Tom Tykwer qui décide d’en tirer un film. Dès le générique, qui nous emmène dans la gueule d’une gargouille monstrueuse ornant une montre dont les aiguilles tournent à toute vitesse, nous savons que nous entrons dans les méandres d’une œuvre singulière aux confins du fantastique. La suite ne dément pas cette impression : un défilé surréaliste de silhouettes disparates, accompagné d’une voix off qui philosophe sur la nature humaine, jusqu’à ce que la caméra s’élève au-dessus de cette foule dont le grouillement se détache du vide pour révéler le titre du film. À peine a-t-on le temps de souffler que le générique nous embarque dans un dessin animé stylisé mené à 100 kilomètres/heure. Décidément, Cours, Lola, cours sort des sentiers battus.

Suite à une transaction liée à un trafic de drogue, Manni (Moritz Bleibtreu) doit remettre une grosse somme d’argent à un redoutable gangster. Sa petite amie Lola (Franka Potente), qui devait venir le chercher, s’est fait voler son scooter et n’a pas pu le retrouver à l’heure prévue. Pour éviter d’être en retard, Manni décide donc de prendre le métro. Mais il panique en voyant entrer des policiers dans la rame et prend la fuite en oubliant le sac en plastique contenant les 100 000 deutschemarks en liquide qui lui ont été confiés. Un clochard s’en empare aussitôt et prend la fuite. Désespéré, Manni appelle Lola qui a exactement vingt minutes pour le sortir de ce mauvais pas. Si elle ne trouve pas de solution, nul doute que son petit ami finira les pieds devant. Mais que faire ? Sans réfléchir, Lola sort de chez elle en courant dans l’espoir de trouver une idée lumineuse. Selon la décision qu’elle prendra, une voie différente s’ouvrira sur la route du destin…

Course contre la mort

Enivrant, le mécanisme narratif de Cours, Lola, cours n’est pas rappeler celui des boucles temporelles popularisées par Un jour sans fin, si ce n’est qu’ici ce sont les choix faits par le personnage principal qui réorientent à chaque fois le cours des événements, comme dans un « livre dont vous êtes le héros ». L’effet domino, qui apparaît en début de métrage sur un écran de télévision, symbolise parfaitement cette réflexion sur le destin et ses bifurcations. Car la moindre variation a des répercussions à grande échelle, y compris sur les simples « figurants ». Le futur de certains des passants que croise Lola nous est ainsi révélé en accéléré à travers une série de Polaroïds. Or selon la direction que prend le récit, ce futur change du tout au tout. On pense à certains films d’Alain Resnais, mais aussi au Hasard de Krzysztof Kieslowski. Incroyablement inventif, Tom Tykwer multiplie les artifices de mise en scène avec virtuosité : un montage millimétré, les prises de vues accélérées, les effets de volets, les flash-backs furtifs en noir et blanc, la pixillation, l’animation, les plans presque subliminaux, les split-screens, les jump-cuts… Malgré cette profusion d’effets de style, Cours, Lola, cours reste admirablement fluide et cohérent. Car c’est l’adrénaline qui nourrit chacun des plans du film, structuré sur une musique techno entêtante qui agit comme le tic-tac obsédant d’un chronomètre. Affranchie délibérément de tout réalisme (quand Lola hurle, le verre se brise comme dans un dessin animé), cette course contre la montre haletante rend plusieurs hommages discrets à Sueurs froides, l’un des films de chevet de Tom Tykwer. Cours, Lola, cours a marqué durablement son époque en laissant son empreinte sur plusieurs œuvres du début des années 2000, notamment la série Alias de J.J. Abrams.

 

© Gilles Penso


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CLOUD ATLAS (2012)

Une épopée vertigineuse au cours de laquelle s’entremêlent les destins de personnages appartenant au passé, au présent et au futur…

CLOUD ATLAS

 

2012 – USA

 

Réalisé par Andy Wachowski, Lana Wachowski et Tom Tykwer

 

Avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Doona Bae, Ben Whishlaw, Susan Sarandon, Hugh Grant

 

THEMA FUTUR

Les frères Wachowski sont des cinéastes hors du commun. Ce ne sont d’ailleurs plus des frères depuis 2009, époque où Larry a décidé de changer de sexe pour devenir Lana, avant qu’Andy ne suive la même démarche quelques années plus tard. L’ambiguïté sexuelle de Bound ou les crises identitaires et métaphysiques de la trilogie Matrix ne seraient-elles donc pas de simples prétextes scénaristiques mais des questionnements très personnels transfigurés par l’écriture cinématographique ? Probablement. Avec Cloud Atlas, inspiré du roman « La Cartographie des nuages » de David Mitchell et co-réalisé par Tom Tykwer (qui se charge aussi de composer la bande originale du film), les duettistes continuent à se soustraire au conformisme généralement de mise à Hollywood. Très audacieux, le film entremêle six intrigues situées dans des espace-temps bien distincts. Malgré le prestige de ce trio de réalisateurs, aucun grand studio n’est prêt à s’embarquer dans une aventure aussi atypique, aussi risquée et aussi coûteuse. Cloud Atlas sera donc l’un des films indépendants les plus chers de l’histoire du cinéma, financé par de nombreux investisseurs autonomes, principalement allemands, pour une somme de plus de 100 millions de dollars. Il n’en faut pas moins pour porter à l’écran les folles idées qu’Andy, Lana et Tom ont en tête.

Pour pouvoir absorber la gigantesque quantité de travail qui les attend, les réalisateurs se répartissent les segments à mettre en scène. Tom Tykwer prend ainsi en charge les récits situés respectivement en 1936, 1973 et 2012, tandis que les Wachowski s’occupent de ceux de 1849, 2144 et 2321. Ainsi s’enchaînent les histoires d’un avocat du 19ème siècle qui sympathise en plein Océan Pacifique avec un esclave auto-libéré dont il sauve la vie, d’un jeune compositeur anglais des années 30 qui quitte son amant pour s’engager comme copiste auprès d’un célèbre musicien, d’une journaliste américaine des seventies qui enquête sur un problème de sécurité majeur lié à une centrale nucléaire, d’un éditeur britannique de 2012 menacé par de redoutables créanciers, d’une serveuse-clone de 2144 qui rejoint un jeune révolutionnaire de l’Union rebelle et d’un peuple primitif post-apocalyptique qui se heurte à une tribu cannibale et à une visiteuse venue de la civilisation avancée des « Préscients »… Au départ, un peu déstabilisés, il nous semble visionner six courts-métrages indépendants mélangés entre eux de manière aléatoire. Mais petit à petit, quelque chose de plus grand se dessine…

Les remous du destin

Car ces récits hétéroclites finissent par se relier les uns les autres à travers des points communs infimes, des détails, des clins d’œil, des échos et des résonnances. Rien d’ostensible ni de trop appuyé, mais des petites choses insolites comme par exemple cette tache de naissance en forme de comète. La virtuosité du montage entremêle progressivement les séquences de suspense, les moments lyriques, les joies et les tristesses, les élans d’espoir ou de découragement. Enivrants, ces va et vient incessants d’une époque à l’autre tissent donc une fable à grande échelle sur le croisement des destinées. En plaçant le karma et les vies antérieures au sein de sa narration, Cloud Atlas n’est pas sans évoquer les expérimentations de Mr Nobody ou même de Cours, Lola, cours dans lequel Tom Tykwer bâtissait déjà des variantes sur les caprices du destin. « La mort n’est qu’une porte », affirme à ce titre le clone Sonmi incarné par Donna Bae. « Lorsqu’elle se ferme, une autre s’ouvre. » Pour aller jusqu’au bout du concept, les acteurs principaux jouent plusieurs rôles au fil des univers et des époques. Tom Hanks nous apparaît ainsi sous les traits du membre d’une tribu sauvage, d’un médecin véreux, d’un tenancier d’hôtel patibulaire, d’un ingénieur, d’un écrivain ou d’un comédien… La plupart des autres membres du casting jouent aussi la carte du « caméléon », notamment Hugo Weaving qui se positionne en antagoniste universel, comme s’il déclinait le personnage de l’agent Smith de Matrix. Ce fascinant exercice de style aura du mal à rencontrer son public, ne remboursant que difficilement sa mise de départ. Paradoxalement, beaucoup le considèrent comme une pièce maîtresse de l’histoire du cinéma.

 

© Gilles Penso

 

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CAPITAINE SKY ET LE MONDE DE DEMAIN (2003)

Dans des années 30 alternatives rétro-futuristes, Jude Law et Gwyneth Paltrow affrontent les robots d’un savant fou…

SKY CAPTAIN AND THE WORLD OF TOMORROW

 

2003 – GB

 

Réalisé par Kerry Conran

 

Avec Jude Law, Gwyneth Paltrow, Giovanni Ribisi, Angelina Jolie, Michael Gambon, Bai Ling, Omid Djalili

 

THEMA ROBOTS

A l’instar de Brad Bird, auteur de magnifiques films d’animation rétro-futuristes (Le Géant de fer, Les Indestructibles), Kerry Conran est un fan de bandes dessinées et de serials des années 30. À peine sorti de l’école Cal Arts, il décide d’installer un fond bleu dans son appartement et de tourner un court-métrage de six minutes, The World of Tomorrow, retrouvant l’esprit nostalgique de l’époque tout en plongeant ses comédiens dans un univers purement virtuel par la grâce d’images de synthèse virtuoses. Quatre ans auront été nécessaires pour venir à bout de ce projet fou, que Kerry Conran met en boîte avec l’aide de son frère Kevin, promu chef décorateur. Lorsqu’il découvre le résultat, le producteur Jon Avnet (Risky Business, Beignets de tomates vertes, Les Trois mousquetaires) tombe sous le charme et pense déjà à une version longue. Le projet prend une tournure plus concrète lorsque Jude Law, à qui Avnet montre le court-métrage, accepte de soutenir l’idée d’en tirer un film à gros budget en jouant le rôle principal et en participant à sa production. Voilà comment le modeste The World of Tomorrow se transforme en Capitaine Sky et le monde de demain, une superproduction délirante pour laquelle Kerry Conran, qui conserve son poste de réalisateur, réutilise les mêmes techniques que pour la version courte. Tous les acteurs sont donc filmés devant un fond bleu et l’intégralité des décors, véhicules et accessoires est reconstituée en images de synthèse, s’appuyant sur des designs de Kevin Conran.

Nous voilà dans le New York dans les années 30. Pas celui de la réalité mais plutôt une vision fantasmée et « pulp » très inspirée par le King Kong de 1933. Alors que des scientifiques renommés commencent à disparaître et que Manhattan est attaqué par des machines volantes et de gigantesques robots, la journaliste Polly Perkins (Gwyneth Paltrow), émule manifeste de Loïs Lane, décide de mener l’enquête. L’intrépide reporter découvre bientôt que la personne derrière ce complot machiavélique est le mystérieux docteur Totenkopf, qui vise l’annihilation du monde et sa reconstruction selon ses propres normes. Pour l’aider à contrer cette menace, elle sollicite l’héroïque pilote Joe Sullivan, alias capitaine Sky (Jude Law), qui fut jadis son amant. C’est le début d’une mission périlleuse au cours de laquelle ils s’adjoindront les services de Franky (Angelina) et de son équipe de mercenaires aériens…

C’était demain

Sorte de croisement fou entre « Flash Gordon » et Les Aventuriers de l’arche perdue, Capitaine Sky et le monde de demain regorge d’influences parfaitement assumées par les frères Conran, en particulier la série animée Superman de Max Fleischer, « La Guerre des mondes » et « L’île du docteur Moreau » de H.G. Wells, Le Troisième homme de Carol Reed, Le Port de l’angoisse d’Howard Hawks, les premiers « Batman » de Bob Kane et bien sûr King Kong. Un hommage direct au classique de Schoedsack et Cooper apparaît avec la réutilisation du navire Venture et cette île dont la jungle abrite un ravin surplombé par un tronc couché et une faune pseudo-préhistorique. Quant à la guerrière incarnée par Angelina Jolie, le bandeau sur l’œil, à la tête d’une escouade basée sur une station volante, elle nous évoque irrésistiblement le Nick Fury des Marvel Comics, même si Kerry Conran semble aussi s’être inspiré d’un personnage bien réel, en l’occurrence l’aviateur Claire Lee Chenault et son escadron de « Tigres volants ». Capitaine Sky réussit l’exploit de ne pas crouler sous le poids de ses influences pour offrir aux spectateurs un spectacle tout à fait inédit, en rupture totale avec ce que le cinéma d’action pouvait proposer alors au grand public. Il faut saluer l’audace de Jon Avnet, qui aura su porter ce projet à bout de bras sans se départir de quelques mésententes avec les frères Conran – qui voulaient notamment que le film soit en noir et blanc pour mieux se conformer à l’imagerie des serials des années 30. S’il n’est pas exempt de défauts – une surcharge d’images de synthèse qui finissent par créer une distanciation avec les spectateurs, une musique sans doute trop emphatique d’Edward Shearmur – Capitaine Sky est une oasis dans le paysage hollywoodien, baigné dans une direction artistique somptueuse. Le film ne trouva pourtant pas son public et échoua à remplir les salles de cinéma. Les suites prévues ne furent donc jamais mises en chantier et Kerry Conran disparut de la circulation.

 

© Gilles Penso


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LE CERCLE – THE RING 2 (2005)

Le réalisateur des deux premiers Ring japonais prend la suite du remake américain pour tenter un retour aux sources…

THE RING 2

 

2005 – USA

 

Réalisé par Hideo Nakata

 

Avec Naomi Watts, Simon Baker, David Dorfman, Elizabeth Perkins, Emily VanCamp, Sissy Spacek, Kelly Stables

 

THEMA FANTÔMES I CINÉMA ET TÉLÉVISION I SAGA RING

Voici donc la suite du remake, ou le remake de la suite, comme on voudra. Gore Verbinski étant parti à l’abordage des Pirates des Caraïbes, il passe le relais à Hideo Nakata, réalisateur des deux Ring originaux. L’idée de cette passation de pouvoir, initiée par les producteurs Walter Parkes et Laurie MacDonald, semblait judicieuse, mais ce « retour aux sources » n’a franchement rien d’euphorisant. Sans doute était-ce une de ces fameuses « fausses bonnes idées ». On sait que Nakata avait apprécié Le Cercle de Verbinski, qui s’efforçait de rendre hommage au premier Ring en restituant son atmosphère et sa structure tout en l’adaptant à une sensibilité plus occidentale. Lorsque Dreamworks lui proposa d’en prendre la relève – après qu’il ait été un temps attaché à un projet de long-métrage avec le studio MGM, et après que le réalisateur de pubs Noam Murro ait été remercié du Cercle 2 pour « divergences artistiques » -, le cinéaste japonais sauta sur l’occasion à condition de ne pas se répéter lui-même. Le Cercle 2 n’est donc pas le remake de Ring 2 mais une suite originale du Cercle qui s’offre un certain nombre de variantes sur ce thème déjà plusieurs fois exploré.

Naomi Watts reprend le rôle de Rachel, six mois après les événements racontés dans Le Cercle. Ayant fui Seattle avec son jeune fils Aidan (David Dorfman), elle vit désormais à Astoria, dans l’Oregon. Persuadée que la malédiction dont elle fit victime est enfin terminée, elle travaille désormais dans un journal local de cette tranquille bourgade côtière. Son collègue est le sympathique reporter David Rourke (Simon Baker). Mais un crime mystérieux sur lequel elle mène l’enquête lui rappelle des terreurs bien trop familières. Lorsqu’elle remet la main sur la cassette maudite, elle décide de la brûler. Hideo Nakata utilise alors un effet de mise en scène intéressant : en se consumant, la VHS semble pousser un cri et le plastique fondu prend la forme d’une bouche ouverte. C’est le point de départ d’une nouvelle menace infernale, qui commence par les horribles cauchemars qui frappent Aidan. Hospitalisé, le corps glacial, couvert d’hématomes, l’enfant est hospitalisé d’urgence et Rachel soupçonnée d’être une mère violente. Tandis que le docteur Emma Temple (Sissy Spacek) tente de dénouer la situation, Rachel sait bien que la maléfique Samara Morgan est de retour…

Un cercle qui ne tourne pas rond

La première grande scène choc du Cercle 2 est impressionnante mais parfaitement absurde : un troupeau de cerfs se met à attaquer une voiture au milieu de la route. Hélas, le film tout entier est à l’image de cette séquence. Les effets tape à l’œil remplacent systématiquement l’épouvante subtile et insidieuse, comme si Hideo Nakata s’efforçait de séduire en priorité le public américain en oubliant au passage la spécificité de son propre cinéma. Lorsque Rachel et son fils Aidan se retrouvent chez eux en pleine nuit et qu’une tache de la taille d’un arbre se dessine sur les murs, on pense bien sûr à Dark Water. Mais une fois de plus, Le Cercle 2 pousse le curseur trop loin et cède à des milliers de litres d’eau qui jaillissent plus tard d’une baignoire pour inonder le plafond de l’appartement du collègue de Rachel, en un déchaînement d’effets visuels efficace mais un peu vain. Le scénario d’Ehren Kruger s’appuie désormais sur l’idée que Samara ne se contente plus de sa croisade vengeresse. Désireuse de revenir parmi le monde des vivants, elle a décidé de posséder le corps d’AIdan. Le Cercle 2 hésite alors entre l’influence de L’Exorciste et celle de La Malédiction jusqu’à un climax excessif situé bien sûr dans le fameux puits. On ne peut que souligner les efforts de Naomi Watts, qui fait du mieux qu’elle peut dans de telles circonstances. Mais il lui est bien difficile de défendre un rôle aussi peu crédible.

 

© Gilles Penso

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PUPPET MASTER : THE LITTLEST REICH (2018)

Une relecture originale de la célèbre saga créée par Charles Band, plus gore, drôle et impertinente que les épisodes précédents…

PUPPET MASTER : THE LITTLEST REICH

 

2018 – USA

 

Réalisé par Sonny Laguna et Tommy Wiklund

 

Avec Thomas Lennon, Jenny Pellicer, Nelson Franklin, Charlyne Yi, Michael Pare, Alex Beh, Matthias Hues, Skeeta Jenkins, Barbara Crampton, Udo Kier

 

THEMA JOUETS I SAGA PUPPET MASTER CHARLES BAND

Alors que Charles Band tournait le dernier opus en date de la saga la plus longue de sa carrière, Puppet Master : Axis Termination, un autre film consacré aux poupées tueuses entrait en production quasi-simultanément. Mais Puppet Master : The Littlest Reich est un cas à part, car il ne se rattache pas au reste de la franchise et s’apprécie comme un long-métrage autonome, une sorte de « reboot » déclinant plusieurs idées des films précédents pour les réaménager à sa sauce. Avec la bénédiction de Charles Band (dont l’appât du gain est légendaire), ce Puppet Master indépendant prend donc beaucoup de libertés avec le concept initial. Produit par la branche production du célèbre magazine Fangoria, le film est écrit par S. Craig Zahler (qui réalisa le perturbant Bone Tomahawk) et réalisé par les duettistes Sonny Laguna et Tommy Wiklund (Cabin of the Death, We Are Monsters). Le cahier des charges de cette œuvre insolite est assez clair : s’affirmer comme l’épisode le plus drôle, le plus gore et le plus impertinent de toute la saga, quitte à balayer du revers de la main plusieurs tabous et à bousculer l’image du professeur André Toulon, personnage central de la franchise. Car si le maître des poupées luttait jusqu’alors farouchement contre les nazis (tout particulièrement dans Puppet Master III), il a ici prêté allégeance aux SS avec qui il partage les mêmes idéologies. C’est ce que nous raconte un générique dessiné monté sur une musique étrangement mélancolique de Fabio Frizzi. Nous sommes donc dans une sorte de monde alternatif où Toulon serait un vil suppôt d’Hitler à la tête d’une redoutable armée miniature.

Après un pré-générique situé en 1989 (l’année de sortie du premier Puppet Master) qui nous permet de découvrir un sinistre André Toulon au visage partiellement brûlé qu’incarne le vétéran Udo Kier (Chair pour Frankenstein, Du sang pour Dracula), l’histoire se déplace trente ans plus tard. Nous faisons alors connaissance avec Edgar Easton, un personnage auquel nous n’avons aucun mal à nous attacher grâce à son interprète Thomas Lennon, tout en justesse et en humour pince-sans-rire. Vendeur dans un magasin de comic books, récemment divorcé, dessinateur de bandes dessinées à ses heures, Edgar retourne momentanément vivre chez ses parents et tombe dans les bras de son amie d’enfance Ashley Sommers (Jenny Pellicer). En fouillant dans un carton ayant appartenu à son défunt frère, il trouve une poupée bizarre. Le visage blafard, l’uniforme sombre, le chapeau à larges bords, un couteau dans une main, un crochet dans l’autre, les connaisseurs n’ont pas de mal à reconnaître le fameux Blade relooké sous un aspect plus squelettique. En cherchant l’objet sur Google, Edgar apprend qu’il fait partie d’une collection d’objets rares ayant appartenu au sinistre marionnettiste Toulon. Or une vente aux enchères dédiée à ce genre d’artefacts est organisée dans un hôtel tout proche. Il s’y rend donc avec Ashley et avec son patron et ami Markowitz (Nelson Franklin). Le massacre est alors sur le point de commencer…

Des jouets qui font Führer

Si les poupées tueuses assassinent soudain tout ce qui passe à leur portée, elles visent en priorité ce qui peut heurter les idéologies nazies, autrement dit les homosexuels, les gitans, les afro-américains et bien sûr les juifs. Cette idée scénaristique sert de prétexte à une cohorte de blagues de mauvais goût où le gore se taille la part du lion : visages brûlés vif, corps perforés, décapitations sanglantes, étripages, égorgements, énucléations, tête écrasée, bras arraché, c’est un véritable festival ! De la nudité, de l’humour bête et méchant (la scène des toilettes, l’enfant qui s’accroche derrière le barman, le saut dans la poubelle) et de la provocation (la séquence de la femme enceinte) complètent le cocktail d’un film auquel on pourrait reprocher des élans transgressifs un peu trop calculés et autosatisfaits pour sonner juste. Au-delà de Blade (qui existe ici dans deux versions différentes), plusieurs jouets familiers refont leur apparition (Torch, Pinhead, Tunneler) auxquels s’ajoute une galerie de nouveaux venus plus ou moins réussis : le robot volant Autogyro, l’armure roulante Mechanicker, la grenouille Amphibian, la sauterelle Grasshüpfer, le clown pompe à essence Mr Pumper ou encore l’impensable Führer Junior ! Côté casting, deux ex-stars du cinéma de genre des années 80 sont de la partie dans le rôle de policiers butés et autoritaires, Barbara Crampton (Re-Animator, From Beyond) et Michael Paré (Philadelphia Experiment, Moon 44). Après un climax totalement « bis », Puppet Master : The Littlest Reich s’achève sur une fin très ouverte qui laisse imaginer une suite possible.

 

© Gilles Penso

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VOYAGE AU BOUT DE L’HORREUR (1987)

Une bourgade insulaire se retrouve infestée par des cafards mutants et voraces que rien ne semble pouvoir arrêter…

THE NEST

 

1987 – USA

 

Réalisé par Terence H. Winkless

 

Avec Robert Lansing, Lisa Langlois, Franc Luz, Terri Treas, Stephen Davies, Diana Bellamy, Jack Collins, Nancy Morgan, Jeff Winkless

 

THEMA INSECTES

C’est Concorde, la compagnie de Roger Corman, qui produit Voyage au bout de l’horreur, adaptation du roman « The Nest » écrit en 1980 par Eli Cantor (et publié sous le pseudonyme de Gregory A. Douglas). Julie Corman produit le film, le scénario étant confié à Robert King (futur auteur de L’Île aux pirates et Vertical Limits) et la mise en scène à Terence H. Winkless (dont c’est le premier long-métrage). Si Voyage au bout de l’horreur prend à priori les allures d’une version longue du dernier sketch de Creepshow, le point de départ évoque surtout Les Dents de la mer. Le personnage principal est en effet le shérif d’une petite cité balnéaire qui se heurte au maire de la ville et à une monstrueuse attaque animale. Le film de Winkless parvient malgré tout à échapper à l’influence du classique aquatique de Spielberg pour bâtir sa propre dramaturgie. Franc Luz incarne donc Richard Tarbell, chargé de faire régner l’ordre dans la bourgade insulaire de North Port. Sa petite amie Lilian (Nancy Morgan) est la propriétaire d’un snack local, mais la situation se complique lorsque débarque son ancienne amoureuse, Elizabeth Johnson (Lisa Langlois, mémorable « bad girl » de Class 1984). Après quatre ans d’absence, elle revient pour fêter l’anniversaire de son père, le maire Elias Johnson (Robert Lansing). Le cadre étant installé, le drame peut se déclencher…

Ce sont d’abord des incidents insolites qui ponctuent le quotidien des habitants de North Port. La bibliothécaire constate que les reliures de tous les livres ont été endommagées. Puis c’est le shérif lui-même qui est victime d’une invasion de cafards chez lui. L’inquiétude monte d’un cran face à la découverte d’un chien réduit à l’état de carcasse sanglante. À la demande du maire, le docteur Morgan Hubbard (Terri Treas) arrive en ville pour mener l’enquête. On sent bien que tous deux savent des choses qu’ils ne révèlent pas, en rapport avec la compagnie Intec qui fut chargée de moderniser l’île pour attirer plus de touristes. Puis l’horreur se manifeste sous la forme de milliers de cafards mutants particulièrement voraces qui dévorent tout ce qui passe à leur portée et se multiplient de manière inexorable. D’où ces monstres viennent-ils ? Et surtout comment les arrêter ?

La petite bête qui mange la grosse

Voyage au bout de l’horreur se distingue d’abord par le travail effectué sur ses personnages. Loin des archétypes caricaturaux habituels, ils ont de l’épaisseur, des motivations et des états d’âme. La rivalité amoureuse entre Elizabeth et Lilian ou les relations compliquées entre le maire et sa fille sont ainsi abordées avec une subtilité inattendue. La plupart des comédiens tirent habilement leur épingle du jeu, notamment le vétéran Robert Lansing qui déborde de charisme. Seule Terri Treas en fait trop dans le registre de la scientifique exaltée par ses expériences. Si la « méthode Corman » permet de faire des économies en recyclant quelques séquences empruntées ailleurs (La production maison Les Monstres de la mer fournit l’explosion d’une maison et l’accident d’une camionnette), l’équipe sollicite tout de même deux mille cafards pour les besoins du film et n’y va pas avec le dos de la cuiller côté gore : un chien transformé en cadavre déchiqueté écarlate, une main tranchée, un bras arraché, une tête coupée en deux, un visage rongé… Le climax va encore plus loin en visualisant des mutations délirantes et des créatures hybrides impensables. Certes, les limitations des effets spéciaux mécaniques sont facilement perceptibles (nous ne sommes ni dans The Thing, ni dans La Mouche), mais la générosité du spectacle saute aux yeux et le travail de Cary Howe (qui avait travaillé notamment sur Critters, The Creature Wasn’t Nice, Scared to Death et House) est remarquable. Le poster du film, très percutant, ne fut pas du goût de l’actrice Lisa Langlois, fâchée qu’on la montre en sous-vêtements « accouplée » à un insecte géant, cette scène ne figurant évidemment pas dans le film. Mais force est de reconnaître que ce visuel permit d’accroître sensiblement la notoriété de Voyage au bout de l’horreur.

 

© Gilles Penso

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VOUS AIMEZ HITCHCOCK ? (2005)

Dario Argento rend hommage à l’un de ses cinéastes préférés à travers un téléfilm horrifico-policier riche en rebondissements…

TI PIACE HITCHCOCK ?

 

2005 – ITALIE / ESPAGNE

 

Réalisé par Dario Argento

 

Avec Elio Germano, Chiara Conti, Elisabetta Rocchetti, Cristina Brondo, Ivan Morales, Edoardo Stoppa, Elena Maria Bellini

 

THEMA TUEURS I SAGA DARIO ARGENTO

Même si elle est moins ostensible et moins frontale que dans le cinéma de Brian de Palma, l’influence d’Alfred Hitchcock est récurrente dans l’œuvre de Dario Argento, qui ne cherche jamais à imiter le réalisateur de La Mort aux trousses mais plutôt à extraire de son travail des éléments susceptibles de nourrir son propre univers. Plusieurs allusions à Sueurs froides, Soupçons, Psychose, L’Homme qui en savait trop ou Les Oiseaux constellent ainsi sa filmographie, et ce dès L’Oiseau au plumage de cristal. L’envie de rendre un hommage direct et assumé au « maître du suspense » est donc née naturellement chez Argento, qui choisit cette fois-ci le médium télévisuel pour s’exprimer (la même année il réalisera aussi pour le petit écran l’épisode Jennifer de la série Masters of Horror). Vous aimez Hitchcock ? est une co-production italo-espagnole destinée à la fois à la chaîne Rai et à TV3 (Televisio de Catalunya) dont le scénario est élaboré par Argento et son fidèle complice d’écriture Franco Ferrini (Phenomena, Terreur à l’opéra, Deux yeux maléfiques, Trauma, Le Syndrome de Stendhal, Le Sang des innocents, Card Player).

Le prégénérique, bizarre et totalement déconnecté du reste du film, nous fait découvrir un enfant prénommé Giulio qui surprend dans les bois deux femmes au comportement étrange. Il les suit jusque dans une cabane où elles s’enferment pour égorger un poulet. Sont-elles des sorcières ? Nous ne le saurons jamais. Surprises, elles courent après le jeune garçon qui prend la poudre d’escampette, puis l’action nous transporte de nos jours. Giulio est désormais un étudiant en cinéma (Elio Germano) qui prépare une thèse sur les films expressionnistes allemands. En couple avec la jolie Arianna (Cristina Brondo), il est un soir troublé par la présence d’une de ses voisines, Sasha (Elisabetta Rocchetti), qui s’exhibe à la fenêtre sans beaucoup de pudeur. Étant donné que le jeune homme l’observe avec des jumelles, l’allusion à Fenêtre sur cour est manifeste. Mais il faut avouer que c’est surtout Body Double qui nous vient à l’esprit, sensation accentuée par la bande originale envoûtante de Pino Donaggio. Dans le vidéoclub où il a l’habitude de louer des films, Giulio revoit Sasha, qui sympathise avec une autre jeune fille, Federica (Chiara Conti). Toutes deux louent à tour de rôle L’Inconnu du Nord-Express d’Alfred Hitchcock, dont le principe scénaristique est de mettre en scène deux hommes qui commettent chacun un meurtre pour l’autre, cet échange leur procurant un alibi parfait dans la mesure où ils sont deux parfaits étrangers. Or peu après, la mère de Sasha est brutalement tuée par un mystérieux assassin. Giulio est alors persuadé que les deux amies se sont inspirées d’Hitchcock pour mettre sur pied un échange d’assassinat.

Sueurs tièdes

Comme s’il cherchait à faire un pied de nez au giallo dont il fut l’un des fers de lance avec son aîné Mario Bava, Dario Argento troque les habituels gants noirs du tueur contre des gants blancs. Brutaux et sanglants à défaut d’être franchement gore (nous sommes tout de même dans un téléfilm), les meurtres et les différentes effusions de sang qui rythment le métrage font régulièrement basculer Vous aimez Hitchcock ? dans le genre horrifique, même si la trame reste majoritairement policière. Giulio est l’archétype du « voyeur » hitchcockien, d’où de nombreuses réminiscences de Fenêtre sur cour (surtout lorsqu’il est immobilisé chez lui avec une jambe dans le plâtre tandis qu’il observe sa petite amie qui se jette dans la gueule du loup) mais aussi du Crime était presque parfait, Cinquième colonne, Vertigo et bien sûr L’Inconnu du Nord-express. Des séquences de suspense réussies ponctuent le film (en particulier celle du scooter) mais Vous aimez Hitchcock ? souffre de nombreuses faiblesses : un acteur principal qui manque singulièrement de charisme, des comportements incohérents chez la majorité des personnages (Giulio fouine partout au mépris de la prudence la plus élémentaire, Sasha se promène tranquillement dans le vidéoclub juste après l’assassinat de sa mère, Ariana se met en danger de mort sans aucune raison) et des rebondissements invraisemblables. Cet hommage au grand Hitch reste donc une étape très anecdotique sur le parcours filmique d’Argento.

 

© Gilles Penso

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DARK CRYSTAL (1982)

Les créateurs du Muppet Show nous offrent un long-métrage unique au monde qui révolutionne l’imagerie du cinéma de fantasy…

THE DARK CRYSTAL

 

1982 – USA / GB

 

Réalisé par Jim Henson et Frank Oz

 

Avec Jim Henson, Frank Oz, Kathryn Mullen, Dave Goelz, Steve Whitmire, Louise Gold, Brian Muehl, Bob Payne, Mike Quinn, Tim Rose

 

THEMA HEROIC FANTASY

Né dans le Mississippi en 1936, Jim Henson dévore les shows télévisés mettant en scène des marionnettistes et des ventriloques. Lorsqu’il invente Kermit la grenouille à 21 ans, il passe à son tour de l’autre côté du petit écran. En s’associant à Frank Oz, il crée bientôt toute une galerie de personnages aux traits empruntés aux animaux les plus divers qu’il met en vedette dans l’émission Sesame Street en 1969, avant de lancer en 1976 le célèbre Muppet Show. C’est à peu près à cette période que s’esquissent les premières idées de Dark Crystal, un long-métrage qui sera entièrement réalisé avec des marionnettes animées en direct pendant le tournage. Henson est l’auteur de l’histoire du film, dont il assure la production et la coréalisation avec Frank Oz, tout en interprétant plusieurs personnages par marionnettes interposées. Il confie à David Odell (son fidèle collaborateur sur les scripts des Muppets) l’écriture du scénario et à Brian Froud (un artiste spécialisé dans la fantasy) la mise en forme dessinée de ses folles idées. Si Dark Crystal est conçu comme un spectacle familial, Henson tient à le teinter d’une noirceur et d’une gravité héritées des contes des frères Grimm. En ce sens, la tonalité du film s’éloigne considérablement des facéties parodiques du Muppet Show. Les préparatifs de Dark Crystal nécessitent un savoir-faire très spécifique, notamment la construction de pas moins de 70 espèces animales imaginaires. Des sessions permanentes de formation sont dirigées par Henson lui-même pour les douzaines de marionnettistes nécessités par le film, cinq ou six d’entre eux étant parfois accaparés par une seule créature.

Nous voilà plongés dans le monde fantaisiste de Thra. Autrefois, de grands penseurs dirigeaient ce pays, depuis un château où brillait le Grand Cristal aussi puissant que les trois soleils de ce monde. Mais un jour ce cristal s’ouvrit puis s’assombrit. Alors commença le règne des Skeksis. Cette race maléfique de monstres griffus et bossus, dont la morphologie combine le rapace, le rat et le crocodile, attend avec impatience « la conjonction », un étrange événement astrologique qui immortaliserait leur pouvoir. Mais ils craignent aussi une certaine prophétie dont l’accomplissement verrait la race des Gelflings, des elfes paisibles, s’emparer de leur dynastie. Pour parer à cette menace, les Skeksis éliminent cruellement tous les Gelflings. Pourtant l’un d’eux, Jen, parvient à leur échapper et se réfugie chez un clan de Mystics, des êtres sages et anciens en communion avec la nature. Lorsque son maître à penser Ursu arrive à la fin de sa vie, Jen se met en quête de l’éclat de cristal qui permettra de renverser le règne des Skeksis…

Puppet Masters

Incroyablement inventif, Dark Crystal ne connaît pas d’équivalent dans l’histoire du cinéma. Une folle sarabande de personnages fantasmagoriques s’y anime face aux yeux sans cesse ébahis de spectateurs qui ne savent plus où donner de la tête. Au-delà des Skeksis, des Mystics et des Gelfins, il y a les effrayants soldats Garthims (des scarabées/crabes cuirassés), la vénérable Aughra (une prophétesse chevelue et ridée aux cornes de bélier et à l’œil amovible), les Podlings (un petit peuple amical au visage rondouillard), l’animal de compagnie Fizzgig (une affectueuse boule de poil à la gueule immense), les Nebreys (des amphibiens/poissons/chenilles colossaux), les voyageurs des plaines (des montures aux pattes immenses et au faciès de mammifère marin), les chauve-souris de cristal (qui agissent comme des « caméras de surveillance » volantes pour les Skeksis), le tout dans un environnement foisonnant où la faune et la flore se confondent, où les rochers avalent les petites bêtes et où les plantes se déplacent. Car dans ce monde fantastique, rien ne semble être ce qu’il est, tout est vivant. Au beau milieu de la quête désespérée de Jen, le montage intercale la vision obsédante de la lente procession des Mystics, avançant pesamment vers le château des vils reptiles, jusqu’à un final grandiose qui remet en perspective tous les éléments du récit. Somptueux, audacieux, révolutionnaire, Dark Crystal remportera en 1983 un grand prix bien mérité au Festival d’Avoriaz.

 

© Gilles Penso

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